— Tu préfères la nuit ou le jour ?
Arthur me regarda et leva le nez en direction des étoiles. Il eut un petit sourire malicieux.
— J'adore le crépuscule.
— Non mais tu dois choisir, Arthur.
— Et bien j'ai choisi : ni l'un ni l'autre.
Je lui enfonçai mon coude entre les côtes. Il étouffa un rire.
— Pourquoi tu me poses cette question ?
— Je sais pas. Je me demandais c'est tout.
— J'aime le crépuscule parce que c'est ce qui met le plus en valeur les visages. C'est la meilleure luminosité pour faire des photos, m'avoua le garçon.
J'ouvris de grands yeux ronds.
— Tu aimes faire des photos des gens ?
— Je ne me balade jamais sans mon appareil photo.
Il sortit l'objet et me le tendit. Je posais la bouteille de Whisky entre nous et m'emparais de l'appareil pour le détailler. Décidément, Arthur avait vraiment une personnalité riche et multiple. A chaque fois que je pensais le connaître, je découvrais une nouvelle facette de lui. Une facette toujours agréable. L'appareil d'Arthur avait l'air très vieux mais on voyait qu'il était entretenu avec soin. De toute évidence, il passait du temps à le chouchouter.
— Tu as déjà pris des photos de moi ? demandai-je sans parvenir à dissimuler ma joie.
— Oh tu sais, je ne sais pas s'il n'y a une seule personne dans ce château que je n'ai pas déjà photographiée.
— Je pourrais voir les photos de moi ?
— Qu'est-ce que j'ai en échange ? me nargua-t-il.
— Hey, tu as déjà des photos de moi, qu'est-ce qu'il te faut de plus !
Arthur se bidonna. Je souris franchement. Faire rire les gens avait un côté très gratifiant.
— Bon, très bien, je te les montrerai. Mais ne raconte à personne que je photographie tout ce qui se passe dans ce château, d'accord ?
— Si tu veux.
Je marquais un silence.
— Pourquoi tu ne veux pas que tout le château le sache ?
— Parce que je vais me retrouver sous une avalanche de plaintes et de réclamations.
Pas bête.
— Bon, allez, fais tourner la bouteille, j'ai soif.
Je tendis le Whisky à Arthur. Ce fut à cet instant que je repensais à la remarque de Rachel, lors de notre victoire au Quidditch quelques semaines auparavant. Un poids tomba sur mon ventre.
— Arthur…
Il reposa la bouteille sur le sol de pierre et planta ses yeux verts dans les miens.
— Tu ne penses pas que tu bois un peu trop souvent ?
Il fronça les sourcils puis haussa les épaules.
— Du Whisky tu veux dire ?
— Ouais.
— Bof, pas vraiment. Je bois de temps en temps, avec des amis, pour passer les soirées et rigoler. C'est pas comme si je le faisais tout seul et jusqu'à l'ivresse tous les jours.
— Humph.
Je n'avais jamais vu Arthur avec des amis. Il s'entendait avec tout le monde c'était certain. Avait-il vraiment des amis ? Est-ce que je pouvais m'inclure dedans ? Après tout, ce n'était pas la première fois que je le rejoignais après le couvre-feu à la Tour d'Astronomie pour regarder le ciel, enroulée dans un plaid et pour parler de tout et n'importe quoi. Le Whisky nous accompagnait régulièrement. Parfois, on ne disait rien du tout et c'étaient des moments calmes que j'accueillais avec toute la bienveillance du monde. Savoir que je pouvais penser librement avec un ami à mes côtés pour écouter mes silences présentait un attrait unique : c'était apaisant.
Peut-être qu'Arthur ne réalisait pas qu'il buvait souvent du Whisky ? Mais de toute façon, c'était quoi, boire souvent du Whisky ? Une fois tous les soirs ? Une fois par semaine ? Par mois ? Plus ? Moins ? Ca devait forcément dépendre des gens et de leur capacité à gérer l'alcool.
Je poussai un soupir. Je me promis de ne jamais me laisser embrigader dans ce genre de trucs. J'allais dès à présent ralentir la cadence sur le Whisky et si à l'occasion je pouvais convaincre Arthur de faire de même, ce ne serait pas mal du tout. Je ne me sentais pas vraiment à l'aise à l'idée de le laisser boire seul à côté de moi. J'étais de ceux qui avaient le besoin de tout diriger.
