Chapitre 6 : Liberté

Et non je n'ai pas abandonné cette fic, j'ai juste eu un (gros) syndrome de la page blanche humpff ^^ Bonne lecture!

Le réveil de Will ne fut pas bien différent des précédents. Un mal de tête à la limite du supportable, un temps incalculable pour se rappeler des événements de la veille, la bouche pâteuse et le système digestif complètement retourné. Un bon cocktail pour commencer la journée.

Il se releva doucement en gardant la main contre son front pour soulager la douleur mais son estomac le coupa dans son élan : il eut tout juste le temps de se précipiter aux toilettes pour y vomir ses abus de la veille. Il recracha avec dégoût ce qu'il devina être de la bile, n'ayant presque rien mangé depuis 24 heures. Le souffle haletant, il resta de longues minutes à genoux devant la cuvette des WC, jusqu'à être sûr que plus rien ne franchisse de nouveau sa bouche.

Dans la précipitation, il avait à peine remarqué l'absence d'Hannibal. Vu le faible de taux de luminosité, Will estimait l'heure au début de l'aurore. Il n'avait pas entendu l'autre homme se lever, probablement encore trop sonné. Il profita d'être seul pour se laver, évitant de repenser à la soirée d'hier. Pour être honnête, il ne se rappelait de presque rien, hormis le fait d'avoir fondu lamentablement en larmes dans les bras d'un tueur en série. Il tenta de ne pas se laisser envahir par la honte et l'idée d'y faire face quand Hannibal reviendrait le rebutait plus que tout.

Il ne s'écoula que peu de temps avant que la porte de la chambre ne s'ouvre lentement, dévoilant Hannibal avec un sac en papier recyclé.

- « Petit-déjeuner », annonça-t-il à Will qui se contenta d'un signe de tête.

Ils mangèrent en silence un mélange de fruit et de céréales, Will refusant toujours de croiser le regard d'Hannibal. Il se ressassait sans cesse les scènes de la veille. Il avait dormi, presque nu, à moitié enlacé par Hannibal. Dans quel état avait-il bien pu se trouver pour en arriver jusque-là ? L'alcool l'avait définitivement transformé en quelqu'un d'autre, il ne voyait que ça comme explication. Pendant qu'il grignotait son dernier morceau de banane, son attention fut attirée par des traces de sang sur les draps du lit. Il ne se souvenait pas avoir été blessé. Tandis qu'il cherchait à faire le lien avec un quelconque évènement qu'il aurait oublié, des flashs lui revinrent soudainement en tête : Alisha à califourchon sur lui, l'embrassant et le déshabillant avec sensualité. Il revit son air interrogateur devant son manque de réaction et la contrariété dans son regard quand elle quitta la pièce en reboutonnant son chemisier. Le rouge lui monta aux joues : il n'aurait définitivement pas agi de cette façon sans l'emprise de l'alcool.

Hannibal ne sembla pas remarquer sa réaction et continua son repas dans le calme. Ils sortirent de la chambre dès qu'ils furent rassasiés. Les rues étaient désertes et le soleil commençait une ascension timide derrière les bâtiments touristiques entourés de palmiers. La rue était calme, le contraste parfait avec les souvenirs de sa dernière sortie.

- « Attends-moi ici », dit Hannibal avant de lui tourner le dos.

Will le regarda déambuler sereinement la rue dans les vêtements beiges qu'il lui avait acheté en arrivant ici. Il disparut au coin de l'hôtel pour réapparaître quelques minutes plus tard au volant d'une vieille Chevrolet BelAir turquoise que Will estima dater des années 50.

- « Qu'est-ce que… » commença-t-il tandis qu'Hannibal lui faisait signe de monter. « Où avez-vous eu ça ? Vous l'avez volée ? »

- « Empruntée. Disons juste que son propriétaire n'est plus trop en état de l'utiliser. »

Will secoua la tête, incrédule.

