Note: Merci aux deux guests pour votre review, ca fait plaisir et en effet c'est encourageant :-) Voici la suite, j'espère que vous apprécierez!

Chapitre 2 : Prompt rétablissement

Will fut réveillé par une sensation de brûlure au niveau de son visage. S'en suivit une douleur vive, comme si quelqu'un lui enfonçait des aiguilles directement dans la peau de sa joue. Il sursauta en ouvrant les yeux et fut directement maintenu par deux mains qui lui firent garder la tête droite.

- « Shhhhhh », souffla Hannibal.

Car oui, Hannibal était maintenant conscient, son visage à quelques centimètres du sien, et inspectait minutieusement sa blessure à la joue.

- « Ne bouge pas, j'ai presque fini », dit-il à Will qui était toujours à moitié endormi.

Il grogna pour répondre et se laissa faire. Après tout, il n'allait pas continuer à se promener avec un trou béant sur le visage. Il serra les dents à chaque pénétration du crochet sous sa peau jusqu'au passage du fil à l'intérieur de sa bouche. Sa vision était légèrement floue mais il pouvait distinguer le visage appliqué d'Hannibal. Il s'attendait à ce que celui-ci lui dise quelque chose. Après tout, il devait avoir vu le cadavre du Dr Cameron. Ils avaient tant de choses à se dire depuis leur chute de la falaise qu'il était impossible pour Will d'imaginer qu'il puisse rester silencieux.

Will remarqua qu'il avait enfilé le sweatshirt bleu qu'il lui avait préparé, ce qui le fit sourire intérieurement. Cela le changeait définitivement de sa blouse d'hôpital et de ses costumes 3 pièces. Son teint était toujours pâle et ses traits tirés, signe qu'il devait être aussi fatigué que lui.

- « Tu peux retirer ton haut pour que je m'occupe de ton épaule », dit-il en coupant le fil qui dépassait de sa joue.

Will acquiesça et ôta son pull avec une grimace. Il avait l'impression de ressentir la douleur bien plus intensément qu'avant sa sieste.

Hannibal l'attrapa par les épaules pour lui indiquer qu'il devait se redresser. Toujours sans un mot, il entreprit de désinfecter la plaie avant d'entamer la suture. Le silence était pesant, le seul son que Will pouvait distinguer était celui de leurs respirations et du tic-tac de l'horloge à sa droite. Il y jeta rapidement un œil en espérant qu'il n'était pas resté assoupi trop longtemps. 02h30. Cela devrait leur laisser de la marge pour disparaitre avant le lever du soleil.

Lorsqu'Hannibal eut fini, il recouvrit la plaie d'un bandage blanc et attarda son regard sur le bras gauche bleuté de l'ex-agent.

- « Je ne pense pas que vous puissiez faire quelque chose pour ça », dit Will en se relevant.

- « C'est très probablement une lésion musculaire parvenue lors de la chute, il ne faut pas laisser ça dans cet état si tu veux retrouver l'usage correct de ton bras. Je vais mettre de la pommade et te faire un pansement, si tu n'y vois pas d'inconvénient. Tu pourras prendre des antidouleurs pour te soulager.»

Will ne répondit rien et se tourna pour le laisser faire. Il sursauta dès que les doigts d'Hannibal rencontrèrent sa peau. Non pas que la sensation soit agréable ou surprenante mais sa peau était tellement sensible qu'un simple frottement suffisait pour y provoquer une douleur atroce. Il avait l'impression qu'Hannibal lui frottait la peau avec du papier de verre tellement rugueux qu'il pouvait pénétrer le muscle de son bras.

Le psychiatre relâcha la pression de ses doigts au minimum en voyant sa réaction. Même si cela ne changeait presque rien à son ressenti, Will lui était reconnaissant d'essayer d'améliorer les choses. Il ne le fit cependant pas savoir et continua de regarder dans le vide en tentant d'ignorer la douleur.

- « Nous ne devons pas nous attarder ici, Will. »

Ce fut donc Hannibal qui rompit le silence, pour visiblement dire la chose qui lui semblait la plus évidente au monde. Il eut envie de lui faire remarquer mais s'en abstint, il n'était clairement pas en état de provoquer l'autre homme.

