Note: Ouf, je suis quand même rassurée de voir que quelques personnes lisent cette fic :-) Merci à tous pour vos reviews, voici la suite !
Chapitre 3 : Cohabitation
Les jours qui suivirent ne se passèrent pas bien différemment de leur première journée sur le voilier. Will avait d'abord songé à retourner sur le continent dès le lendemain mais l'idée lui était rapidement sortie de la tête en voyant quelques bateaux patrouiller aux alentours des côtes. La situation n'était de toute façon pas vraiment critique : il leur restait suffisamment pour se soigner, boire et manger. Même si Hannibal n'avait rien avalé de solide depuis son opération, Will savait que son état n'était pas critique tant qu'il continuait de s'hydrater et de prendre ses antibiotiques. Il paraissait faible mais moins souffrant que le premier jour, ce qui était rassurant.
Ils ne se parlèrent que très peu, si ce n'était que pour quelques conversations polies quand l'un ou l'autre avait besoin de la cabine pour plus d'intimité. Will dormait toujours sur le pont, il s'était finalement habitué à la fraicheur de la nuit et toujours pas fait à l'idée de passer la nuit si proche d'Hannibal. Sa confiance envers lui avait même pris un courant inverse quand il s'était retrouvé à cacher le revolver sous son oreiller au cas où. Il aurait pourtant pu lui laisser une chance car après tout, il l'avait sauvé de la noyade et l'avait en partie soigné. Malgré ça, il ne pouvait s'empêcher d'avoir quelques moments de panique lorsqu'Hannibal était physiquement trop proche de lui ou qu'il le regardait avec insistance. Car oui, même en étant aveugle, il aurait pu sentir ses yeux fixés sur lui dès qu'il était dans son champ de vision. Il avait essayé de ne pas en tenir compte au début mais il était maintenant déconcerté par cette fascination presque malsaine. Il le soupçonna d'ailleurs d'en abuser en ressentant son malaise, chose qui ne serait pas vraiment étonnante venant de sa part.
Il passa sa journée à essayer de bricoler quelques parties du bateau un peu abimées par son dernier voyage mais abandonna vite par manque de matériel. Il se contenta de rester assis à l'arrière, observant nonchalamment les rivages lointains de Virginie. Il était encore perdu dans ses pensées lorsque le ciel se couvrit, laissant soudainement déferler une pluie intense et froide.
- « Merde ! » Jura-t-il en se relevant et en ramassant ses affaires qui trainaient sur le pont.
Hannibal releva la tête de son livre en l'entendant débarquer en trombe dans la cabine. Les quelques minutes à l'extérieur avaient suffi à Will pour qu'il soit trempé de la tête jusqu'aux pieds. Il s'essuya délicatement le visage avec une serviette, en évitant de toucher les points encore fragiles de sa joue.
Le son des gouttes frappant la coque de plein fouet remplissait maintenant la pièce. Will avait toujours trouvé ce son relaxant. Qui sait, cela l'aidera-t-il peut-être à trouver un sommeil correct, non dérangé par les apparitions du Dragon Rouge. Il posa son regard sur Hannibal qui, étonnamment, avait replongé son nez dans son livre. Son apparence n'était clairement plus aussi soignée que ce qu'il avait l'habitude de voir. Une barbe grisonnante de quelques jours recouvrait son visage presqu'émacié tandis que ses cheveux, bien que propres, partaient en bataille comme s'il venait de se réveiller.
Will se débarrassa de sa veste trempée et s'assit sur une des chaises, en silence. Il ferma les yeux, savourant la mélodie sauvage de la chute de l'eau contre le bois.
- « Le lit est suffisamment grand pour que nous puissions dormir à deux sans nous coller l'un à l'autre », dit soudain Hannibal après quelques minutes de calme.
- « Vous pensez que c'est juste ça… » soupira Will en secouant la tête.
- « Je sais que tu as peur. Tu as l'odeur de la peur, à chaque fois que je suis à moins d'un mètre de toi. »
- « Un mètre est suffisant. C'est la limite. »
Il ne prit pas la peine de démentir l'affirmation d'Hannibal. Il avait très clairement peur.
- « Quelle limite ? » Hannibal fronça les sourcils, visiblement étonné.
- « La distance à laquelle je suis sûr de ne pas me ramasser un coup de poignard ou de me faire découper le crâne par une scie. »
Il répondit avec un sourire amer, ressassant ces quelques évènements.
- « Toujours cette vieille rancœur. Je pensais pourtant que tu m'avais pardonné. Tu t'étais pourtant bien approché après avoir tué Dolarhyde.»
- « Sous le coup de l'adrénaline ! Et pardonner n'est pas oublier. Un chien battu n'abandonnera jamais sa peur de l'homme même s'il arrive à renouer avec lui. »
Et voilà qu'il le fixait de nouveau.
- « Je n'aurais jamais fait l'affront de te comparer à un chien », dit Hannibal en refermant son livre.
Il se redressa et la couverture glissa, affichant le même sweatshirt bleu foncé que Will lui avait trouvé pour leur fuite.
- « Vous avez froid ? » demanda Will en faisant rapidement le lien. « Vous avez vérifié votre température ? Si vous faites une infection… »
- « J'ai juste besoin de vêtements corrects », coupa-t-il. « Et il fait froid, surtout la nuit. »
Will n'écouta pas ses justifications et s'approcha pour déposer l'intérieur de son poignet sur le front de l'autre homme pour s'assurer lui-même de la situation.
- « Vous êtes fiévreux, vous avez bien pris vos médicaments ? » soupira-t-il en s'écartant aussitôt.
- « Ce n'est rien de grave, je dois être un degré ou deux au-dessus de la normale », précisa Hannibal.
- « Je pensais rejoindre la côte demain pour nous équiper correctement. S'il vous faut quelque chose de plus fort, ce sera le moment de passer commande. »
- « J'espère que tu es conscient que ce ne serait pas judicieux de remettre les pieds aux Etats-Unis. Ils doivent actuellement être en pleine recherche avec ma tête à prix. »
Will savait qu'il avait raison, il y avait bien évidemment pensé. Il ne savait juste pas où aller. Ils ne pouvaient clairement pas passer leur vie à deux sur ce bateau à attendre que la situation se calme.
- « Vous pensez à quoi ? »
- « Les Bahamas ne sont pas très loin en bateau. »
- « Quelques jours, dépendant le vent », précisa Will. « On pourra se mêler facilement aux touristes, le temps de récupérer avec un peu plus de confort. »
- « Exactement. Et nous avons besoin d'argent, ce qui sera une excellente opportunité pour nous renflouer. »
Will fronça les sourcils, intrigué.
- « Vous avez un compte caché aux Bahamas ?»
- « Malheureusement non mais je connais une façon d'obtenir beaucoup d'argent sans attirer l'attention. Il me faudra juste le temps de récupérer quelques informations sur place. J'ai également besoin que tu me fasses confiance, Will. »
Will écarquilla les yeux, incrédule. Hannibal semblait tellement sûr de lui qu'il avait presque envie de le suivre sans demander d'explications.