D'ailleurs, c'était exactement ce que je faisais, en permanence, avec tout le monde. Je ne montais jamais sur mes grands hippogriffes en compagnie d'Albus car je ne supportais pas les disputes avec lui. Le matin, je m'assurais toujours d'être bien coiffée, manucurée et habillée avant de sortir. Je faisais attention à ne pas écorcher la susceptibilité de Rachel. Je veillais à ce que James se comporte le moins stupidement avec elle. Je faisais mes devoirs en temps et en heure et hormis lors de mes petits écarts avec Arthur, je m'acquittais de mes devoirs de préfète avec brio.
Oui, j'avais vraiment un ascendant incroyable sur ma vie. Sauf lorsque Scorpius Malefoy m'insultait, me regardait, me touchait. Avec lui, je déraillais toujours à un moment ou un autre. Arthur m'interrompit dans mes pensées, me sortant de ma drôle de léthargie.
— Qu'est-ce qu'il y a ? m'interrogea-t-il.
— Rien.
Pause.
— Je réfléchissais à la façon dont on maîtrise nos comportements, repris-je.
— Par rapport à l'alcool tu veux dire ?
— Par rapport à tout. Tiens, comment tu te situes, toi, dans l'échelle de la gestion du comportement ?
— Wow, il va me falloir un peu plus de précisions là, fit Arthur en toquant sa tempe avec son index, comme s'il illustrait quelqu'un de marteau.
— Est-ce que tu as tendance à tout vouloir gérer dans ta vie, ou bien est-ce que tu te laisses porter sans jamais vraiment chercher à y intervenir ? Tu es plutôt du genre à t'exprimer avec des filtres pour ne froisser personne ? Ou bien au contraire : sans filtres et tant pis pour les conséquences ?
— Très clairement, je suis du genre à me laisser porter. Je pars du principe qu'on ne peut pas lutter contre sa propre nature, alors autant être heureux comme on est et prendre les choses comme elles viennent, non ?
Il semblait vouloir s'assurer que je sois au moins un peu d'accord avec lui.
— Ouais, mais l'organisation, ça t'apporte une certaine stabilité aussi. Ca évite le stress, les angoisses…, contrai-je donc.
— C'est pas une vie de tout prévoir. Pendant que tu passes ton temps à tout planifier tu passes à côté de l'essentiel.
— Je contrôle tout, déclarai-je abruptement.
— Je sais, enchérit Arthur.
Je levai un regard surpris sur lui.
— Ce n'est pas parce que je ne suis pas comme toi que je désapprouve. Je comprends ce que ça t'apporte, poursuivit-il.
— Hum. Je n'arrive pas à maîtriser quoi que ce soit avec Malefoy.
Je sentis les prunelles d'Arthur me brûler l'épaule. Je pris une profonde inspiration.
— Tu le vois encore ? s'étonna-t-il.
Je lui lançai un regard éloquent. Arthur roula des yeux.
— Quoi ? m'exclamai-je un peu outrée.
— Tu es en train de te plonger dans un truc super toxique.
Ah, ça lui allait bien de me dire ça alors que lui buvait des coups tous les soirs sans se considérer comme addict.
— Dixit le garçon qui s'en fiche de laisser couler sa vie.
— C'est pas parce que je ne la contrôle pas que je la laisse aller, rétorqua-t-il du tac au tac.
— Humph.
— Si tu n'es pas prête à entendre ce que j'ai à dire, ne viens pas en discuter avec moi, Rose, répondit-il posément.
— Excuse-moi, c'est simplement que j'ai du mal à considérer un truc comme toxique quand ça me fait autant de bien.
— Evidemment que ça te fais du bien. C'est du cul. Ca fait toujours du bien, railla Arthur.
— C'est pas simplement ça tu vois. Parfois j'ai l'impression qu'à force de me contenir, je suis au bord de l'explosion, j'ai envie de tuer tout le monde, ou bien de me jeter contre mon oreiller pour pleurer pendant des heures. Quand je me dispute avec Malefoy, ou que je couche avec lui… je laisse éclater cette colère. C'est libérateur.