- « Nous allons donc rouler dans une voiture volée à quelqu'un que vous avez probablement tué. Voilà qui va nous faire passer inaperçu. »

- « Ne sois pas pessimiste, Will. Une belle journée s'offre à nous, ne la gâche pas en ruminant des propos infondés. »

Hannibal appuya sur l'accélérateur et le moteur vrombit, les emportant rapidement vers la rue principale de l'île. Will ne put s'empêcher de remarquer les grimaces de douleur d'Hannibal lorsqu'il changeait les vitesses ainsi que les traces de sang qui faisant faiblement leur apparition à travers sa chemise blanc cassé. Il ne souleva pas son observation, ne désirant pas qu'Hannibal pense qu'il s'inquiète pour lui.

- « Ai-je au moins le droit de savoir où nous allons ? Ou c'est classé confidentiel ? »

- « Nous allons prendre un bateau pour rejoindre une autre île, à une demi-heure d'ici. L'endroit est beaucoup moins touristique et plus fréquenté par la population locale. Si les informations que j'ai obtenues s'avèrent correctes, nous devrions trouver notre butin sur place. J'espère que tu n'as pas oublié l'arme de notre très cher Dolarhyde dans ta table de chevet, elle sera probablement plus utile sur place. »

- « Notre butin… » répéta lascivement Will.

- « Au bas mot des centaines de milliers de dollars », précisa Hannibal, l'air sûr de lui.

- « Et comment pouvez-vous être certain de tout ça ? »

- « Encore une fois, je ne le suis pas. Je sais juste que les gens ont tendance à dire la vérité lorsqu'ils sont effrayés. »

- « Arrêtez-vous. »

Des lumières bleues avaient attiré son attention, dans une rue adjacente à leur direction. Sans protester, Hannibal dévia de sa trajectoire pour s'arrêter quelques mètres plus loin. De leur position, ils avaient une vue globale sur un groupe de personne rassemblé de manière désorganisée autour d'un bar qu'il n'eut aucun mal à reconnaître. Une ambulance et plusieurs voitures de police avaient installé un périmètre de sécurité autour de l'entrée tandis qu'un photographe tentait vainement d'accéder à la source d'agitation avec un appareil datant probablement d'une dizaine d'année. Un pendule traversa vaguement son esprit, presque par réflexe, et il comprit. Alisha.

- « Comment ? » fut le seul mot qu'il arriva à prononcer.

Il n'avait aucune envie de regarder Hannibal. Il ne voulait pas apercevoir cette lueur de satisfaction dans son regard, sachant qu'il n'aurait pas pu contrôler la trajectoire de son poing vers le visage du psychiatre.

- « Comment ? » répéta-t-il en perdant patience. « Dites-le-moi, j'ai besoin de savoir. »

- « Pourquoi ? Que veux-tu exactement savoir ?»

Ça y était, Will pouvait entendre le contentement dans sa voix et son sang ne fit qu'un tour. Sans réfléchir, il attrapa l'arme dont Hannibal parlait quelques secondes plus tôt, celle qu'il avait gardée dans sa ceinture au cas où et la pointa vers le visage de l'autre homme.

- « Pourquoi êtes-vous en vie, Docteur Lecter ? Pourquoi êtes-vous en vie alors que des gens bien sont morts ? Pourquoi êtes-vous en vie alors que le Dr Cameron et Alisha sont morts ? »

Hannibal ne cilla pas devant le revolver pointé sur lui, presque comme s'il en avait l'habitude, ce qui n'était pas totalement faux.

- « La notion de bien et de mal… »

- « POURQUOI ? »

Par chance, aucun piéton ne passait suffisamment près de la voiture pour assister à sa perte de sang-froid. Quiconque observant la scène de l'extérieur aurait pu croire à un car-jacking.

- « Parce que tu m'as sauvé. »

Will hocha frénétiquement la tête.

- « Non… Je voulais vous tuer. Je veux vous tuer… »

- « Alors vas-y, Will. »

Calmement, Hannibal déposa sa main sur celle du plus jeune et ramena le canon encore plus près de son visage. Will le trouva bien trop sûr de lui pour penser être crédible un instant. Evidemment qu'il en mourrait d'envie. Evidemment qu'il était incapable de presser la détente. L'image de l'autre homme, la cervelle répartie sur les vitres de la Chevrolet lui suffit à refréner sa rage. Pour la première fois depuis la veille, ses yeux daignèrent rencontrer ceux du cannibale. Ce qu'il avait prit pour de la confidence ressemblait en réalité plus à une sorte de détresse dont il ne comprenait pas l'origine. Il ne sut même pas quel semblant d'émotion passait dans le regard ambré d'Hannibal mais il pouvait le sentir. Ce n'était pas la première fois – ni la dernière – qu'il était incapable d'interpréter les actes réveillant son empathie.