- « Je ne vous ferais plus jamais confiance Hannibal. Je préfère encore passer un pacte avec le Diable que d'arrêter de me méfier et de croire en une once d'honnêteté de votre part. »
Hannibal pinça les lèvres, visiblement contrarié par sa réponse.
- « C'est concevable », répondit-il. Il réfléchit quelques secondes puis reprit la parole. « Et si je te faisais une promesse Will ? Si je te disais que plus jamais je ne te ferais de mal ? »
Will éclata de rire. Un rire froid, qui le terrifia lui-même. Mais Hannibal ne sembla pas affecté, il se contenta de le regarder, l'air sérieux.
- « Vous m'offensez presque en me promettant de telles choses. J'ai plein de défauts mais la naïveté n'en fait pas partie. Vos promesses ne valent rien à mes yeux. »
Il se leva et commença les cents pas dans les quelques mètres carrés de la cabine, évitant de croiser le regard d'Hannibal. La pluie ne s'était toujours pas calmée à l'extérieur, il crut même apercevoir l'ombre d'un éclair.
- « Je tiens toujours mes promesses, Will. J'en fais rarement mais je sais m'y tenir, tu dois me croire. »
- « C'est ça votre argument ? Je dois vous croire ? »
- « Je te le prouverais. »
- « Comment pouvez-vous prouvez que vous ne ferez pas quelque chose ? C'est aussi stupide que d'essayer de prouver que Dieu n'existe pas. »
Will s'arrêta et lui fit face, attendant sa réponse.
- « Je vais commencer par te prouver que tu peux dormir dans le même lit que moi sans que je t'agresse, est-ce que cela te convient ? »
Pour illustrer ses paroles, il se décala au maximum vers l'autre côté de la couchette, laissant l'espace suffisant pour que Will s'allonge à son tour. Mais ce dernier ne bougea pas. Il s'était figé, le cœur battant soudainement à la chamade tandis que son esprit se projetait sous les couvertures. Il voyait Hannibal au-dessus de lui, une main autour de cou, l'autre entaillant ses boyaux dans un giclement de sang.
- « Non, non, non, non… » Murmura-t-il en paniquant. « Je ne peux pas faire ça. »
Hannibal soupira mais ne laissa pas tomber pour autant.
- « Qu'est-ce que tu vois Will ? »
Il ne pouvait pas lui dire. Il devait reprendre ses esprits et réunir le peu de courage qui lui restait. Il avait choisi de suivre Hannibal, pourquoi en avait-il peur maintenant ? Il avait l'impression que son cerveau tirait toutes les sonnettes d'alarme. Ne crois pas cet homme, il ne peut que te faire du mal. C'était probablement vrai. Et pourtant, une part de lui ne pouvait s'y empêcher. Cette partie sombre qui s'était réveillée lorsqu'il avait tué Hobbs. Cette partie sombre qu'il avait camouflé durant ces trois dernières années. Elle ne demandait qu'à sortir, comme un lion affamé coincé en cage que l'on provoquerait avec un morceau de viande, juste derrière les barreaux. Hannibal était ce morceau de viande et son raisonnement était le seul rempart entre la bête et sa nourriture. Il devait résister.
- « Je vois qui vous êtes vraiment. Depuis toujours. »
- « Et tu es toujours là », constata Hannibal, non sans fierté. « Ce n'est pas de moi que tu as peur mais de ce que tu es devenu. »
- « De ce que je vais devenir », rectifia Will. « Je me sens toujours… moi-même. Vous n'avez pas entièrement déteint sur moi. J'ai toujours… ma vie. »
Ces mots sortirent difficilement, comme s'il avait lui-même du mal à y croire. Hannibal du le remarquer car il déposa son livre avant de lui tendre la main, l'air insistant. Une invitation.
Will observa sa paume tournée vers lui. Il ne savait pas quoi faire. Lui prendre la main ? Cela lui semblait tellement ridicule. Il ne ferait certainement pas ça. Le rejeter une fois de plus ? Il n'était pas sûr que ce soit la bonne solution pour le restant de leur voyage.
Après quelques longues secondes durant lesquelles Hannibal le sondait de son regard perçant, il se décida à avancer, jusqu'à ce que ses genoux touchent le matelas. Il s'assit dessus, tournant le dos au psychiatre qui descendit finalement sa main pour la poser juste derrière lui. Il prit de grandes inspirations dans l'espoir de calmer son cœur qui menait une course effrénée contre sa cage thoracique. Il devait se concentrer, irradier chaque parcelle de peur qui habitait son corps. Cela lui prendrait du temps, certes, mais il devait y arriver. Du moins en apparence. Hannibal devait y croire.
- « Tu devrais dormir correctement. Nous devons avoir tous les deux l'esprit clair pour ce qui nous attend », murmura Hannibal. Son ton était étrangement rassurant.
- « J'ai l'impression que je ne pourrais plus jamais dormir correctement », répondit Will, murmurant à son tour. Il revit l'image du Dragon le menaçant alors qu'il était allongé sur le corps onirique d'Hannibal.
- « Contente toi d'accepter ma promesse pour l'instant. Plus aucune douleur, juste de la quiétude. Allonge-toi. »
Will obéit et pivota pour se coucher, tournant toujours le dos à l'autre homme. Il ferma instantanément les yeux et soupira d'aise en sentant ses muscles se relaxer contre un sol moelleux. Ça lui changeait de la banquette en bois recouverte de couvertures des derniers jours. Il se concentra sur le clapotis des vagues contre la coque, essayant d'effacer de son esprit la présence d'Hannibal à quelques centimètres de lui. Il sentit tout doucement la panique quitter son corps avec le mouvement fluctuant du bateau. Hannibal gigota derrière lui et il put l'entendre soupirer à son tour. Même si une partie de son esprit luttait encore de toute force en affûtant sa méfiance, le sommeil fut plus fort et l'entraîna dans les bras de Morphée.
Will émergea de son sommeil avant les premières lueurs du jour. Il mit un certain temps à réaliser qu'il se trouvait dans la cabine de son bateau et non dans sa chambre sur le continent. Il mit encore plus de temps pour comprendre que la respiration lente et régulière qu'il entendait n'était pas celle de Molly mais d'Hannibal. Encore dans un état somnolent, il se retourna pour jeter un œil à l'homme encore endormi derrière lui. Il était toujours calé contre la coque et semblait avoir respecté son engagement de la veille. Sans s'attarder plus longtemps sur quelques détails qui pourraient le perturber – comme l'aspect vulnérable que le psychiatre pouvait avoir l'air endormi – Will se leva en silence, remit sa veste et remonta aussitôt sur le pont. La pluie était toujours présente, bien que moins intense. La légère bruine était désagréable sur son visage mais il n'avait pas le choix : ils devaient partir.
Il commença à installer les voiles qu'il avait repliées quelques jours plus tôt et prépara ses instruments de navigation avec pour objectif d'atteindre rapidement les Bahamas. Il espérait juste qu'Hannibal savait ce qu'il faisait en voulant les entrainer là-bas.