- « Je suppose que vous avez une idée », répondit-il après un long moment. « Vous deviez avoir planifié ça, quelque part dans votre tête. »

- « Je ne planifiais pas que l'on tombe tous les deux de cette falaise, non. »

- « Vous savez très bien de quoi je veux parler de votre évasion. Vous aviez des ressources. Vous avez des ressources. »

- « Hormis l'argent que tu as récupéré dans le coffre et les quelques documents, j'ai bien peur que tu sois déçu par mes plans », répondit calmement Hannibal en bandant le bras de Will avec une douceur déconcertante. « Il faut dire que ma blessure nous rend difficile toute possibilité de fuite. Bien que le travail du Dr Cameron semble correct, je ne pourrais pas aller bien loin dans cet état, sans soins appropriés. »

Will ne comprenait pas trop où il voulait en venir. Devait-il le conduire à l'hôpital ? Devait-il fuir en le laissant agoniser ? Il leva les yeux vers son visage : il pouvait presque y lire de la détresse.

- « J'ai attendu ce moment depuis tellement longtemps, Will. Quitter cet endroit poisseux et toucher des doigts la liberté. Elle a un goût exquis tu sais, bien qu'indubitablement douloureux à l'idée qu'elle soit éphémère. »

Sa voix s'éteignit sur ses mots, comme s'il lui était difficile de continuer à parler.

- « Que voulez-vous Hannibal ? Qu'est-ce que je suis supposé faire ? »

Will avait beau se dire qu'il n'était pas sa marionnette, son empathie reprenait le dessus. Pourtant, ce n'était pas de la compassion, cela n'en avait jamais été. Il pouvait ressentir sa déception à l'idée d'être enfin libre mais de finalement y perdre la vie. C'était probablement l'un des sentiments les plus humains qu'il avait projeté dans Hannibal depuis qu'il savait qui il était vraiment.

- « C'est à toi de décider, Will. A toi de savoir ce que tu veux et ce que tu es prêt à faire. Les choix que tu as faits cette nuit… »

- « Vous ont libéré », continua Will. « Et pourtant, vous voilà indirectement prisonnier de moi. Quelle ironie. »

Il avala un cachet qu'Hannibal lui tendait sans même vérifier de quoi il s'agissait. Probablement un antidouleur. Hannibal resta silencieux, se contentant de le fixer de ses yeux marrons. Légèrement mal à l'aise, Will se releva et ramassa le sac qu'il avait préparé avant de tomber dans les vapes.

- « J'ai récupéré quelques vêtements pour nous dépanner. »

Bordel, ces paroles lui semblaient tellement insensées. Elles paraissaient en même temps naturelles, comme s'il avait déjà imaginé en arriver là. Il mentirait en disant que ce n'était pas le cas. Il avait déjà été à deux doigts de fuir avec Hannibal et les seules choses qui l'avaient réellement arrêté étaient le coup de poignard qu'il avait reçu dans le ventre et le meurtre d'Abigail. I ans, il était sur le point de préparer son sac à dos, et d'embarquer sur le premier vol qu'Hannibal lui aurait proposé. Mais c'était resté un fantasme, tellement refoulé qu'il était toujours caché quelque part dans son subconscient. Un fantasme qu'il avait remplacé par sa nouvelle vie avec Molly : simple et suffisant. Il ne voulait pas plus, du moins c'était ce dont il s'était persuadé.

- « J'ai aussi vu qu'il avait une voiture. Ce sera toujours plus pratique que la moto. »

Hannibal ne semblait pas avoir remarqué son air perturbé. Il en profita pour quitter la pièce, en évitant de retourner là où gisait le corps du médecin. Il n'avait toujours pas eu droit à une remarque sur celui-ci. Peut-être qu'Hannibal se ménageait sous l'effet de la douleur.

En silence, Will chargea la voiture avec le nécessaire pour pouvoir tenir quelques jours. Quelques boites de conserves, des bouteilles d'eau, des couvertures, des médicaments et de quoi se soigner. Ils achèteraient probablement le reste sur la route.

Hannibal avait énormément de difficultés à tenir debout et vu l'ampleur qu'avait pris son opération, Will ne pouvait que comprendre. Il l'aida à s'installer dans la voiture, en prenant soin d'éviter tout mouvement brusque. Il prit enfin la place du conducteur et posa ses mains sur le volant.

- « Alors… Où allons-nous ? »

La question lui semblait stupide. Il doutait que la réponse le soit tout autant.

- « Loin d'ici », répondit Hannibal. « Tu es conscient qu'une chasse à l'homme de grande ampleur commencera dès la découverte du Dr Cameron ? »

Voilà. Il ne pouvait pas y échapper.