— Tu es amoureuse de lui ?
— Merlin, non. Et crois-moi bien que je fais très attention à ce que ça n'arrive jamais.
— Pourquoi pas ? Si ça te fait autant de bien ?
Pendant une seconde, je me surpris à imaginer à quoi ma vie ressemblerait si j'étais en couple avec Scorpius. Si on s'embrassait au vu et au su de tous, si on se prenait la main dans les couloirs, si on se confiait nos malheurs avant de se lancer dans de grandes déclarations d'amour. Je n'avais jamais été amoureuse et je ne savais pas vraiment ce que ça signifiait. Mais j'étais certaine qu'être amoureuse de Malefoy serait une très mauvaise idée. Je ne voulais pas me retrouver enchaînée sentimentalement avec un type pareil.
— Ce ne serait jamais qu'un amour un sens unique.
— Ah. Parce qu'il est du genre à rien laisser paraître c'est ça ?
— Hum, ça dépend avec quelle partie de son anatomie tu joues, dis-je avec un grand rictus.
Arthur me flanqua son poing dans l'épaule, secoué de rires.
— Rose, petite coquine ! Tu m'avais caché ça !
Et il s'écroula dans son fou rire durant un bon quart d'heure. J'engloutis une grosse gorgée de Whisky Pur Feu. Elle me brûla tout juste la gorge.
— Bref, pour en revenir au sujet sérieux, dis-je en roulant des yeux, ouais, il est plutôt du genre à ne rien laisser paraître comme tu dis. Il porte toujours ce putain de masque d'impassibilité, c'est insupportable.
— Un masque d'impassibilité ? s'étonna le blond.
— Ouais, je ne sais pas comment appeler ça autrement. Il a le visage tout fermé, il exprime rien. C'est presque flippant.
— Mais comment tu peux être aussi certaine que c'est un masque ?
La remarque d'Arthur eut le mérite de me plonger, là encore, dans une profonde réflexion. J'avais presque deviné instantanément qu'il s'agissait d'un masque. En fait, je ne le remarquai que lorsque soudain il le revêtait. Son visage était neutre, ses yeux mornes et dès que — selon moi — un sujet délicat pour lui était abordé, il se barricadait derrière cette insupportable façade. Son visage n'était plus neutre, il était l'image même de l'indifférence froide de ceux qui se sont entraînés dans un miroir durant des années pour obtenir ce résultat parfait. Je savais qu'il portait un masque parce que parfois, il ne le portait pas. Scorpius ne censurait pas son visage aussi bien que je domptais ma vie.
— Il ne le porte pas tout le temps. Albus m'a dit que c'était à cause de sa mère qu'il faisait ça. Un genre de truc pour se protéger de ce qui pourrait bien atteindre son petit cœur tout mou.
— Ah bah, tu vois, tu t'es trouvé quelqu'un à la hauteur de ta monomanie.
De façon très mature, je lui tirai la langue.
— Pas sûr qu'il soit si maniaque, soupirai-je avec amertume.
— Qu'est-ce qui te fais dire ça ?
— La dernière fois qu'on a couché ensemble, à la fin, il a… je sais pas… tenté un câlin ? Bref, tu sais à quel point je ne suis pas tactile. Et puis je ne sais pas, c'est pas mon mec, c'est tout juste si c'est mon plan cul alors bon… Bref du coup je lui ai dis de ne plus refaire ça. Et il s'est barré, comme ça. Comme si c'était trop dur de dire "hey salut on se revoit en Potions" ou je sais pas "c'était sympa, hâte de remettre ça !". Bref, ça m'a énervé qu'il ne soit pas capable d'affronter la situation en face. J'ai l'impression que c'est trop compliqué pour lui, d'assumer ce truc étrange qu'il y a entre nous.
— Tu sais ce que j'en pense ?
— Vas-y balance.
— Petit un, ça me donne faim. Petit deux, oui, je sais, ça n'a aucun rapport avec la discussion. Petit trois, tu dois en discuter avec lui, je ne peux pas parler à sa place, fit Arthur en faisant les gros yeux.
Je soufflai.
— Ouais…
— Bon et sinon.