- « Nous avons eu de la chance avec le vent aujourd'hui. Si tout se passe bien, nous devrions atteindre la Floride d'ici demain », annonça Will en déposant une de ses boites de conserve sur un réchaud.
- « Mmh », se contenta de répondre Hannibal en tournant une des pages de son livre. Il avait finalement bougé de la couchette et s'était installé sur l'une des deux chaises de la table, face à Will. « Je ne compte plus les jours qui me séparent d'une douche décente. »
- « Qu'est-ce que vous voulez dire par là ? Je ne sais pas ce que vous avez en tête mais je vais juste sur l'île pour faire des provisions. Il est hors de question que nous allions vivre là-bas. »
- « Je pensais que c'était ce que nous avions décidé hier soir. »
- « Nous avons décidé de nous arrêter sur l'île oui, mais pas d'y passer la nuit ou que sais-je. » Il versa le contenu de la boite dans un bol et commença à manger ce qui ressemblait à une poêlée de légume. « Nous n'avons pas tant d'argent que ça pour nous permettre de louer un hôtel. L'endroit est hyper touristique, ça nous couterait un bras. »
- « J'apprécie ta façon de parler. » Hannibal le regarda manger avec une expression de dégoût à peine camouflée puis reprit : « Comme je te l'ai dit, je connais un moyen de nous trouver beaucoup plus d'argent. »
- « Qu'est-ce que vous allez faire ? Braquer une banque à la Bonnie and Clyde? », le nargua Will entre deux bouchées.
- « C'est dans la même optique, oui », répondit calmement Hannibal.
Will agita frénétiquement la tête de gauche à droite, essayant de retenir le sourire qui déchirait sa joue en deux.
- « Vous ne pouvez pas être sérieux, le FBI est à nos trousses ! »
- « J'ai dit que c'était dans la même optique. Je sais ce que je fais et crois-moi, je ne suis pas un débutant. »
Hannibal avait, encore une fois, l'air parfaitement sûr de lui. Will l'était d'un coup beaucoup moins.
- « Avant que vous ne fassiez quoique ce soit, j'aimerais être tenu au courant de votre stratégie. Vous voulez braquer quoi ? Vous voulez vous cacher dans une ruelle et racketter de pauvres touristes ? Je devrais y participer ? Parce que s'il faut agresser ou tuer qui que ce soit, vous pouvez m'oublier. »
Un sourire s'étira doucement sur le visage d'Hannibal.
- « Je vais en effet avoir besoin de toi. Mais avant tout, j'ai besoin d'avoir plus de détails sur notre cible. C'est pour cette raison que nous devons nous arrêter sur la terre ferme et prendre un hôtel quelques jours. J'ai besoin d'un moyen de contact et d'un ordinateur, je te tiendrais au courant dès que notre objectif sera plus clair. »
Will le fixait toujours, l'air méfiant. Il n'avait aucune idée de ce qu'il manigançait ni même quelle pouvait être sa fameuse cible. Mais il faisait au moins confiance à Hannibal pour sa discrétion. Après tout, il avait tué pendant de longues années en tant que the Chesapeake Ripper sans se faire prendre.
- « Nous n'avons que 2000 dollars en tout et pour tout », réfléchit Will à haute voix en se massant les paupières. « Ça veut dire que nous devrons nous limiter au strict minimum dans le cas où votre plan échouerait. Je propose que vous restiez sur le bateau, le temps que j'aille dégrossir le terrain. J'irais me renseigner sur l'état de recherche du FBI, trouver quelques vêtements convenables, quelques accessoires… Peut-être me couper les cheveux… »
- « Pas besoin de faire dans l'excentricité, » l'arrêta Hannibal.
- « Depuis quand une nouvelle coupe de cheveux est excentrique ? », s'étonna Will en fronçant les sourcils.
Hannibal haussa les épaules puis fit mine de reprendre sa lecture, sous le regard amusé du plus jeune.
- « Vous aimez mes cheveux », finit-il par conclure avec une certaine fierté.
- « Pas particulièrement. »
- « Vous ne voulez pas que je les coupe. »
- « Je n'ai pas dit ça. »
- « Bien sûr… »
Will leva les yeux au ciel et termina son repas en silence, gardant un œil intrigué vers l'autre homme. Hannibal semblait beaucoup plus serein depuis qu'ils avaient mis les voiles vers les Bahamas. Son état s'était largement amélioré, il était capable de se lever sans grimacer et son visage avait gagné quelques teintes. Seulement quelques jours s'étaient écoulés et Will reconnut bien sa capacité – certainement bien plus développée chez lui que le commun des mortels – à supporter la douleur. Il ne s'était pas opposé à l'idée que l'ex-agent débarque sur l'île sans lui, signe qu'il lui accordait tout de même sa confiance. Ou peut-être était-ce justement le but recherché ? Peut-être voulait-il l'éloigner pour en profiter ? Dans quel but ? La méfiance commença à s'installer en lui. Il y avait aussi la possibilité qu'il devenait un peu trop paranoïaque vis-à-vis d'Hannibal. Il saurait assez rapidement ce qu'il en était vraiment.
Ils passèrent la soirée à l'intérieur de la cabine. Vivre à deux dans quelques mètres carrés était en soi un défi mais encore plus en connaissant la nature profonde - violente et meurtrière - de l'autre. Will gardait toujours une arme cachée à portée de main, il ne pouvait pas se permettre d'être laxiste tant qu'il ne voyait pas suffisamment clair dans le jeu d'Hannibal. Connaissant la nature tumultueuse de leur relation, il savait qu'un dérapage pouvait vite arriver. Indirectement, il savait qu'Hannibal pensait la même chose. Il le voyait dans son regard calculateur, lorsque ses yeux tentaient de percer son âme à vif. Mais même s'il était rongé par la crainte, Will se forçait à ne rien laisser transparaître.
Quand ils eurent respectivement fini de soigner leurs blessures, ils se retrouvèrent dans la même posture que la nuit précédente : Hannibal, calé contre la coque, attendant que Will se décide à s'allonger à son tour. Étrangement, il lui fallut moins de temps à se décider et il se glissa presque naturellement sous les couvertures. Il maintint toutefois au maximum la distance le séparant du psychiatre.
- « J'ai fait une liste de choses à acheter lorsque tu iras dans une pharmacie », chuchota Hannibal, comme s'il évitait de perturber le bruit ambiant de l'océan.
Will tourna la tête pour le regarder parler et hocha la tête en silence. L'atmosphère intimiste le mettait mal à l'aise et il était persuadé qu'Hannibal en était conscient.
- « Je ne sais pas si les pharmacies aux Bahamas sont aussi diversifiées que les nôtres. Je n'y ai jamais mis les pieds et pour être honnête, ça ne m'a jamais vraiment intéressé », répondit Will en chuchotant à son tour.