- « Oui, je sais. Ils vont retrouver notre ADN dans toute la maison, cela ne laissera plus aucun doute sur notre survie. On devrait peut-être brûler tout ça… pour gagner du temps. »

- « Et attirer les pompiers dans quelques heures ? Nous ne sommes pas très loin de l'endroit où je me suis échappé, Will. Le FBI - bien que d'habitude un peu lent - n'aura aucun mal à faire le lien et cela ne nous laisserait que quelques heures de répit. Demain, nous serons dimanche et avec un peu de chance, le Dr Cameron ne sera découvert que le surlendemain, ce qui nous laisse une plus grande marche de manœuvre. »

La façon dont Hannibal lui avait déballé tout ça le laissait suggérer qu'il avait déjà envisagé la suite des évènements, en plus de lui donner l'impression d'être un parfait idiot.

- « Vous avez clairement plus d'expérience de moi dans les fuites, Dr Lecter. » Il remarqua Hannibal tiquer à l'emploi de son nom. « Mais vous ne répondez pas à ma première question. Où allons-nous ? Nord ? Sud ? Nous devons quitter les Etats-Unis non ? »

- « Je te remercie de me penser suffisamment talentueux pour avoir planifié tout ça à l'avance mais j'ai bien peur que tout ceci ne soit que de l'improvisation totale. J'ai bien sûr imaginé ma fuite à plusieurs occasions mais ces 3 dernières années passées dans ma cage ne m'ont, hélas, pas aidé à préparer quoique ce soit. Tout se joue entre toi, moi et notre instinct. »

Alors que tout espoir se vidait progressivement de sa tête avec ces paroles, Will eut soudain un regain de confiance :

- « J'ai un bateau », dit-il simplement.

Hannibal haussa un sourcil et Will crut voir se dessiner un sourire sous son teint blafard.

- « Nous faisons des progrès, Will. »

- « Il est dans un port, à 6 heures de route je dirais – peut-être même 5. »

Son cœur s'emballa soudain à l'idée de prendre la mer : depuis qu'il avait traversé l'Atlantique à la recherche d'Hannibal, il n'était plus monté sur ce bateau. Certes, il l'avait fait ramener d'Europe mais s'était contenté de le laisser croupir sur un petit port de plaisance. Il devait être dans un sale état.

Sans attendre, ils se mirent en route vers l'estuaire. Bien que la sensation de fatigue le menaçait pour la conduite, la hausse d'adrénaline lui permettait de garder les yeux bien ouverts. A côté de lui, Hannibal s'était assoupi, ce qui n'était pas plus mal. Il n'avait pas vraiment envie de parler. Il n'avait pas envie de penser non plus, il se contenta donc de suivre le tracé de la route dans l'obscurité, en tentant d'oublier la douleur physique.


Comme il l'avait estimé, le trajet dura approximativement 5 heures, ce qui leur permit d'arriver au port avant l'aube. Il mit du temps à réveiller Hannibal dont l'état semblait se dégrader avec le temps, même s'il évitait de l'exposer. Will trouvait la situation de plus en plus alarmante, en particulier lorsqu'il manqua de s'écrouler après quelques pas vers le bateau.

- « Vous êtes sûr qu'on ne devrait pas s'arrêter à un hôpital ? Merde, j'ai l'impression de trimballer un cadavre. »

- « Ne t'inquiète pas Will, si jamais je devais mourir à bord de ton voilier, les poissons se feraient un plaisir de se régaler de ma chair. »

Je ne m'inquiète pas, songea à lui répondre Will. Sauf qu'en fait si… Il s'inquiétait probablement plus qu'il ne devrait.

L'état du bateau était un peu mieux que ce qu'il avait imaginé. Malgré la poussière installée dans chaque recoin, une odeur de vieux bois apportait quelque chose d'agréable. Il vérifia les réserves de carburant et constata avec soulagement qu'elles étaient presque pleines. Il fut également content de retrouver quelques affaires datant de sa dernière traversée. Il mit peu de temps à installer tout ce qui était nécessaire mais galéra avec son bras lors de l'attache des voiles. Il avait allongé Hannibal dans la cabine, sur l'unique couchette à bord de l'embarcation. Il ne lui serait donc d'aucune utilité pour un coup de main.

Après avoir passé plus d'une heure à dénouer, nouer et attacher les différents cordages, Will parvint finalement au résultat attendu. Il tenait à peine debout, submergé à la fois par la fatigue et la souffrance. Il ne pourrait cependant se permettre du repos qu'une fois en pleine mer, chose qui ne tarda à arriver. Le mouvement oscillant des vagues suffit à lui ramener le sourire, et c'est le cœur un peu plus léger qu'il rejoignit Hannibal dans la cabine.