— Quoi ?
— Tu préfères le jour ou la nuit ? me demanda-t-il, la lune se reflétant dans son sourire tout en dentition parfaite.
— La nuit, répondis-je sans aucune hésitation et avec un sourire franc. Sans elle, je ne pourrais pas voir les étoiles et allumer la lumière n'aurait aucun intérêt.
Je reportais justement mon regard sur la voie lactée, non sans avoir repris une gorgé de Whisky — la dernière avant mon auto-abstinence me promis-je. Je repérai La Grande Ourse. On aurait dit qu'elle se moquait de moi.
Albus posa brutalement son sac sur la table à laquelle nous étions installées, Rachel et moi, pour faire nos devoirs. Un feu ronronnait dans la cheminée de la Salle Commune. Je surveillais du coin de l'œil un groupe de deuxième année en train de faire les imbéciles. La blonde leva des yeux inquisiteurs sur mon cousin qui déballait avec… euh… rage ? ses affaires. Ce n'était tellement pas dans son tempérament d'être énervé que je lançai un regard apeuré à ma meilleure amie, qu'elle me renvoya aussitôt.
— Al ? risquai-je.
Son regard s'adoucit en croisant mon expression inquiète. Je poussais un petit soupir de soulagement : au moins je n'étais pas la cause de son énervement.
— Quoi ?
Je voyais bien qu'il s'était retenu de ne pas me hurler dessus.
— Est-ce que tout va bien ?
Il se passa une main dans les cheveux, comme s'il était nerveux. Rachel se raidit. J'avais également remarqué à quel point il ressemblait à son frère aîné quand il faisait ça.
— Luke sort avec Zabini.
Albus regardait partout, sauf vers nous. Rachel claqua la langue d'un air impatient.
— Mais nan ! s'exclama-t-elle.
Je fronçai les sourcils. Pourquoi est-ce que ça mettait Albus dans un état pareil ? Il craquait pour Zabini ou quoi ?
— Et donc… ? fis-je.
Al s'affala sur la chaise en face de nous et déballa ses affaires.
— Et alors Luke est trop con quand il est en couple. Ils passent leur temps à mettre leur langue dans la bouche de l'autre. On dirait qu'elle veut avaler ses amygdales.
Oh Merlin. Je compris soudain. On avait fait la lumière dans mon esprit, alors qu'il avait passé beaucoup trop de temps dans le noir. J'en avais les yeux brûlés et la noirceur qui calcinait ma rétine. Ce n'était pas pour Zabini qu'Albus craquait. Sous le coup de l'émotion j'ouvris bêtement la bouche. Un millier de questions se bousculaient dans ma tête. Est-ce qu'il savait ? Pourquoi est-ce qu'il ne nous en avait jamais parlé ? Depuis combien de temps ressentait-il toutes ces choses pour Donovan ?
Je tentai un coup d'œil vers Rachel, pour voir si elle avait compris la même chose que moi. Elle se mordait la lèvre et ne lâchait pas Albus des yeux. Un poids se posa sur mon ventre. J'avais les intestins noués, comme si un marin s'était amusé à jouer avec.
— Lui aussi il essaie d'avaler les amygdales de Zabini ? lâcha Rachel le ton dur.
Quelque chose m'échappait. Pourquoi Rachel s'énervait à son tour ? J'étais confuse et perdue. Albus lança un regard noir à la blonde.
— Qu'est-ce que ça peut bien te faire de toute façon ? Vous vous détestez tous !
— Ce n'est pas la peine de t'énerver contre nous, Al… tentai-je mais Albus me coupa la parole.
— Non laisse Rose ; je t'en prie Rachel, exprime-toi.
Elle se leva d'un bond.
— Tu crois qu'on est stupide ?
La blonde criait à moitié. Je pouvais sentir les regards des autres élèves sur nous. Je me tortillai sur ma chaise, qui ne m'avait jamais parue aussi inconfortable. Au moins, le groupe de deuxième année qui chahutait tout à l'heure s'était calmé, bien trop occupé à nous dévisager.
— Tu crois qu'on a pas compris où était le réel problème ? continua-t-elle de beugler.
Je pâlis. Albus recula, comme si les propos de Rachel l'avaient frappé en plein visage.