- « L'afflux touristique sera à notre avantage. Nous pourrons nous mêler facilement à la foule et je ne pense pas que le FBI ait déjà lancé une recherche internationale à mon encontre. Nous ne devrions pas avoir de problème en amarrant sur le port, d'après mes souvenirs les Bahaméens sont relativement indulgents avec les contrôles d'identité. »
- « Vous êtes déjà venu ici alors ? »
- « Seulement en vacances. Certaines de leurs spécialités culinaires valent le détour, j'espère avoir l'occasion de t'en faire goûter tant que nous sommes ici. »
- « Nous ne sommes pas en vacances, Hannibal. On n'a pas le temps pour ces conneries. » Will crut l'entendre tiquer dans l'obscurité. « Et honnêtement, même si j'ai apprécié votre cuisine par le passé, je ne suis plus sûr de pouvoir avaler ce que vous me proposerez. »
- « C'est un type de cuisine principalement basé sur le poisson, tu ne risques rien si c'est l'origine des ingrédients qui t'inquiète… »
- « Ce n'est pas juste ça ! Vous n'avez pas l'air de comprendre… Tout ça… Ce n'est plus un jeu. Nous sommes en fuite et vous parlez comme si tout était normal. »
A l'instant où le silence suivi sa déclaration, il comprit qu'il s'était aventuré sur un terrain fragile.
- « Quelle est ta définition de normalité dans notre situation ? »
Will soupira et se couvrit le visage des mains, tentant de se concentrer pour éviter de divulguer plus qu'il n'en voulait.
- « Je ne sais pas. Je ne sais plus. Peut-être… Peut-être quand vous étiez en prison. Quand j'étais avec Molly et Josh, quand ma vie était… »
- « Dans notre situation, Will », le coupa Hannibal avec insistance.
L'ex-agent déglutit et ferma les yeux, se laissant transporter par les souvenirs. Des scènes défilèrent soudain dans son esprit : lui, devant le porche d'Hannibal, attendant que celui-ci lui ouvre la porte alors qu'une douce odeur de viande grillée lui chatouillait les narines. Lui, à table avec Hannibal, discutant d'un énième tueur en série tandis qu'un mélange de saveurs explorait son palais éveillé par un bon verre de vin. Lui, croquant les os de l'ortolan sous le regard admiratif du psychiatre dont il buvait les mots manié d'une façon presque divine.
- « Quand nous avions nos discussions… Quand nous mangions ensemble, durant ma thérapie. » Sa gorge se serra soudain. « Quand nous parlions de partir… Avant que vous ne détruisiez tout. »
Il sentit le matelas bouger à côté de lui et quand il ouvrit les yeux, il constata qu'Hannibal s'était redressé sur ses coudes pour avoir une meilleure vue sur son visage. Il détourna la tête, n'ayant aucune envie d'établir un contact oculaire avec lui.
- « Tout pourrait redevenir comme avant, Will. »
- « Non… Jamais… Vous ne pouvez pas ramener Abigail. Vous ne pouvez pas éliminer la cicatrice qui me traverse le ventre. »
- « Les cicatrices nous rappellent que le passé a existé. Je ne peux pas t'enlever ça. »
- « J'aurais souhaité que celui-là n'ait jamais existé. Si vous saviez… Le nombre de fois où cette scène s'est rejouée dans mon esprit. Ça m'a hanté. Ça me hantera toujours, ça et tout ce qui s'en est suivi. »
Hannibal ne répondit pas mais Will ne prit pas ça pour de la culpabilité. Il savait qu'il était incapable d'en ressentir.
- « Tu devrais arrêter de vivre dans le passé. Le ressasser ne changera pas les choses. » Son ton était calme mais sec. « Nous sommes sur une nouvelle route et nous devons nous concentrer sur ce qui est à venir. Je ne peux pas te dire que je regrette ce qu'il s'est passé parce que nous savons tous les deux que c'est faux. Et je ne pense pas non plus que ce soit la solution pour te faire sentir mieux. »
- « Et d'après vous, quelle serait la solution ? »
- « Ne pas nous jeter du haut d'une falaise ? »
Will réprima un léger rire. Il savait qu'Hannibal avait raison : ramener le passé constamment sur le tapis ne l'aiderait pas à aller de l'avant. Il ne pardonnerait jamais réellement à Hannibal mais il pouvait au moins tenter d'oublier.
- « Ce n'était clairement pas une solution », approuva-t-il.
- « Nous devrions travailler là-dessus ».
- « Durant nos prochaines sessions… »
Il s'aventura à tourner son visage vers le psychiatre et remarqua qu'il souriait, son regard toujours porté vers lui. Après quelques secondes, il se laissa retomber délicatement sur la couchette et son sourire s'effaça en même temps que ses yeux se fermèrent. Will continua de l'observer en silence, se sentant incapable de trouver le sommeil. C'était une sensation étrange, de passer la nuit si près de lui. Il n'avait pas vraiment eu le temps de réaliser la situation la veille tant la fatigue avait eu raison de lui. Le réveil lui avait paru étrange mais il s'était éclipsé assez tôt pour ne pas avoir à vraiment réfléchir sur la question. La différence avec son réveil était que son esprit était maintenant beaucoup moins vif et que son corps se préparait physiquement à s'endormir. Il avait impression de flotter, à moitié endormi dans cet atmosphère si intimiste. Il replongea presque instantanément sur la falaise, la joue posée contre le torse d'Hannibal. Il pouvait entendre les battements de son cœur, tout comme il entendait actuellement le bruit paisible de sa respiration à côté de lui. La sensation d'adrénaline s'insinua rapidement dans ses veines et tout devint beaucoup plus réaliste.
Il n'avait pas cinquante solutions. Il devait tuer Hannibal, comme il l'avait promis à Jack Crawford. Mais il se sentait étrangement incapable de le faire. La falaise se trouvait à quelques mètres d'eux et ils s'étaient instinctivement approchés de celle-ci, comme si cette voie était la plus évidente à suivre. Mais Will n'était clairement plus sûr de ce qu'il planifiait. Ils venaient de tuer Dolarhyde, son corps gisait encore à quelques mètres d'eux. Ils étaient recouverts de sang, la respiration haletante, se fixant l'un l'autre comme s'ils étaient deux aveugles découvrant le monde pour la première fois. Le monde tournait soudain autour d'Hannibal. Pas au sens figuré non, mais la vision de ce qui les entourait était devenue beaucoup plus floue et se distordait avec l'espace.
Will paniqua en sentant une ombre se poser sur lui. Il ne réalisa que plus tard que cette ombre provenait en réalité d'immenses ailes s'ouvrant depuis le dos d'Hannibal tel un démon sorti des enfers.
- « Il vous a changé… » Murmura Will tandis que les ailes se refermaient doucement sur lui, les encerclant tous les deux dans l'obscurité.
- « Il nous a changé », rectifia Hannibal.
Will secoua la tête, sentant des larmes couler le long de ses joues. Il baissa les yeux en entendant un bruissement sur le sol et frissonna en remarquant qu'il s'agissait d'une immense queue, recouverte d'écailles rougeâtre et pointue à la façon du Diable. Celle-ci se posa sur son pied et, d'un mouvement presque sensuel, remonta doucement le long de son pantalon, enroulant sa jambe au passage.