Il baissa lentement son arme, la main d'Hannibal toujours posée sur la sienne. Will détacha son regard de l'autre homme et, comme un accord silencieux, celui-ci reprit la route.

Leur trajet vers l'autre île se passa le plus simplement du monde. Ils embarquèrent la voiture sur un grand bateau et atteignirent l'autre quai à peine 30 minutes plus tard, comme Hannibal le lui avait expliqué.

Contrairement à l'île qu'ils avaient quittée, celle-ci semblait un peu plus sauvage bien que quelques hôtels surplombaient encore les côtes quelques kilomètres plus loin. Il était encore tôt et à l'exception de quelques pêcheurs triant leurs prises de la journée, ils étaient les seuls sur la plage. Une tension s'était clairement établie entre les hommes depuis leur altercation dans la voiture. Will n'avait aucune envie d'adresser la parole à Hannibal et celui-ci le lui rendait bien. L'ex-agent se laissa de nouveau conduire vers une destination inconnue mais il n'en avait cure : il arriverait ce qu'il devait arriver.

Il tenta de mémoriser le chemin qu'emprunta Hannibal, à travers des routes tantôt goudronnées, tantôt terreuses. La voiture n'était clairement pas adaptée à ce dernier type de chemin et Hannibal dut presque s'arrêter pour traverser certains passages. La végétation se faisait se plus en plus dense au fur et à mesure qu'ils s'enfonçaient vers l'intérieur de l'île. De nombreux arbustes dessinaient le bord de route pour finalement se transformer en pins presque parfaitement alignés.

Après une heure de soubresaut sur les sièges en cuir du véhicule, Hannibal s'arrêta sur le bas-côté et éteignit le moteur. Will ne réagit pas. Il attendit, les bras croisés et le regard perdu parmi la verdure épineuse étendue à sa droite. Il ne bougea toujours pas lorsque l'autre homme sortit du véhicule pour fouiller dans le coffre puis revint avec un objet qu'il tendit à Will. Ce dernier cligna des yeux plusieurs fois devant le poignard – encore légèrement ensanglanté – qu'Hannibal lui donnait.

- « Au cas où », dit-il en insistant.

Will haussa finalement les épaules, n'ayant toujours aucune envie d'engager la conversation, et plaça le couteau entre sa ceinture et son pantalon.

- « Nous allons devoir attendre à un autre endroit », ajouta-t-il en faisant signe à Will de le suivre.

Ils marchèrent de longues minutes dans les bois, ne suivant aucun chemin en particulier. Le cri perçant d'un oiseau le fit sursauter, lui rappelant qu'ils n'étaient pas réellement seuls bien que tout dans les environs semblait leur indiquer le contraire. Devant lui, Hannibal ouvrait la marche avec difficulté : il était recroquevillé vers le côté de sa blessure mais la détermination dans son regard dominait toute autre émotion. Il avait déjà vu cette expression sur son visage, lorsqu'ils avaient vaincu Dolarhyde.

- « Nous allons attendre ici le bon moment », souffla-t-il en s'installant sur une branche d'arbre mort.

Quelques mètres plus loin, camouflée derrière un amas de pins, se trouvait une cabane presque délabrée, ressemblant fort à celle utilisée par les chasseurs comme refuge. Les flashs des crimes de Garret Jacob Hobbs lui revinrent presque instantanément en tête, suivi indirectement par Abigail. Il ferma les yeux quelques secondes, tentant d'oublier ces souvenirs qui le rongeaient encore.

- « Que faisons-nous ici, Hannibal ? » demanda-t-il lentement, oubliant toute forme d'hostilité.