— Tu ne sais rien ! hurla à son tour Albus.
Il reprit ses affaires, se leva et après avoir jeté son silence de plomb sur la Salle Commune, il monta quatre à quatre les marches de son dortoir et s'y réfugia en claquant la porte.
Rachel, la mâchoire contractée, les poings serrés, bouillonnait.
— Pourquoi tu lui as dit ça ? demandai-je à ma meilleure amie lorsque les gens se furent remis à s'occuper de leurs petites affaires.
— La question c'est plutôt pourquoi est-ce que lui ne nous a rien dit ? On est ses meilleures amies ! Pas des voisines de palier ! Qu'est-ce qu'il croit ? Qu'on va se foutre de sa gueule et le renier ?
Je déglutis en comprenant. Rachel ne tolérait pas les secrets entre amis. Et si elle découvrait le mien ? Je chassais aussitôt cette pensée. Pour le moment, Albus avait besoin de moi.
— En tout cas, s'il n'y croyait pas auparavant, compte tenu de ta réaction, il aurait du mal à ne pas y croire maintenant, lâchai-je d'un ton énervé.
Rachel s'apprêtait à rétorquer quelque chose mais je lui lançai un regard qui la dissuada aussitôt. Je la plantai là et allai toquer à la porte du dortoir d'Albus, le cœur battant à tout rompre. Pas de réponse. J'entrai.
Albus était sur son lit, son oreiller sur sa tête, comme s'il cherchait à s'étouffer lui-même. Il pleurait. Cela me fit un coup dans la poitrine, comme si on venait de me mettre un coup de poing. Je vins m'asseoir au bout de son lit. Sentant probablement son matelas s'enfoncer, Albus repoussa l'oreiller et se releva. Ses yeux étaient rouges et il fuyait mon regard.
— Al…, commençai-je.
— Ne dis rien s'il-te-plaît.
Je fronçai les sourcils.
— Je te dégoûte, pas vrai ? En tout cas, je dégoûte Rachel, c'est sûr… Je suis un monstre, une abomination, un putain de…
Je posai une main apaisante sur son bras.
— Arrête de dire n'importe quoi. Tu es une personne, tu es mon cousin et tu es quelqu'un de bien. Que tu sois homosexuel n'y change absolument rien.
— Tu devrais dire ça à Rachel… dit-il d'un ton malheureux.
— Rachel s'en fiche complètement que tu sois pédé, ce qui l'énerve, c'est que tu ne nous en aies jamais parlé.
Il planta ses yeux dans les miens.
— Pourquoi j'aurais du faire une chose pareille au juste ? Est-ce que vous, vous êtes venues me dire que vous étiez hétéro ? s'agaça-t-il à nouveau.
— Mais non, ce n'est pas de ça qu'il s'agit. On s'en fiche que tu viennes nous parler de ton orientation sexuelle ou pas. Mais si tu en souffres et que tu gardes tout pour toi, alors, oui, on se sent concerné.
— On ? releva-t-il.
— Oui, je suis d'accord avec Rachel. Garder les choses pour toi, surtout des choses aussi lourdes… Ca ne fait du bien à personne.
Il ricana.
— J'ai l'impression d'entendre Scorpius.
Je me raidis.
— Hé bien… commençai-je lentement, ça me fait presque mal de le reconnaître, mais pour une fois Malefoy n'a pas tort.
Scorpius pensait vraiment que garder les choses pour soi ce n'était pas bon ? J'avais déjà hâte d'utiliser cette nouvelle information contre lui.
— Tu m'autorises à lui répéter ce que tu viens de me dire ? lança-t-il avec un grand sourire.
— Je te briserais les rotules avant.
Il leva les yeux au ciel.
— Comme si tu en avais la force…
Je lui abattis son propre oreiller en pleine figure.
— Hey ! se défendit-il.
Je levais les deux mains en signe de reddition. Au moment où Albus envoyait son polochon en plein dans mon visage, la porte du dortoir s'ouvrit avec fracas sur Rachel. On se dévisagea tous les trois. Rachel triturait ses mains, Albus dardait sur elle un regard rougi et inquisiteur. Mes yeux faisaient les vols hiboux long courrier entre eux deux.