Il ne mit pas longtemps à comprendre que c'était Hannibal qui en était responsable. La chaleur de ses ailes le protégeant du monde extérieur, cumulé à la caresse érotique de sa queue qui continuait son chemin pour effleurer l'intérieur de ses cuisses réveilla en lui une sensation de chaleur intense. Tout était devenu étrangement excitant : les pupilles dilatées d'Hannibal le dévorant comme s'il était un cadeau tombé du ciel, ses lèvres entrouvertes et recouvertes de sang qui ne demandaient qu'à gouter les siennes, ses narines frémissantes au rythme effréné de sa respiration, …
Soudain, la queue se déposa sur son entrejambe et il ne put retenir un gémissement de plaisir. Hannibal passa la langue sur ses lèvres en sentant l'érection du plus jeune à travers son pantalon. Il aurait du être gêné d'éprouver de telles sensations pour lui mais tout lui semblait tellement naturel, comme s'il avait attendu ça toute sa vie. La pression sur son sexe augmenta et Will se surprit à relever ses hanches à la recherche d'un contact encore plus poussé.
- « Hannibal… » grogna-t-il tandis qu'il sentait le soulagement s'approcher de plus en plus.
- « Will… »
- « C'est trop… On ne devrait pas… » bredouilla-t-il au bord de l'orgasme.
- « Will ? Tu m'entends ? Will ! »
Will ouvrit les yeux et se redressa en sursaut, le cœur battant à la chamade. Il mit un certain à réaliser qu'il était toujours dans sa couchette, le corps et ses vêtements recouverts de sueur. Hannibal était redressé et avait posé une main sur son épaule, comme pour le secouer. Il semblait inquiet.
- « Merde ! » jura l'ex-agent en le repoussant et en réalisant que l'état de ses rêves l'avait poursuivi jusqu'au réveil.
Heureusement, la couverture camouflait son érection presque douloureuse des yeux d'Hannibal qui semblait surtout intrigué par son visage. Il se redressa et se retint de poser sa main dessus à la recherche d'un quelconque soulagement. S'il avait été seul, il ne lui aurait fallu que quelques caresses pour en finir tant il était au bord de la jouissance.
- « Je ne voulais pas t'effrayer mais tu tremblais et gémissais, j'ai pensé que c'était un cauchemar », dit Hannibal en ne le quittant pas des yeux.
- « Et comment… » grommela Will en s'écartant un maximum de l'autre homme.
Il prit de grandes inspiration, tentant de ralentir les battements de son cœur qui menaçaient de briser sa cage thoracique. Avec une grimace, il remarqua que les draps étaient trempés par sa propre sueur. Son excitation sexuelle ne semblait pas redescendre malgré la situation embarrassante dans laquelle il se trouvait. Il voulait se lever et prendre l'air mais il avait peur qu'Hannibal remarque son état, il resta donc recroquevillé sur lui-même en attendant que son entrejambe se décide enfin à dégonfler.
- « Tu t'en rappelles ? » demanda finalement Hannibal en voyant le plus jeune se calmer.
- « Malheureusement oui. Je… Je fusionnais avec le Dragon Rouge, » répondit-il en se grattant la tête avec embarras.
Une lueur s'alluma dans le regard du psychiatre.
- « Voilà un rêve intéressant. »
- « Est-ce que… j'ai dit quelque chose ? »
- « J'ai cru entendre mon nom mais ce n'était pas très clair. Ceci dit tu avais l'air extrêmement effrayé. »
- « Effrayé n'est pas vraiment le mot », marmonna-t-il plus pour lui-même que pour Hannibal. « Merci de m'avoir réveillé et… vous pouvez vous rendormir, j'ai besoin de prendre un peu l'air. »
Sans ajouter autre chose, il se leva et quitta la cabine sans prendre le temps d'enfiler une tenue plus chaude. Le froid extérieur le frappa comme une massue, séchant instantanément les quelques gouttes de sueur qui perlaient dans son cou. Il tenta de ne pas en tenir compte, n'ayant pas vraiment envie de faire demi-tour.
Il ignorait quelle heure il était mais la nuit semblait bien entamée. Contrairement à la veille, le ciel était dégagé et dévoilait une multitude d'étoiles, plus brillantes les unes que les autres. Will s'approcha du bord pour mieux percevoir le bruit de l'océan. Ce son avait un effet relaxant sur son corps et son esprit et il se sentit tout de suite plus détendu, évitant de repenser à son rêve encore trop frais dans sa mémoire. Perdu dans ses pensées, il observa l'horizon lointain dissociable par la luminosité du ciel. Le bateau semblait presque ridicule, paumé au milieu de nulle part entre la Virginie et la Floride.
Il ne sut pas exactement combien de temps il resta là, à contempler le spectacle de lumières dansantes qui s'ouvrait sous ses yeux. Son corps était maintenant pris de tremblements incontrôlables à cause du froid et l'envie de retrouver son lit à l'intérieur n'était pas encore d'actualité. Il voulait être certain qu'Hannibal soit endormi pour pouvoir éviter d'éventuelles questions.
Le son des vagues ne lui permit pas d'entendre les pas de l'autre homme sur le pont. Peut-être aussi parce que, comme lui, Hannibal était remonté pieds nus, camouflant le craquement du parquet sous son poids. Will sursauta en sentant une couverture se déposer délicatement sur ses épaules. Les doigts d'Hannibal effleurèrent au passage ses biceps puis ses avant-bras tandis qu'il glissait le morceau du tissu sur l'entièreté du corps du plus jeune.
- « Merci… »
Il s'était attendu à ce qu'Hannibal le laisse et retourne dans la cabine mais au lieu de ça, il resta derrière lui, légèrement décalé, pour observer l'horizon au-dessus de son épaule. Will pouvait le sentir extrêmement proche, son torse touchant presque son dos. Il sentit très vite la pression monter dans son estomac et la cadence de son cœur entamer un rythme plus rapide mais ne s'éloigna pas pour autant. En réalité, il avait presque envie de fermer les yeux et de se laisser tomber en arrière pour rentrer en contact avec cette chaleur humaine si rassurante.
- « Nous voilà bien insignifiants », commenta Hannibal après quelques minutes de silence.
- « Ne l'avons-nous pas toujours été ? »
- « La conception de ce que nous sommes n'a d'égal que l'attention que nous lui portons. »
- « Eh bien dans ce cas, je dois avoir une piètre opinion de notre place dans ce monde », répondit Will avec un sourire triste.
- « Ne sois pas trop dur avec toi-même. »
Will crut ressentir de l'amusement dans sa voix tandis qu'une main se posait fermement sur son épaule. Il ne tenta pas de s'en écarter.
- « J'ai toujours autant de mal à imaginer que nous puissions avoir une place - ici - aussi minime soit-elle. »
- « Ça viendra avec le temps, fais-moi confiance. » Il donna une légère tape sur son épaule avant de tourner les talons. « Nous devrions retourner dans la cabine avant d'entrer en hypothermie. »
Will acquiesça avec un soupir avant de le suivre, non sans jeter un dernier regard vers l'horizon. Peut-être qu'après tout, il retrouverait facilement le sommeil.