- « Chaque mercredi soir, des kilos de cocaïne arrivent en bateau depuis Cuba et sont stockés dans un local, de l'autre côté de cette cabane. Cette partie de l'île étant l'une des moins touristiques, la présence policière y est moins fréquente, voire inexistante. Les paquets y restent plusieurs jours, gardés par quelques locaux en demande d'argent. Vendredi soir, la quantité d'argent pour l'achat de cette drogue est envoyée via des yachts depuis la Floride. Ces bateaux appartenant généralement à des gens de grande influence, ils sont rarement fouillés à leur retour au port. L'argent reste ici plusieurs semaines et est compté au fur et à mesure. Lorsque la somme est assez conséquente, les billets sont mélangés et renvoyés en petits lots vers Cuba et le Venezuela, pour éviter toute traçabilité. Le montant avoisine dans le meilleur des cas les centaines de milliers de dollars. Il s'avère que nous arrivons juste quelques jours avant le départ de cet argent vers les autres pays. »

Pendant son explication, Will n'avait pas détourné le regard de la cabane, se rendant à peine compte de ce que sous-entendait Hannibal.

- « Vous voulez voler des milliers de dollars à un cartel de la drogue ? C'est ça votre fameux plan ? »

- « Oui. »

- « C'est de la folie, Hannibal. »

- « C'est le seul moyen pour nous de fuir et de commencer une vie loin d'ici. »

Will agita négativement la tête en reportant son attention sur l'autre homme.

- « Non. Nous n'avons pas besoin de cet argent, croyez-moi. Nous avons un bateau, nous pouvons fuir où nous le souhaitons. Retrouver nos forces en se contentant du minimum, recommencer à travailler… »

- « Tu penses que ce sera aussi simple que ça ? Je suis déjà parti en cavale, Will. Et la situation était déjà suffisamment compliquée en ayant une somme d'argent considérable à ma disposition. Je ne pense pas que tu te rendes compte de la difficulté à reconstruire une vie au départ de rien. »

- « Bien sûr que je m'en rends compte, c'est ce que mon père faisait la plupart du temps. Il n'a jamais eu grand-chose en sa possession et pourtant nous étions heureux. Le problème, Hannibal, c'est que vous ne savez pas vous contenter de peu. Tout ce qui vous entoure doit être à la mesure de votre égo et vous refusez qu'un brin de savoir-vivre déroge à votre façon d'être. »

Hannibal pinça les lèvres, de toute évidence agacé par sa réponse.

- « Penses-tu vraiment que tu aurais pu trouver les médicaments pour te soigner sans argent ? Penses-tu que tu puisses t'installer dans n'importe quel pays sans aucun papier d'identité ? »

- « On est en fuite Hannibal ! Penser à m'installer dans un pays est le cadet de mes soucis à partir du moment où nous risquons de nous ferons attraper ou, pire, tuer ! »

- « Ce risque persistera toujours peu importe les précautions. Nous avons une occasion en or, à une dizaine de mètres de nous. Crois-moi Will, cette chance ne se reproduira pas deux fois. »

- « Quand j'étais agent de police, avant de commencer ma carrière de professeur, les seuls meurtres auxquels j'ai été confronté était ceux portant au domaine de la drogue. En allant sur ma première scène de crime, en voyant ce gosse de 21 ans allongé sur le sol, une balle dans l'abdomen, je me suis dit « merde, c'est tout ce que vaut la vie face à quelques grammes de poudre ? Il a surement dû faire un truc atroce pour en arriver là ». Et j'apprenais par la suite que ce gamin était mort pour moins de 200 dollars de coke. Avez-vous une seule idée de ce qui va nous attendre pour des centaines de milliers de dollars volés ? »

- « Le FBI et Mason Verger ont mis 6 mois à me trouver à Florence, avec ton intervention. Penses-tu vraiment que les moyens à disposition de ces gens soient supérieurs à ceux du gouvernement ? Une fois hors de cette île, ils n'auront aucune aide pour nous retrouver. Pas de surveillance, pas de contrôle, pas de communication… Nous serons loin d'ici avant qu'ils se rendent compte de leur perte. »

Will devait admettre qu'Hannibal était convainquant mais il n'était pas persuadé pour autant. Peut-être que le futur qu'il osait s'imaginer paraissait trop beau pour qu'il puisse y croire. Evidemment que l'argent leur serait utile, mais surement pas en aussi grande quantité et en prenant autant de risque. Il ne donna pas raison à Hannibal, il se contenta d'un soupir et reporta son attention sur la cabane. Le soleil n'était même pas sur son zénith et pourtant les minutes lui paraissaient déjà des heures. La journée s'annonçait longue.