Le psychiatre n'avait pas bougé de l'endroit où il l'avait laissé, étalé sur toute la longueur. La couchette était à la base prévue pour deux personnes mais Will ressentait un certain malaise à dormir aussi proche de l'autre homme. De toute façon, vu la position dans laquelle il l'avait installé, la place lui manquait pour lui s'allonger. Il se ravisa donc à dormir et retourna sur le pont, ayant bien l'attention de mettre à profit ces quelques moments de répits.

Maintenant que le bateau avait pris le large, les bourrasques s'étaient faites de plus en plus puissantes et le bateau voguait à vive allure. Il n'avait toujours aucune idée d'où ils allaient précisément mais une chose était sûre, ils ne devaient pas rester dans les environs. Ils devraient regagner la côte à un moment donné, ne fut-ce que pour refaire le plein de médicament et de nourriture. Ils pourraient pour l'instant tenir avec les quelques réserves que Will avait emportées. Tout dépendait également de la guérison d'Hannibal. Même s'il était capable de tenir debout sans s'écrouler de douleur, Will avait été témoin de l'opération. Il avait vu le Dr Cameron extraire une partie de son intestin et bien que ses connaissances en médecine étaient limitées, il savait que la convalescence allait prendre du temps. Dans le meilleur des cas, il resterait allongé sur sa couchette le temps d'être sur pied. Dans le pire, il mourrait d'une infection et même s'il n'avait pas envie d'envisager cette possibilité, il devait y penser et agir en conséquence. Il se rendrait très probablement au FBI, accusant Hannibal de l'avoir poussé jusque-là. Et Molly… Elle devait s'inquiéter. Elle n'avait plus eu de nouvelles de lui depuis sa visite à l'hôpital, avant d'appâter Dolarhyde. Elle lui en voudrait surement, l'accusant d'avoir fui avec Hannibal plutôt que de les retrouver elle et Josh. Elle n'aurait pas vraiment tort. Le simple fait d'imaginer ces scènes lui donnait la migraine.

Quand tout ceci serait terminé, quand ils auraient l'occasion de se poser sans fuir, Will envisagerait de faire le point sur la situation avec Hannibal. La seule chose qu'il lui manquait pour l'instant était le sommeil. Malgré le froid et l'atmosphère humide de l'océan, il se coucha sur la banquette devant le gouvernail du bateau. Cela lui servirait temporairement de lit.


Il pouvait sentir le souffle du Dragon. Il était derrière lui, l'épiant de l'autre côté du voile. Il était capable d'entendre le cœur d'Hannibal battre à travers sa poitrine. Un rythme calme et stable, comme s'il n'était pas affecté par les évènements. Ils venaient pourtant de tuer Dolarhyde, ensemble. Will le tenait dans ses bras, une étreinte qu'il n'avait pas réellement prévu mais qu'il ne regrettait pas pour autant. Il ne ressentait ni la douleur, ni l'adrénaline dans ses veines. Il flottait, submergé par une sensation d'allégresse.

Les pas du monstre se firent plus insistants. Il pouvait entendre le bruit de ses griffes sur le sol tandis qu'il s'approchait d'eux, quelque part sur sa droite. Ils devaient fuir, sans quoi sa cruauté ne ferait qu'une bouchée d'eux. Il plongea une dernière fois son regard dans celui d'Hannibal et un feu s'éveilla soudain en lui. Ils devaient plonger vers l'océan, c'était la seule échappatoire. Will chercha la main d'Hannibal et la posa sur sa hanche. Le contact était tellement intime qu'il aurait vraisemblablement du être dérangé par une telle proximité. Ce fut loin d'être le cas.

Le Dragon Rouge était maintenant derrière lui. Il sentait ses griffes s'enfoncer dans ses épaules mais bizarrement, la douleur ne suivait pas. Même s'il se sentait attiré par la mer, il plongea vers l'avant, sur Hannibal qui bascula sous son poids. Son cœur battait à la chamade dans sa poitrine. Sa position était peu commode, à califourchon sur l'autre homme, une main derrière sa nuque, sa bouche à quelques centimètres de la sienne.

Tout était si attirant… Tellement attirant…


Will se réveilla au son fracassant d'une vague contre la coque du bateau. Il ne réalisa pas tout de suite que ce qu'il venait de voir était un rêve et non pas la réalité, bien que la scène lui semblât relativement familière. Bon, s'il faisait exception que la réalité avait été beaucoup plus brutale et douloureuse. Il évita de s'attarder trop longtemps sur les derniers souvenirs de son rêve et – surtout - les sensations qu'il avait éveillées en lui.