Au fur et à mesure de leur avancée de long des côtes américaines, la fraicheur de l'air ambiant laissait doucement place à une atmosphère plus chaude et humide, ce qui n'était pas pour leur déplaire. Ils purent bientôt troquer pulls et couvertures contre des t-shirt et dormir sans être emmitouflés dans deux couches de tissus.
Bien que Will n'eût jamais été fan des grandes chaleurs, il devait admettre que la sensation du soleil sur sa peau lui faisait le plus grand bien quand il se prélassait sur le pont, dirigeant le bateau à travers l'océan. Hannibal passait également ses journées à l'extérieur, feuilletant les vieux livres que Will avait gardé lors de son premier voyage. Il avait aussi recommencé à manger- non sans se plaindre de la piètre qualité de la nourriture - ce qui rassurait Will sur sa convalescence. Il avait toutefois encore du mal à marcher sans boiter et Will l'entendait parfois grogner lorsqu'il faisait certains mouvements.
Ils ne croisèrent que peu de bateaux lors de leur périple et après quelques jours à défier les vagues de l'Antarctique, ils arrivèrent finalement sur la mer des Caraïbes et aperçurent avec soulagement l'ombre des côtes Bahaméennes. Will n'avait pas le souvenir d'avoir déjà vu une eau si transparente et turquoise ailleurs que sur des cartes postales. Il dirigea le bateau vers un port un peu plus reculé de l'affluence touristique de la ville et fut accueilli par un vieil homme moustachu qui l'aida à amarrer. Comme il était prévu dans leur plan, Hannibal était resté caché dans la cale tandis que Will s'occuperait d'explorer le terrain en premier lieu. Il donna quelques dollars à l'homme qui sembla satisfait et entreprit de se rendre en ville le plus vite possible.
Hannibal lui avait fourni une liste de choses à ramener de toute urgence mais Will ne connaissait pas la moitié de ce qui était écrit. L'ambiance de la ville était clairement plus exotique que tout ce qu'il avait pu connaitre aux Etats-Unis. De nombreuses personnes se promenaient à travers les rues, équipées de chapeaux, lunettes de soleil et sac à dos. En réalité, il eut l'impression de ne croiser que des touristes. De la musique à consonnance majoritairement africaine, s'échappait des quelques bars dont les terrasses étaient bondées de gens de tout âge, plus ou moins bronzés.
Will vagabonda en évitant de croiser le regard des passants, se concentrant sur sa première mission, à savoir trouver une pharmacie à l'allure correcte. Il n'eut pas à chercher longtemps et fut soulagé en entrant dans l'endroit climatisé où s'entassaient de nombreuses étagères de produits de toutes sortes. Il commença d'abord à chercher ce qu'Hannibal avait écrit sur la feuille mais après 10 minutes de recherches infructueuses, il abandonna vite et donna la liste à une vendeuse qui le fixa avec des yeux ronds.
- « Vous avez besoin de ça tout de suite ? » demanda-t-elle l'air presque pressé
- « Assez rapidement, oui », répondit-il l'air un peu gêné. « Cela pose un problème ? »
- « Pas vraiment. Nous n'avons pas en stock la moitié de ce que vous demandez mais je peux les commander. »
- « Et combien de temps cela mettrait pour les avoir ? »
Elle haussa les épaules.
- « Un camion vient nous livrer chaque soir, je suppose que si je passe la commande maintenant nous devrions tout avoir dans quelques heures. Sinon ce sera demain matin. »
- « Ok, faisons ça. »
Il la suivit jusqu'à la caisse et attendit impatiemment, sentant la nervosité commencer à monter en lui. Et si un avis de recherche était lancé contre lui ? Et si quelqu'un ici, parmi les touristes, le reconnaissait ?
- « Votre nom ? »
- « Euh… » Son sang ne fit qu'un tour et il lâcha le premier nom qui lui vint à l'esprit. « Max Winston. »
La vendeuse ne sembla pas choquée et lui tendit finalement le bon de commande.
- « Vous pouvez passer ce soir, sinon demain matin. Bonne journée. »
Il prit une grande inspiration une fois dehors et tenta de paraitre le plus naturel possible. Voilà une première chose qui était faite, il ne lui restait plus qu'à acheter quelques vêtements et accessoires. Finalement, c'était peut-être ce qui allait lui prendre le plus de temps. Lui n'était pas réellement difficile, il pouvait enfiler n'importe quoi tant qu'il se sentait à l'aise et pas trop visible. Pour Hannibal, c'était une autre paire de manche. Quand il avait évoqué les magasins de prêt-à-porter, il avait vu le visage du psychiatre se décomposer en une moue désapprobatrice. En insistant un peu, il avait réussi à lui extirper les tailles standards dans lesquelles il était susceptible de rentrer.
Après une bonne demi-heure de marche sous la chaleur étouffante, il trouva finalement un magasin de vêtement assez grand et dont les prix ne lui semblaient pas trop excessifs. Après tout, ils devaient faire attention à leurs dépenses même si Hannibal prétendait qu'ils seraient renfloués dans peu de temps. Will trouva rapidement ce dont il avait besoin : quelques chemises et pantalons légers, une montre, un chapeau, des lunettes de soleil, des t-shirts et des chaussures plus adaptées à la marche. Il essaya aussi quelques paires de lunettes à la correction standard, ayant laissé les siennes chez lui. Ce n'était pas l'idéal mais au moins ça l'aiderait à voir net de loin.
Il commença ensuite les recherches pour Hannibal et regretta instantanément de ne pas l'avoir emmené avec lui. Le nombre de choix était impressionnant et à chaque fois qu'il voulut choisir un vêtement, il ne pouvait s'empêcher de se représenter le visage insatisfait d'Hannibal en tête. Il abandonna après probablement son dixième tour dans le magasin et emporta ce qui lui semblait le moins pire des choix. Tant pis si ça ne lui plait pas, pensa-t-il en déposant tout sur le comptoir. Chargé de plusieurs sacs comme s'il revenait d'une journée shopping avec Molly, il jeta un coup d'œil à l'heure. Il lui restait 3 heures à tuer avant de récupérer sa commande à la pharmacie. Une fine pellicule de sueur se déposait sur sa peau tandis qu'il marchait sous les 28 degrés à l'ombre. Son bras endolori suite à la chute le faisait toujours souffrir et le poids des sacs ne l'aidait pas vraiment à se soulager.
Une chose le rassurait : les rares personnes qu'il avait croisé sur sa route ne semblaient pas intriguées par la cicatrice encore fraiche sur sa joue. Peut-être qu'elle n'était pas si voyante que ça avec sa barbe de maintenant quelques centimètres. Il s'arrêta devant un kiosque à journaux et parcourut rapidement des yeux la une des infos : aucune trace d'une quelconque évasion d'Hannibal Lecter. Will trouva ça étrange. Peut-être que Jack avait essayé de noyer l'affaire devant la presse. Après tout, attirer le Dragon Rouge en libérant temporairement un sérial killer était son idée et si l'affaire devait s'ébruiter, l'entièreté de sa carrière serait remise en cause. Ce n'était qu'une question de temps avant que le FBI ne se décide à lancer une recherche publique internationale.