Finalement, la blonde s'avança vers nous, s'assit à nos côtés sur le lit d'Albus et le prit dans ses bras. Al lui rendit maladroitement son étreinte : lui non plus n'avait jamais été très tactile.
— La prochaine fois, viens nous voir, souffla-t-elle à son oreille.
— La prochaine fois, ne m'engueule pas, rétorqua-t-il.
— Je verrais ce que je peux faire.
Puis Rachel s'empara de l'oreiller qui reposait sur mes genoux et l'envoya dans la tronche d'Albus. J'explosai de rire. Nous étions bien.
Mr Gowan avait changé quelques binômes de travail pour le second trimestre, mais par une curieuse coïncidence, je me retrouvais encore avec Scorpius. Selon le professeur, nos notes avaient augmentés et nous nous tirions mutuellement vers le haut. Je me demandais bien en quoi j'étais utile à Scorpius dans la mesure où c'était lui qui m'expliquait tout ce qu'il faisait mais je n'allais certainement pas me plaindre de la situation. Depuis la dernière fois, où il s'était barré comme un voleur nous ne nous étions pas reparlés.
Ce fut donc avec une certaine forme de nervosité que j'investissais ma place habituelle sans oser regarder Scorpius dans les yeux. J'aurais dû être en colère et lui faire payer son manque de civisme. Savoir qu'il avait soutenu Albus et deviner qu'il ne savait pas non plus comment réagir avec moi n'aidait pas non plus. Pour quelqu'un qui tenait au contrôle de sa vie j'étais incapable de faire la part des choses.
— Salut, lança-t-il d'une voix polie.
Je déglutis. Ses prunelles grises me dévisageaient. Mon cœur se mit à battre plus rapidement.
— Salut.
Ce n'était pas parce que je n'étais pas en colère que j'allais laisser la chose passer aussi facilement. Pour une fois, j'avais hâte que le cours commence.
— Ça va ?
Par Merlin pourquoi était-il aussi bavard ? Finalement, je laissais libre cours à ma rancœur.
— Pourquoi tu es parti comme ça l'autre jour ?
Son visage se verrouilla automatiquement. Évidemment, ça aurait été trop facile. Je devais arrêter d'espérer qu'il se comporte comme le commun des mortels. C'était un troll, point barre. Scorpius poussa un soupir.
— Si je t'ai blessée, je te demande pardon.
— Tu ne m'as pas blessée.
Il réprima un rire sarcastique.
— Oui parce que pour ça il aurait fallu que tu t'intéresses à ce que je fais et dis. Oh mais attend. C'est pas justement ce que tu fais depuis des mois ?
Je pâlis.
— Va te faire foutre.
Je lâchai un soupir et tentai de maîtriser les battements effrénés de mon cœur. Mes doigts agrippaient la paillasse face à moi. J'avais l'impression que j'allais tomber dans les pommes.
— Bon, ça suffit. J'ai très bien compris ce que tu essayais de faire Scorpius, repris-je avec un ton autoritaire et impérieux qui me surprit moi-même. Mais je ne te laisserais pas faire. Explique-moi pourquoi tu es parti comme ça et passons à autre chose.
J'osais le regarder dans les yeux. Grave erreur. Mes iris se noyèrent dans ses prunelles. J'étouffais. Il portait toujours son masque d'impassibilité. Un jour je lui ferai bouffer me promis-je.
— Je fais des cauchemars depuis que je suis tout petit.
Je me retins de toutes mes forces de rétorquer que mon truc à moi, c'était plutôt le tennis. J'avais compris qu'il lui en coûtait de me faire une telle déclaration. Mais c'était quoi son problème avec les cauchemars ? Tout le monde fait des cauchemars ! J'attendis qu'il poursuive. Il n'en fit rien.
— Je n'aime pas en parler, conclut-il.
Je le foudroyai sous le couvert de mes cils. Je commençais à en avoir ma claque de ses sautes d'humeur perpétuelles. Irritée, je décidai de ne plus lui accorder la moindre importance, au moins durant le reste du cours. Mais j'avais surestimé ma capacité à l'ignorer et sous-estimé sa capacité à lui, de s'imposer comme il savait si bien le faire. Si seulement il pouvait être aussi omniprésent dans ma tête avec des réponses à mes questions, les choses seraient beaucoup plus simples, songeai-je vaguement.