Il ne devait pas être resté endormi depuis longtemps au vu de la position du soleil dans le ciel. A vrai dire, même s'il avait dormi quelques heures, son sommeil n'avait clairement pas été réparateur, il se sentait encore plus crevé qu'avant, en plus d'être troublé par son rêve.

Il frissonna. Ils devaient vraiment songer à s'équiper plus chaudement s'ils voulaient tenir en mer sans mourir de froid. A moins qu'ils ne descendent vers le sud, ce qui lui changerait du climat continental. Il n'était pas spécialement pour, lui était davantage habitué au froid qu'à la chaleur, mais cela dépendait du plan d'Hannibal. Il fallait décidément qu'ils en discutent.


- « Vous devriez prendre vos médocs », lança Will en voyant qu'il était réveillé.

Il était toujours allongé dans la même position dans laquelle Will l'avait laissé et tourna à peine la tête lorsque l'ex-agent entra dans la cabine. Will se frotta les mains pour les réchauffer puis se mit à la recherche des dits médicaments.

- « Je ne suis pas médecin, je ne sais pas lesquels vous devez prendre. J'ai tout mis dans le sac de toute façon… Je me contenterais de l'antidouleur.»

Hannibal ne répondit toujours pas. Will remarqua qu'il avait refermé les yeux et se tenait l'abdomen. Même s'il essayait de le cacher, Will pouvait lire sans difficultés la douleur sur son visage.

- « Tenez », dit-il en lui tendant un tube de Vicodine et de l'eau. « Je sais ce que c'est… d'avoir été transpercé. Ça risque d'être plus dur pour vous, sans assistance. »

Il fit exprès de feindre un air faussement désolé, prenant bien soin d'observer le visage d'Hannibal, à la recherche d'une quelconque expression. Comme attendu, il ne laissa rien transparaitre. Will finit par s'assoir sur l'une des chaises fixée au plancher.

- « Je sais que vous m'en voulez…. Pour nous avoir poussé de cette foutue falaise. Je suppose qu'il va me falloir plus de temps pour savoir où j'en suis exactement. Cette situation… m'échappe. Je n'arrive pas à dire si j'étais vraiment moi-même après avoir tué Dolorhyde ou si c'était simplement la partie de vous que j'ai absorbée durant toutes ces années. Contrairement au meurtre de Hobbs, il m'a fallu peu de temps pour comprendre que j'ai aimé le tuer… Mais le Dr Cameron… Je ne voulais pas lui faire de mal. Je ne voulais pas le tuer, c'était un accident. Je n'arrête pas de penser à ces photos, à lui et sa fille. A sa réaction quand elle apprendra que son père est mort en voulant jouer les héros. Je sais ce que vous allez me dire, que même sans ma capacité d'empathie j'aurais pu ressentir ça mais ça me confirme une chose… Je ne suis pas comme vous Hannibal. Je ne le serais jamais. »

Il soupira et se força à arrêter, attendant toujours une quelconque réponse de l'autre homme.

- « J'ai vraiment hésité, quand vous étiez évanoui. Puis, je me suis rappelé de ce soir, où vous avez assassiné Abigail. Ce soir où j'ai caressé l'espoir de vous laisser fuir, sans faire de mal aux personnes que j'aimais. Ce soir où je pensais vous avoir transmis une partie de moi. Je me suis rappelé de cette mauvaise décision, celle de ne pas partir avec vous. Les jours suivants ont été durs, Hannibal. Je voyais constamment Abigail, j'entendais sa voix dans ma tête. Elle m'a guidée vers vous, en Italie. »

Il sentit sa gorge se serrer. Décidément bien trop de temps était passé sans qu'il n'ait eu l'occasion de déballer ses émotions. Il n'avait raconté cela à personne, peut-être parce qu'il savait que personne ne comprendrait. Personne, sauf Hannibal.

- « J'étais tellement en colère mais une partie de moi voulait toujours vous suivre, malgré tout ça. Vous m'avez laissé une cicatrice, et je ne parle pas seulement de celle sur mon ventre. C'est cette cicatrice qui fait que nous sommes là, dans ce bateau. C'est elle qui m'a empêché d'appeler le FBI. C'est elle qui me rappelle que, même si je dois avoir peur, même si je dois me méfier… Ce ne sera jamais pire que si je vous effaçais définitivement de ma vie. »

Hannibal avait rouvert les yeux et fixait le plafond devant lui. Will avait remarqué son visage se crisper durant son discours mais il était incapable de dire à quelle émotion cela était du. Il espérait juste que ce soit quelque chose d'humain, qu'il ait bien réussi à transmettre une partie de lui au monstre face à lui. Il vit sa bouche s'ouvrir mais aucun son ne sortit. Peut-être avait-il tort d'avoir parlé de ça. Peut-être qu'en fait Hannibal ne le comprenait pas et qu'il était finalement seul. Il ne rajouta rien et se leva en soupirant.