Quand il eut en sa possession tout ce dont il avait besoin pour son retour au bateau, il trouva un bar pas trop bondé et s'installa en terrasse à l'ombre. Il patienta en observant ce qui l'entourait, depuis les palmiers parsemés le long des routes jusqu'aux maisons généralement colorées de tons discordants. Une serveuse le tira soudainement de ses pensées en se positionnant devant lui, attendant visiblement sa commande.
- « Américain ? » fut sa première question.
Will hocha la tête, un peu surpris par sa façon d'aborder les choses.
- « Nous avons toute une sélection de rhum sur notre carte. Nous fabriquons également les nôtres si ça vous intéresse. Les cocktails sont à 15 dollars et sont à deux pour le prix d'un d'ici… » Elle regarda sa montre. « … Une heure. »
Will n'avait pas réellement prévu de boire d'alcool, il avait besoin de rester assidu mais la carte qu'elle lui tendait était tentante. Il la parcourut rapidement des yeux, un peu gêné par la serveuse qui semblait attendre impatiemment son choix.
- « Je vais me laisser tenter par un rhum, je crois. »
- « Nous en avons 40 différents », répondit-il d'un air presque blasé. « Vous voulez lequel ? »
- « Je ne suis pas vraiment un spécialiste… Euh… Donnez-moi celui que vous préférez. »
Elle fronça les sourcils devant sa réponse mais n'insista pas et disparut à l'intérieur du bar, pour revenir quelques minutes plus tard avec un verre qui semblait généreux.
- « Je vous conseille d'y aller doucement », dit-elle en prenant le billet qu'il lui tendait. « Il a l'air doux au premier abord mais il devient traitre après quelques gorgées. On n'accepte pas les dollars américains d'habitude mais je vais faire une exception », ajouta-t-elle avec ce qui ressemblait cette fois à un sourire.
Will le lui rendit timidement et attendit qu'elle soit partie pour tremper ses lèvres dans la boisson. Il avala la première gorgée et fut relativement satisfait du goût qu'il avait en bouche. Il dégusta tranquillement son rhum, laissant le temps passer jusqu'à l'heure où il devrait retourner à la pharmacie. La serveuse n'avait pas eu complètement tort : après quelques gorgées, il sentait déjà les premiers effets de l'ivresse. Une fois l'heure arrivée, il vida son verre d'une traite et reprit la route vers la pharmacie. La pharmacienne qu'il avait aidée quelques heures plus tôt sembla le reconnaitre et lui tendit un sac rempli presque à rebord de boîtes et de bouteilles entassées les unes sur les autres.
- « Dollars Américain ? » Il hocha la tête. « Ça fera 347 dollars. »
Will manqua de s'étrangler et reposa le sac à terre, surpris d'une telle somme.
- « Vous… Vous êtes sûre ? Il n'y a pas d'erreur ? »
- « J'ai mis tout ce qui était sur votre liste, monsieur, mais si vous n'en voulez plus je peux les remettre en rayon. » Elle prit un air désolé.
- « Non, c'est bon… Je vais payer, hum. »
Il sortit un paquet de billet et lui tendit la somme avant de partir précipitamment. Sur la route, il parcourut le ticket de caisse des yeux et remarqua que les médicaments ne coutaient pas plus de 50 dollars. Hannibal était-il sérieux ? Presque 300 dollars pour quelques produits d'hygiène ? Il prit un taxi jusqu'au port et débarqua en trombe dans la cabine avec tous ses sacs sous les bras. Il laissa tout tomber sur le sol sous le regard intrigué d'Hannibal.
- « 300 putain de dollars ! » s'écria-t-il en lui lançant le sachet de la pharmacie.
Pris au dépourvu, le psychiatre eut tout de même le réflexe de rattraper une partie de son contenu. Will sortit le ticket et commença à lire à haute voix.
- « Du dentifrice à 20 dollars, j'en ai juste là ! » Il saisit le tube déjà entamé qui trainait sur l'évier et lui lança. « Qu'est-ce qui justifie un tel prix ? »
- « C'est le seul que j'ai trouvé jusqu'à présent qui n'a pas un goût trop insupportable pour le garder 3 minutes en bouche », expliqua-t-il calmement, comme si c'était la chose la plus évidente au monde. « J'ai un palais plus développé que… »
- « Et ça ! » continua Will en ignorant son explication. « De l'huile d'hélichryse italienne à 50 dollars ! Vous n'êtes pas sérieux Hannibal ! Je ne sais même pas ce que c'est ! »
- « C'est pour ton bras. Cette huile a des propriétés anti-inflammatoires et aide à fluidifier le sang, ce qui sera très utile pour ton ecchymose. »
Même si l'idée partait d'une bonne attention, Will n'en tint pas compte et continua de lire.
- « De la mousse à raser… 20 dollars. Du déodorant … 15 dollars ! C'est votre définition de faire des économies ? » Il ne prit même pas la peine de lire la suite de la liste.
- « Ce n'est pas la peine d'exagérer, il nous reste suffisamment d'argent pour… »
- « D'exagérer ?! Vous pensez que j'exagère ? »
Le visage d'Hannibal était resté impassible, il cligna à peine des yeux devant les remarques de Will, ce qui eut tendance à l'énerver encore plus.
- « As-tu eu l'occasion de regarder pour une chambre d'hôtel ? » demanda simplement Hannibal en inspectant les médicaments.
Will ouvrit la bouche tel un poisson hors de l'eau, consterné par le changement de sujet. Il eut la fâcheuse impression qu'Hannibal s'amusait intérieurement à le voir s'irriter pour un sujet d'argent.
- « Non ! » L'ex-agent commença les cents pas dans la pièce, se retenant d'envoyer les vêtements qu'il avait acheté sur Hannibal. « On a dit pas d'hôtel, c'est hors de prix ici. »
- « Will… Je suis resté toute la journée cloitré dans cette cale alors qu'il faisait 30 degrés. Je n'ai pas pris de douche correcte depuis une semaine et je n'ai même pas un courant d'air pour me rafraichir un peu… »
- « Ho, pauvre vous ! »
Les mots avaient échappé à Will sans qu'il ne puisse les retenir. Il tourna la tête pour éviter de montrer une quelconque culpabilité et entendit Hannibal soupirer. Il était énervé mais il comprenait tout de même ce que l'autre homme avait du endurer : lui-même avait eu du mal à supporter la chaleur alors qu'il se trouvait à l'air libre. Sans un mot de plus, Will ramassa les vêtements et enleva les étiquettes avant de les tendre au psychiatre, qui les examina sans contester. Ce ne fut toutefois pas le cas avec la nourriture qui consistait principalement en des boites de conserve.
- « Je n'ai pas vraiment le choix », se justifia-t-il devant sa moue. « On n'a pas de frigo ici, tout périmerait après une journée. »
- « C'est pourquoi j'insiste encore sur le fait que nous devrions continuer notre séjour dans un hôtel où nous serions plus à même d'élaborer notre plan… »
- « Votre plan », rectifia Will en rangeant les provisions qu'il avait rapporté.