Pendant les heures qui passèrent, Will rassembla ses esprits au maximum, se préparant à affronter la course qui les attendait. Hannibal n'avait pas bougé de sa souche d'arbre et une pellicule de sueur avait pris place sur l'entièreté de son visage. Il déglutissait avec difficulté et Will se permit à plusieurs reprises de lui passer de l'eau, sans quoi il serait probablement mort de déshydratation.

Les ombres se dessinaient peu à peu sur le sol couvert d'épines et de feuilles, quand le psychiatre prit la parole :

- « Au sujet d'hier… »

- « Je n'ai pas envie d'en parler », le coupa Will, à moitié surpris par le temps qu'il lui avait fallu pour aborder le sujet. Il venait de passer les dernières à tenter d'oublier le sort d'Alisha.

- « Je ne voulais pas m'absenter aussi longtemps. Ca n'avait pas pour but de te tenir à l'écart. J'espérais qu'en te laissant seul, tu aurais le temps de remettre de l'ordre dans tes vrais désirs. »

- « Mes vrais désirs », répéta Will en se remémorant ses dernières soirées.

- « Disons que je ne m'attendais pas à ce que tu te lies aussi vite avec une serveuse. »

Le plus jeune se leva pour commencer les cent pas autour de l'autre homme. La discussion partait en terrain dangereux et il n'était pas sûr de contrôler ses émotions. Il ignorait si c'était une façon pour Hannibal de le décontenancer et attiser l'excès de rage qu'il gardait en lui ou si c'était sa curiosité naturelle qui le poussait à continuer.

- « Dites-moi une chose, Hannibal… En admettant que ce plan périlleux fonctionne, comment envisagez-vous exactement notre future vie quotidienne ? J'imagine que ce n'est pas la première fois que vous y pensez. Vous avez eu trois ans, seul avec vous-même, pour mettre des images sur un semblant d'idée. »

- « Comment était ta vie quotidienne ? »

- « Avant ou après vous ? »

- « Quand tu étais heureux. »

Un rictus tirailla la joue de Will qui - il dut l'admettre – fut surpris par sa réponse. Sa vie défila brièvement devant ses yeux, s'arrêtant sur les événements ayant laissé une empreinte irrémédiable sur son bonheur, en bien et en mal. Son boulot, ses chiens, Hobbs, la pêche, Hannibal, son bateau, Molly. Une liste courte mais pleine de sens.

- « Aussi longtemps que je m'en souvienne, il y avait mes chiens. »

- « C'est déjà un bon début », lui accorda Hannibal avec un sourire poli. « Je me dois donc d'inclure des chiens dans ma vision. Quoi d'autre ?»

- « Vous n'avez pas réellement besoin de savoir ça. Parce que vous pensez déjà connaitre ce qui me rend heureux. »

- « Il ne serait pas présomptueux de ma part de conclure que tout homme suit son propre bonheur. »

- « Il serait présomptueux d'imaginer que vous représentez une partie de mon bonheur. »

- « Et pourtant, te voilà. A mes côtés. »

Hannibal le dévisagea, presque fièrement, comme s'il était une œuvre d'art. Il avait tort. Will voulait le lui prouver.

- « Cela fait plusieurs jours que je préfère noyer mes pensées dans l'alcool car imaginer un quelconque futur avec vous me retourne l'estomac. J'ai préféré avoir le peu de contact humain avec une personne que je connaissais à peine, au risque de nous faire prendre, plutôt que de rétablir une relation de confiance entre nous. J'ai littéralement perdu tous mes moyens hier, en repensant à ce que j'avais laissé derrière moi. Alors non, Hannibal, ne vous imaginez pas une seconde qu'avoir des chiens dissipera suffisamment mon bonheur pour me permettre de vivre avec vous sans amertume. »

Ses mots étaient durs, il le savait juste en lisant le visage de l'autre homme. Les traces de sourire et de fierté avaient disparu pour laisser place à une expression qui ressemblait à de la douleur. Ce n'était pas son but initial, de blesser Hannibal. Quoiqu'il ne pût s'empêcher de s'en réjouir, compte tenu de ce qu'il avait fait à Alisha. Hannibal déglutit et reporta son attention sur la cabane, comme si un bouclier invisible venait d'éloigner les mots du plus jeune.