- « On va rester quelques jours en mer, le temps que vous alliez mieux. Je retournerais ensuite sur le continent pour les médicaments et le reste. »

Il ramassa une bassine qu'il déposa au pied de la couchette.

- « Les toilettes. Il y a une réserve d'eau potable raccordée à l'évier pour vous rafraichir et des boites de conserves si vous avez faim. Je suis sur le pont, en cas de besoin. »

Il s'apprêta à sortir de la cabine.

- « Will… » Il s'arrêta au son de la voix d'Hannibal. « Merci d'être là. »

Il se retint de se retourner et resta figé quelques secondes au niveau du portique. Il s'était tellement attendu à un débat d'envergure sur sa prise de décision qu'il fut surpris de ces quelques mots, si simples mais en même temps si lourds de sens. Il resta dos à Hannibal et par conséquent, ne discerna pas la tristesse qu'il laissa transparaitre sur son visage lorsque l'ex-agent disparut de la pièce.


Will passa l'entièreté de la journée sur le pont. Ce n'est qu'au coucher de soleil, quand la température chuta tellement qu'il était incapable de tenir debout sans trembler de la tête aux pieds, qu'il décida de rentrer. Il s'était attendu à retrouver Hannibal encore endormi mais il eut une vision bien différente qui lui arracha un sourire. Il grimaça d'ailleurs de douleur : la plaie à sa joue sembla s'ouvrir en deux, il devrait apprendre à se retenir les prochaines fois.

Le psychiatre était assis sur le bord du lit, la tête penchée en avant vers un seau d'eau et tentait visiblement de se laver les cheveux, non sans difficultés avec les oscillations du bateau qui envoyait valser l'eau de part et d'autre de ses pieds. Il était torse nu et Will chercha instinctivement la cicatrice sur son abdomen, pour s'assurer qu'elle était toujours en état correct. Hannibal releva la tête vers lui et tiqua en voyant son air amusé.

- « Je vous montrerais la bonne technique. J'ai mis du temps à la trouver pendant mon premier voyage. J'ai d'autres astuces aussi pour tout ce qui est cuisine… »

- « Pitié, ne me parle pas de cuisine alors qu'il s'agit juste de boites de conserve », marmonna Hannibal en rinçant du mieux qu'il pouvait la mousse dans ses cheveux.

- « Ouais, il va falloir vous y faire si on doit rester quelques temps ici », répondit Will, peu surpris par sa réflexion.

Il s'avança pour l'aider à verser l'eau claire sur sa tête mais Hannibal eut un mouvement de recul.

- « Je te remercie mais je pense pouvoir le faire moi-même, je ne suis pas totalement incapable… »

- « Bien sûr, ce n'est pas comme si vous veniez de vous faire retirer un bout d'intestin sans anesthésie et que vous étiez recroquevillé sur cette même blessure. Je sais que vous en êtes capable mais je veux juste éviter d'avoir à vous ramener d'urgence sur la côte », argumenta Will en lui prenant des mains le verre dont il se servait.

Il devrait faire pareil juste après, il se sentait horriblement sale et le sel rendait toujours sa peau collante et sèche. Il ne pourrait pas dormir dans cet état.

- « Vous avez mangé quelque chose ? » demanda Will en versant l'eau claire sur ses cheveux tandis qu'Hannibal inclinait la tête vers l'avant. Will évita de le toucher, le laissant lui-même retirer la mousse.

- « Vu l'état de ma blessure, il vaut mieux que j'évite de manger quoique ce soit de solide pour l'instant. Nous trouverons des poches à perfusion demain, si possible. »

- « Tout est possible à partir du moment où vous le demandez gentiment et que ça n'implique de tuer personne », répondit Will en versant un deuxième verre.

- « Tu ne devrais pas me dire ça, je risquerais d'en profiter. »

Son air parut amusé mais Will put quand même discerner un ton amer dans sa voix. Il n'était pas encore certain de ce qu'Hannibal désirait vraiment de lui mais s'il était vivant, c'était pour une bonne raison. Hannibal n'en avait pas fini avec lui et lui-même n'en avait pas fini avec Hannibal. Comme dans toute pièce, il leur restait un dernier acte.