Au départ, Scorpius fit comme s'il ne remarquait pas que j'avais pris le parti de l'ignorer dans mon silence boudeur. Ce qui bien évidemment, m'horripila deux fois plus. Je redoublai mon attention sur le cours, plutôt pénible. Entendre Gowan parler pendant deux heures des propriétés de la Mandragore dans les potions était ennuyeux à mourir. J'aurais voulu être n'importe où ailleurs. Comme en Grèce par exemple, ça avait l'air bien la Grèce, avec ses maisons blanches et ses toits bleus, sa mer, ses guêpes…
Je sursautai soudain, sentant le contact froid et familier de sa main sur ma cuisse. En l'espace d'une seconde, l'intégralité de mon corps fut parcourue d'un frisson. Mon épiderme s'enflammait de l'intérieur. Mon cœur avait cessé de battre durant ce qui m'avait semblé une éternité, avant de repartir de plus belle. Je n'osais pas le regarder. J'en aurais de toute façon été incapable : j'étais pétrifiée. Du coin de l'œil je devinais son menton dans sa main, son coude sur la table et surtout son petit sourire en coin. Sourire qu'il aurait automatiquement effacé s'il se rendait compte que je l'épiais de la sorte.
Ses doigts remontèrent sur ma cuisse, vers ma jupe. J'arrêtais de respirer. Et si quelqu'un se rendait compte de ce qu'il faisait ? On était en classe ! Au premier rang en plus ! Il n'y avait que le fond de la paillasse qui dissimulait au professeur ce qui se passait sous notre bureau. Mes oreilles se mirent à me brûler. Je n'étais ni capable d'encaisser une humiliation publique, ni des remarques désobligeantes d'un professeur que j'appréciais et dont je me savais appréciée.
Lorsque le pouce de Scorpius fit une percée sous ma jupe et vint caresser ma peau tendre, mon cœur explosa. Le corps tout contracté, je levai subitement la main. Les yeux perçant de Gowan se levèrent sur moi. Le pouce de Scorpius s'était immobilisé. Je pouvais presque entendre ses neurones tourner à plein régime et se demander ce que je faisais. Pour tout avouer, je me le demandais aussi.
— Oui ? Miss Weasley ?
Je déglutis. Qu'est-ce que j'allais bien pouvoir dire ? Tous les regards étaient sur moi. J'étais nulle pour la discrétion.
— Je ne me sens pas très bien. Est-ce que je peux aller à l'infirmerie ?
Merlin j'étais un génie. Mr Gowan battit si longtemps des paupières que je crains un instant qu'il refuse. Le pouce de Scorpius s'enfonça dans ma chair. J'agrippai encore le rebord de la paillasse pour rester impassible. Finalement, au bout d'un instant qui me sembla incroyablement long, le professeur de Potions accepta.
— Mais laissez donc Mr Malefoy vous accompagner. Je ne voudrais pas que vous fassiez un malaise dans un escalier en mouvement…
Je risquais un coup d'œil vers Scorpius. Il était complètement atterré. J'avais envie de refuser mais Mr Gowan risquait de refuser d'accéder à ma requête. J'obtempérais donc, la tête baissée. Sans prendre mes affaires, je me dirigeai vers la sortie du cachot, Scorpius sur mes talons. Je croisai au passage les regards curieux d'Albus et de Rachel. Je leur adressai un mince sourire et me précipitai dehors.
Quand, enfin, j'eus atteint le couloir, je me mis à accélérer, dans l'optique claire et nette de distancer Scorpius, sans même savoir où est-ce que j'allais réellement. J'avais dis que je l'ignorerais, j'allais donc l'ignorer. C'était sans compter sur ses entraînements de Quidditch : il sprintait vraiment très bien.
— Weasley !
Ignorer Malefoy. Ignorer Malefoy. IGNORER MALEFOY. Ignorer sa main qui s'était emparée de mon bras. Ignorer qu'il me forçait à me retourner sur lui. Ignorer que je me retrouvais maintenant la poitrine contre son torse. Ignorer mes oreilles qui chauffaient et ses iris noirs de colère. Et bien voilà, il ressentait enfin quelque chose.