- « Vous ne me direz pas comment vous l'avez tuée, n'est-ce pas ? »

- « La nuit ne va pas tarder », dit Hannibal en ignorant sa question. « Nous récupérerons l'argent au plus vite, puis tu seras libre. Ne t'en fais pas, je supporterais la version que tu donneras, si jamais ils arrivent à me rattraper vivant. J'ai déjà fait le nécessaire concernant le docteur Cameron. »

Will avait complètement oublié de lui parler face à face des articles qu'il avait lu au coffee shop. Mais voilà qui répondait au mystère des empreintes retrouvées sur l'arme du crime. Malgré la vague de culpabilité s'emparant de lui, il acquiesça et continua d'attendre, jusqu'à ce qu'Hannibal lui fasse signe de le suivre.

Will était à la fois étonné et à la fois impressionné de suivre Hannibal dans la représentation d'une de ses œuvres. Il n'avait découvert qu'une fois la nuit tombée, le cadavre parfaitement découpé d'un homme dans le coffre de la vieille Chevrolet. Chaque partie était emballée avec soin dans des morceaux de plastique transparents qui ne laissaient aucun doute à l'imagination. Hannibal lui tendit ce qui ressemblait à deux avant-bras, puis chargea un sac des autres parties avant de fermer doucement le coffre. Le meurtre devait être relativement récent, puisqu'aucune odeur nauséabonde ne s'en dégageait malgré la chaleur de la journée.

- « Qui est-ce ? » demanda Will en suivant Hannibal à travers un chemin improvisé dans les arbres.

- « Un des organisateurs des échanges », chuchota le psychiatre en avançant toujours difficilement avec sa blessure. « Nous allons nous servir de lui pour effrayer ses sous-fifres et avoir plus de chance de les prendre par surprise. »

Ils arrivèrent devant l'entrée de la cabane où un véhicule y était garé, signe qu'ils n'étaient pas seuls dans les environs. Hannibal commença à déballer chaque morceau et les plaça avec application pour qu'ils forment un pantin humain, dont les fils furent composés de ses propres intestins. Will eut l'impression d'assister à un moment spécial, d'être dans les coulisses d'un grand spectacle de magie dont il connaissait pourtant toute la théorie.

Ils se dirigèrent ensuite vers une borne électrique à une dizaine de mètre de l'arrière de la cabane. De nombreux insectes volants virevoltaient en harmonie autour de la lampe éclairant ce qui ressemblait à un générateur. Hannibal enfila une paire de gant qu'il avait préparé dans le sac et saisit les câbles en main, sur le point de les arracher.

- « Tiens-toi prêt, tout va aller très vite, » chuchota-t-il en le regardant une dernière fois. « Et Will, sache que si quoique ce soit t'arrivait, je ne me risquerais pas de me faire attraper pour te sauver. Je te suggère d'en faire de même. »

Sa réflexion vexa Will probablement plus qu'elle ne le dut. Pourtant, il ne montra pas une once d'émotion.

- « Ce sera tout en mon honneur, Docteur Lecter. »

Ce dernier hocha la tête et, la seconde d'après, ils furent plongés dans le noir, seule la lune éclairant le petit bout d'île sauvage qui les abritait.

Comme l'avait annoncé Hannibal, tout se passa très vite. Des cris retentirent de la cabane, une porte s'ouvrit à l'avant de celle-ci suivi de bruit de flingue qu'on charge. Hannibal s'était faufilé dans les buissons, à l'opposé du chemin menant au générateur.

- « Pablo, qu'est-ce que… » cria un des hommes en éclairant l'entrée avec son téléphone. « Merde les gars, regardez un peu ça ! »

De loin, Will distingua trois hommes armés mais de toute évidence sans aucune protection. Ils n'étaient pas très grands et même s'ils avaient l'avantage du nombre, il ne se sentait pas du tout impressionné.