Il regarda Hannibal s'essuyer délicatement les cheveux avec une serviette et hésita avant d'enlever son sweatshirt pour se laver à son tour. Il aurait apprécié avoir plus d'intimité mais il se voyait mal retourner dans le froid ou demander à Hannibal d'y aller alors qu'il savait à peine tenir debout. Le psychiatre remarqua son hésitation et s'éclaircit la gorge.

- « Si tu veux, je peux me rallonger et me retourner. Je ne voudrais pas te mettre mal à l'aise dans ta propre habitation. »

- « Vous pouvez, je ferais vite. »

Il vit Hannibal lever les yeux au ciel avant d'obéir et se retourner, lui présentant son dos marqué de cicatrices. Will ne put encore une fois s'empêcher de poser les yeux sur elles : elles faisaient tache sur son dos parfaitement lisse, comme si leur présence lui rappelait qu'il n'était après tout qu'un simple mortel.

Il remplit le seau d'eau propre, se déshabilla et commença à se savonner. Il regretta de ne pas avoir perfectionné son système de douche, il en aurait eu bien besoin. Il mit du temps à se rincer complètement : non seulement son bras était toujours aussi douloureux, le réduisant dans ses mouvements, mais il devait faire attention en passant sur chacune de ses plaies pour éviter de les rouvrir. Il se demanda si Hannibal ne s'était pas rendormi, vu qu'il n'entendait plus aucun son de sa part. Il ne s'embêta pas à se laver les cheveux, se contentant de les rincer avec le fond d'eau qu'il lui restait.

Lorsqu'il eut fini, il enfila un boxer propre et entreprit de nettoyer ses plaies au désinfectant. Il hésita à défaire son bandage au bras, sachant qu'il serait incapable de le remettre à une seule main et qu'il n'avait définitivement pas envie de demander à Hannibal de s'en occuper. Il se couvrit finalement d'un t-shirt et resta planté debout, en face du lit, ne sachant trop que faire.

Hannibal sembla remarquer sa présence puisqu'il se retourna, l'air intrigué.

- « Je suppose que tu n'as pas de deuxième couchette cachée dans un de tes tiroirs ? » dit-il en se reculant un maximum, comme pour lui laisser de la place.

- « Pas vraiment, non. J'avais fait ce bateau pour moi seul, à la base. J'ai un peu modifié mes plans par après, en espérant emmener Molly pour un voyage mais ça ne s'est jamais fait. » Il ne savait pas pourquoi il lui racontait ça. Il regretta dès qu'il vit s'illuminer le regard de l'autre homme au prénom de Molly.

- « Elle ne partageait probablement pas ton gout de l'aventure. Il n'est pas donné à tous les couples d'avoir de telles passions en commun. »

- « Nous avions beaucoup en commun. »

Avions, il venait d'employer le passé sans s'en rendre compte. Alors qu'ils étaient toujours mariés et que techniquement, il allait la retrouver. Du moins, il l'espérait.

- « Dis-moi, Will, a-t-elle vraiment connaissance du plaisir que tu éprouves lorsque tu tues ? Ou suis-je le seul à accepter et comprendre ce que tu caches au fond de toi, tout ce potentiel ? Si ce n'est pas le cas, je suis navré de t'annoncer que vous avez très peu en commun. »

Le regard d'Hannibal était perçant, comme s'il sondait son esprit.

- « J'éprouve du plaisir en éliminant de cette terre les monstres qui ont décidé de la transformer en enfer. N'allez pas croire une seule seconde que j'ai apprécié tuer un innocent. »

- « C'est pour ça que tu m'as entraîné par-dessus cette falaise ? Pour éliminer un monstre de plus ? »

Will se retint de répondre. Son cerveau était beaucoup trop affaibli pour qu'il arrive à tenir une discussion de fond avec Hannibal, d'autant plus en connaissant l'habilité de l'homme à jouer avec lui. Il savait qu'Hannibal cherchait à connaitre la raison qui l'avait poussé à les jeter dans vide. La vérité, c'était qu'il ne la connaissait pas lui-même. Peut-être qu'une session de thérapie intense lui permettrait de le découvrir mais si elle devait avoir lieu, ce ne serait certainement pas avec Hannibal.