- « C'est certainement le mien mais je vais avoir besoin de toi, comme je te l'ai expliqué il y a quelques jours. »
- « Commencez par m'en faire part et je jugerais s'il est d'application que j'intervienne. »
Hannibal hocha lentement la tête de droite à gauche en fixant Will d'un air presque désolé.
- « Je ne peux rien te dire pour l'instant. »
- « Pourquoi ? »
- « Parce qu'il me manque beaucoup d'informations et qu'il serait dommage que je te donne une version incomplète du procédé. »
Will n'insista pas. Il n'était même plus sûr de vouloir être tenu au courant et était, en réalité, encore beaucoup trop agacé par les centaines de dollars dépensé pour un confort superflu. S'il y avait un aspect de leur vie qui différait plus qu'un autre, c'était bien celui-là. Depuis son enfance, Will avait appris à vivre avec le strict minimum, profitant des choses simples de la vie. Les déménagements fréquents et les changements constants d'environnement lui avaient enseigné à ne pas trop s'attacher aux choses matérielles. Ce mode de vie, un peu trop marginal pour les gens lambdas, lui convenait maintenant à la perfection. Il n'avait d'ailleurs aucun regret d'avoir laissé toutes ses affaires et sa maison derrière lui. Pour ses chiens, par contre, c'était une autre paire de manche. Sa gorge se serra à leur simple pensée et il tenta de se concentrer sur autre chose.
- « Je veux bien prendre un hôtel mais à plusieurs conditions », commença-t-il en évitant de regarder Hannibal.
- « Je suis tout ouïe. »
Will s'éclaircit la gorge, tournant dans sa tête les phrases qui lui permettraient de transmettre ses idées à Hannibal sans que celui-ci ne les réfute.
- « Bien. Il nous reste presque 1200 dollars. Si on prend un hôtel, ce sera une chambre, une salle de bain, rien de plus, entendu ? »
- « Que voudrais-tu de plus qu'une chambre et une salle de bain, Will ? » demanda Hannibal l'air perplexe. « Parce que je ne vois pas… »
- « Je reformule mon idée », coupa l'ex-agent. « Pas d'extravagance. Pas de caprices sur la qualité des lieux. Pas d'exigences sur la propreté ou le nombre d'étoile. »
Hannibal haussa un sourcil, l'air presque amusé.
- « Bien. Si ce n'est que ça je peux très bien… »
- « Ce n'est pas fini. » Le ton de Will était un peu plus sec qu'il ne l'avait voulu mais il fut agréablement surpris de voir qu'Hannibal se taisait sans résistance. « Je veux que l'on discute de toutes les décisions que l'on pourrait prendre sur place. Je veux savoir où vous allez, ce que vous ferez, quand vous rentrerez… Simple exemple : si l'envie vous prends d'acheter de l'huile d'hyléchise à 50 dollars… »
- « Hélichryse », rectifia Hannibal.
- « Peu importe ! Je veux juste que vous me préveniez avant ! Je nous ai pris des téléphones avec cartes prépayées, ce sera plus facile pour nous de communiquer sans éveiller les soupçons », dit-il en sortant les deux portables basiques d'un de ses sacs de course. « Et dernière chose : pas de meurtre. »
- « Tu m'en demandes beaucoup Will. Ces conditions s'étaleraient sur combien de temps ? »
Le plus jeune soupira et se positionna juste en face d'Hannibal qui était assis sur le rebord de la couchette. Il se pencha et plongea ses yeux dans les siens. Le psychiatre avait un air presque insolent, comme un gosse s'apprêtant à défier l'autorité de ses parents.
- « Ce n'est pas un jeu, Hannibal. »
- « Ce n'en était déjà pas un lorsque tu as tué ce pauvre Dr Cameron. Paix à son âme. »
Un rire nerveux s'échappa de la bouche de Will.
- « C'était de la légitime défense. Vous savez très bien que je n'aurais jamais tué cet homme par pure cruauté ou par envie. »
- « Les motifs ne sont que banalités pour nous deux, Will. Ce qui importe réellement, c'est ce que tu as ressenti à l'instant où le scalpel a pénétré la peu si délicate de son cou. Etait-ce aussi intense que lorsque nous avons tué Dolarhyde ? J'étais inconscient, je n'ai malheureusement pas pu me faire ma propre idée. »
- « Non. Bien sûr que non. »
Probablement plus rien ne sera jamais aussi intense, pensa-t-il.
- « Pourquoi ? »
- « Parce qu'il ne le méritait pas. »
La bouche d'Hannibal s'entrouvrit en un sourire et une lueur s'installa dans son regard. Il se pencha un peu plus vers Will, comme pour être sûr qu'il l'entendrait bien.
- « N'entre pas dans un syndrome de justicier, Will. Le chevreuil mérite-t-il d'être abattu selon nos propres définitions de justice ? Nous sommes des prédateurs. Toi et moi savons pertinemment qu'aucun d'eux n'est réellement innocent. La culpabilité et les regrets qui peuvent encore planner sur toi finiront par s'échapper au profit de l'adrénaline qui coule dans tes veines. Cette partie de toi… Je ne peux qu'attendre qu'elle se libère. Je crois en ton potentiel et quelque chose me dit que je ne serais pas déçu. »
Il se passa la langue sur les lèvres, attendant la réponse du plus jeune. Will ignorait s'il devait entrer dans son jeu, comme il l'avait fait auparavant, ou s'il devait résister et lui tenir tête. Les deux options lui semblaient tout aussi risquées à ce stade de leur relation et il pencha finalement pour l'esquive.
- « Allons chercher cette chambre alors, si vous acceptez toutes les conditions. »
Il tendit le bras vers la sortie de la cabine pour indiquer à Hannibal la direction à suivre. Celui-ci se leva et s'arrêta à sa hauteur.
- « Je serais un gentil garçon », souffla-t-il à quelques centimètres de son oreille, ce qui provoqua des frissons dans l'échine du plus jeune. « Mais ne crois pas que la muselière dont tu penses m'affubler est indestructible. »
Will attendit qu'il bouge avant de déglutir et de commencer à empaqueter ses affaires. Tous les muscles de son corps étaient tendus mais il ignorait si cela provenait de la proximité d'Hannibal ou de l'idée qu'il puisse avoir raison sur sa véritable nature. Peut-être était-ce un mélange des deux. Il rangea discrètement dans un de ses sacs l'arme qu'il avait gardée à portée de main depuis leur départ de Virginie. Toujours au cas où.
Ils se changèrent tous les deux, prenant soin d'afficher les accessoires de parfaits touristes, à savoir un trilby de couleur crème pour lui et un panama pour Hannibal. La nuit commençait déjà à tomber lorsqu'ils sortirent du bateau, ils oublièrent donc rapidement les lunettes de soleil. L'air était déjà un peu plus supportable que quand Will était sorti la première fois : une légère brise teintée d'odeurs exotiques leur donna, malgré la situation, un petit air de vacances. Sans attendre, ils prirent un taxi en direction du centre, impatients de voir ce que la ville leur réservait.
A suivre...