— J'imagine que tu n'as aucune intention de te rendre à l'infirmerie ? s'exclama-t-il.
— Mais qu'est-ce qui t'a pris enfin ! aboyai-je et il recula d'un pas en lâchant mon bras, probablement surpris par mon coup d'éclat. Qu'est-ce qui cloche avec toi ? Me tripoter en cours ! A deux pas de Gowan !
Il regardait partout sauf dans mes yeux. Je serrais les poings. Je devinais la veine qui palpitait contre ma tempe : elle palpitait aussi dans mon crâne.
— ET REGARDE-MOI QUAND JE TE PARLE ! hurlai-je carrément.
J'étais à bout de souffle et de nerfs quand il planta ses prunelles dans les miennes.
— Tu as fini ? lâcha-t-il sur un ton dur que je ne lui avais encore jamais connu.
Je déglutis et hochai la tête en signe d'assentiment, un peu honteuse. Alors, il prit la parole, sur le même ton cassant.
— Ce qu'il m'a pris ? J'avais envie de toi. Ce qui cloche avec moi ? Ca me regarde. Et j'en ai strictement rien à faire de Gowan à deux pas.
— Hé bien pas moi !
— Mais putain, je te l'ai dit Rose, qu'il ne fallait pas qu'on se lance là-dedans ! s'enflamma-t-il et je fus choquée de l'entendre jurer. J'ai essayé de te faire comprendre que tout ce qui pouvait en ressortir, ça ne pouvait qu'être toxique, mais tu n'as rien voulu entendre ! Tu as cru que tu pouvais me comprendre et percer ma carapace en un claquement de doigt et tu es juste frustrée de devoir faire face à un mur ! Alors ne viens surtout pas m'engueuler pour ça ! Je t'avais prévenue, je suis comme ça, ou bien tu l'acceptes, ou bien tu passes à autre chose, c'est clair ?
Mon cœur se mit à tambouriner furieusement dans ma cage thoracique.
— Au moins je n'ai pas rêvé, tu as bien une carapace.
Scorpius poussa un soupir en se pinçant l'arrête du nez, les yeux mi-clos.
— Tu n'as rien écouté.
— C'est toi qui n'écoutes pas. Je sais que tu es comme ça et que tu ne changeras pas et d'ailleurs je m'en fou ! Moi aussi j'ai mes démons intérieurs, moi aussi j'ai mes secrets… Je comprends ce que tu me dis. Mais… ce qui se passe entre nous (il ouvrit brusquement les yeux) on est bien d'accord que c'est simplement… sexuel ?
— Oui, et alors, quel est le rapport ?
Je lui fus mentalement reconnaissante de ne pas s'être moqué de ma gêne apparente.
— Alors ça ne regarde que nous. Le titillage en cours c'est non, d'office. J'ai suffisamment de difficultés comme ça, je tiens à avoir mes ASPICS.
— C'est l'année prochaine.
— Hého tu m'écoutes ? dis-je, irritée, sentant la moutarde me monter à nouveau au nez. J'ai des difficultés !
Il leva les yeux au ciel, l'air dépité. Qu'est-ce qu'il pouvait être énervant !
— Tu es vraiment une bêcheuse, c'est fou…
— Alors quoi ? rétorquai-je sur la défensive.
— Rien, dit-il, reprenant son attitude flegmatique de d'habitude. On y retourne ? Sauf si tu es vraiment malade.
— Je ne suis pas malade. J'étais juste euh…
— Perturbée ? proposa-t-il avec un sourire railleur.
— Va te faire, Scorpius.
Il leva les deux mains en signe de reddition en ricanant bêtement. Mes yeux tombèrent sur son visage magnifique. Ses cheveux ne s'échouaient plus devant, il les avait coiffés en brosse, mais sur le côté vers l'arrière du crâne. Ca dégageait complètement son regard, et ses yeux gris, qui d'ordinaire semblaient si sombres bien à l'abri de leur arcade sourcilière brillaient aujourd'hui d'un étrange éclat. Il avait des fossettes.
Il était beau et j'étais sotte.