Will resta figé devant le lit, laissant les secondes défiler dans un silence oppressant. Il faisait presque nuit et même si les quelques lumières qu'il avait installées éclairaient la pièce, il avait du mal à discerner Hannibal qui s'était renfrogné vers la partie du matelas posée contre le mur. Il s'éclaircit finalement la gorge et avança d'un pas, incertain.

- « Puisque tu sembles éluder la question, que dirais-tu de m'aider avec ça ? » dit soudain Hannibal en lui indiquant son abdomen. « Je peux facilement m'occuper de mon ventre mais ça risque d'être difficile pour mon dos. Il faudrait juste que tu nettoies la plaie et que tu la panses. »

- « Oui, bien sûr. Je peux faire ça », répondit Will d'un air perplexe en saisissant le désinfectant qu'il venait d'utiliser sur lui.

Hannibal se réavança, quittant l'obscurité de la couchette et se tourna légèrement, affichant son dos à l'ancien agent. Il semblait toujours souffrir de l'opération, au vu de sa lenteur d'exécution et de sa mâchoire crispée.

- « Pour information, je n'élude pas la question, » dit-il en ouvrant les compresses stériles. « Je sais bien ce que vous attendez de moi, où vous voulez me mener. Mes pensées sont encore embrouillées pour l'instant, j'ai besoin de temps. Et arrêtez de dire que je vous ai balancé par-dessus cette falaise… Je n'ai senti aucune résistance de votre part, vous n'avez pas lutté. Vous avez accepté que je prenne cette décision. Après, libre à vous de savoir si vous vouliez qu'on survive ou qu'on meurt mais j'aurais tendance à dire que la probabilité de l'une était beaucoup plus avancée que l'autre. »

Il commença à nettoyer la plaie encore rougeâtre, tout en évitant de toucher tout autre partie de sa peau. Il n'avait jamais été très tactile avec Hannibal et l'incertitude de la situation ne l'aidait pas à limiter sa prise de distance.

- « Je ne suis pas suicidaire, Will. Je ne m'avance pas trop en disant que tu ne l'es pas non plus. J'ai envisagé ça comme un test du destin. »

- « L'idée que le sort vous dirige vers une voie plutôt qu'une autre ne vous ressemble pas vraiment », l'interrompit Will. « Vous êtes calculateur, factuel. Vous ne laisseriez pas Dieu décider de votre sort, ça non. Vous savez ce que je pense ? La seule raison qui vous a empêché de lutter contre cette chute, c'était l'idée qu'un pourcentage de chance vous permette d'arriver à vos fins. Ce soupçon de chance… C'est ce qui nous a conduit à ce moment présent. »

- « Destin et chance sont étroitement liés dans notre situation. Dieu ne sert qu'à réunir les deux concepts pour les intégrer à la réalité. Soit nous mourrions – paix à nos âmes – soit nous continuions notre route, ensemble. Tu étais conscient des conséquences de cet acte lorsque tu as pris ta décision. »

Will eut un rire amer.

- « La vérité, Hannibal, c'est que j'étais persuadé que nous allions y passer. » Il se rendit compte qu'il passait le produit sur la plaie depuis de longues minutes déjà et bien que l'autre homme ne réagissait pas, il se doutait que la sensation ne devait pas être agréable. Il pansa rapidement la blessure et se releva aussitôt. « Je n'ai pas envisagé la possibilité que nous survivions. »

- « As-tu cependant envisagé la dernière ? Celle que l'un de nous survive et pas l'autre ? »

Le psychiatre n'avait pas bougé quand Will s'était levé du lit. Il regardait toujours devant lui, un bras entourant ses genoux repliés.

- « Ça m'a traversé l'esprit. Et c'est pour cette raison que je nous ai entrainé tous les deux dans la chute au lieu de vous y pousser seul. »

Les mots franchissaient ses lèvres sans même qu'il puisse les retenir. Il voulait mettre son esprit au clair avant d'en discuter avec Hannibal. Il se retrouvait finalement à faire tout l'inverse, à savoir se libérer de ce qui le torturait sans réfléchir aux conséquences de ses confessions. Une partie de lui refusait d'admettre que parler avec cet homme le libérait, comme c'était le cas depuis le début. Malgré les manipulations, les mensonges, la douleur et les regrets, il arrivait à trouver une forme de paix en se confiant à lui.

- « Je vais prendre quelques couvertures et dormir sur le pont, je serais plus facilement aux aguets si quelqu'un s'approche du bateau », dit-il pour mettre fin à la conversation. « Passez une bonne nuit. »

En évitant tout regard en arrière, il ramassa un tas de couverture et sortit, se préparant à affronter la nuit glacée.

A suivre...