- « Appelle les autres, vite ! »

L'un des trois retourna à l'intérieur tandis qu'un autre prit la direction du générateur, à l'opposé de Will et Hannibal. Ce dernier tapa légèrement sur l'épaule de Will, qui dirigea son arme vers le troisième resté à l'entrée, avant de tirer. Une fois, deux fois, trois fois. L'homme s'écroula sans avoir eut le temps de réagir et Hannibal profita de l'occasion pour se ruer à l'intérieur de la cabane.

Probablement sous l'adrénaline d'avoir tué un homme presque de sang-froid, Will eut juste le temps d'effleurer une balle provenant de la jungle derrière lui. Il eut le réflexe de se planquer sous un amas d'arbuste, espérant que le tireur ne l'avait pas entièrement dans son champ de vision. Il entendit des coups de feu à l'intérieur puis le bruit métallique d'une arme contre le béton.

Il resta silencieux, retenant son souffle pendant que l'homme l'ayant pris pour cible passait à côté de lui. Celui-ci s'apprêta à ouvrir le feu à l'intérieur de la cabane quand Will se décida à réagir, ne sachant pas dans quelle situation se trouvait exactement Hannibal.

- « Hannibal ! » hurla-t-il en se jetant littéralement mains nues sur l'homme armé.

Sous l'effet de la surprise, celui-ci eut juste le temps de relever son revolver, sans pour autant pousser la détente. Ils basculèrent tous les deux et Will se retrouva à éviter coups de poings et pieds dans l'obscurité la plus totale.

Il entendit des bruits de lutte à l'intérieur de la cabane puis se rappela du poignard que lui avait donné Hannibal. Il parvint habilement à le saisir de sa ceinture et, sans aucune hésitation, l'enfonça dans le dos de son agresseur, qui hurla à la mort. Il répéta l'opération plusieurs fois, sentant les tissus musculaires céder à la pression de la lame. L'homme ne fut bientôt plus qu'un corps dépourvu de mouvement, qui s'écroula sur lui sans aucune retenue.

- « Sale fils de pute ! »

Complètement essoufflé de son altercation, Will se releva en vitesse pour porter secours au psychiatre. La pièce était encore plus sombre que l'extérieur et la seule vision qu'il avait était celles de deux ombres s'entrainant d'un mur à l'autre par des échanges de coups. Will ne pouvait pas se permettre de tirer avec si peu de luminosité, il se lança dans la rixe, sans savoir exactement sur qui il allait atterrir.

- « A ta droite ! »

Il reconnut la voix d'Hannibal et dans un excès de confiance, balança un violent coup de poing dans la forme se situant à sa droite. La violence du choc lui envoya une décharge le long de son poignet, tandis que l'autre homme grogna de douleur. Maintenant qu'il était sûr d'avoir la bonne personne en face de lui, il fendit l'air avec son poignard jusqu'à toucher une première fois le corps. Un second grognement lui indiqua qu'il avait encore une fois atteint sa cible. Il enchaîna les mouvements, ignorant exactement quel membre il touchait, jusqu'à ce que le seul son audible dans la pièce soit son souffle et celui d'Hannibal.

Will n'arrivait pas à reprendre un train de pensée rationnel. Il se sentait haut perché, reluquant les affres de sa colère. Cette sensation d'être dominant, comme si le monde était soudainement à ses pieds, il l'expérimentait de plus en plus depuis qu'il côtoyait Hannibal. La forme inerte à ses pieds le satisfaisait. Tout comme les deux autres à l'extérieur de la cabane. Il venait de tuer trois hommes dont il ignorait totalement le passé. Peut-être étaient-ils père ? Cette réflexion ne parvint même pas à lui provoquer une once de culpabilité.

- « Will… »

Il avait totalement oublié Hannibal, totalement avachi à quelques centimètres de lui. Il ramassa l'un des téléphones pour éclairer l'autre homme et avoir une idée de son état.

Hannibal était à genoux, les bras recroquevillés sur son abdomen. Une quantité de sang non négligeable s'écoulait de sa plaie pour former un motif aux allures psychédéliques aux pieds de l'ex-agent.

- « Que s'est-il passé ? Une balle ? Un coup de couteau ? » demanda Will en restant debout devant lui.

Encore sur son nuage, il avait du mal à ressentir de l'inquiétude pour le psychiatre. L'idée de prendre l'argent et de s'enfuir, laissant l'autre homme agoniser derrière lui, s'empara de son esprit. En quel monstre Hannibal l'avait-il changé ?

Il devait se concentrer. Revenir. Il n'était pas lui-même.

- « Juste un coup de pied qui a rouvert la blessure. » La voix d'Hannibal était rauque et faible. Cela ne lui ressemblait pas. « L'argent doit être quelque part dans le coin… Il… Il ne faut pas tarder. »

Will rangea son couteau et inspecta le fond de la pièce. Parfaitement entassés dans des sacs en toile, des paquets de billet se présentaient devant le faisceau de sa lampe. Il trouva facilement les clefs du pick-up garé et s'assura de déplacer le butin sans perdre de temps.

Hannibal essaya de se redresser pour l'aider mais renonça devant la douleur, il se contenta d'observer le plus jeune, une lueur d'appréhension dans le regard. Il semblait tout à fait conscient de pouvoir être laissé derrière à tout instant, étant devenu une tare, y compris pour lui-même.

Lorsque Will eut fini de tout transférer, il reporta son attention sur l'homme à terre.

- « Vous vous sentez capable de marcher ? » demanda-t-il après quelques secondes de silence.

Hannibal sembla soulagé de sa question.

- « Si tu m'aides à me relever, je pense pouvoir aller jusqu'à la voiture. »

Will hocha la tête et se pencha vers lui. Il était beaucoup plus proche que ce qu'il aurait souhaité mais il n'avait pas vraiment le choix s'il voulait partir d'ici rapidement. En passant son bras sous celui du psychiatre, il fut surpris de la chaleur excessive que dégageait son corps. Il devait certainement faire de la température, et pas qu'un peu. Une odeur purulente mélangée à celle du sang lui remplit les narines. Il devait agir au risque de transporter bientôt un autre cadavre.

- « Filons prendre le bateau », encouragea Hannibal en appuyant tout son poids sur les épaules de Will.

Ils montèrent dans le pick-up et reprirent la direction de l'embarcadère.

Hannibal était à moitié conscient pendant tout le trajet. Sa tête balançait mollement à chacune des bosses que Will prenait et il n'ouvrit même pas les yeux lorsqu'il paya pour le bateau. Son inquiétude monta d'un cran. Et s'il était incapable de soigner Hannibal ? Et s'il mourrait dans les minutes qui suivaient, sur le siège avant de la voiture ? Il avait envisagé d'abandonner l'autre homme pour retourner auprès de Molly mais soudain, cette idée lui semblait sans intérêt.L'adrénaline dans ses veines était toujours présente et il se sentait planer. Sa conscience lui hurlait que c'était incongru mais son cœur battait de toutes ses forces contre sa poitrine, le noyant dans un sentiment d'euphorie. Ils avaient l'argent. Ils étaient libres.

- « Hey », dit-il en secouant Hannibal par l'épaule. « Ne mourrez pas maintenant d'accord ? On est presqu'arrivés à l'hôtel, les médicaments nous aideront. »

Hannibal n'ouvrit pas les yeux mais un léger sourire s'apposa sur ses lèvres. Will déglutit et continua la route jusqu'au parking de leur hôtel miteux. L'heure tardive lui permit de ne croiser personne dans les couloirs et il put donc transporter l'argent sans éveiller les soupçons.

- « Allez », dit-il en utilisant toutes ses forces pour soulever l'autre homme une dernière fois. « On y est, juste un petit effort. Je n'arriverais pas à vous porter si vous ne m'aidez pas. »

Hannibal lui donna ses dernières forces pour marcher jusqu'à leur chambre. Sa respiration saccadée était en partie camouflée par le bruit de la climatisation dans le couloir. Malgré la fraîcheur, sa température corporelle ne semblait pas avoir descendu d'un cran.

- « Je vais vous laisser quelques minutes pour me débarrasser de la voiture d'accord ? »

- « Il me faut un bain tiède… Nous devons faire baisser la fièvre… S'il te plait », murmura le psychiatre.

Will acquiesça et lorsqu'ils furent enfin en sécurité dans la chambre, il se précipita vers la baignoire pour y faire couler de l'eau froide. Il en profita pour virer toutes les traces de sang de ses mains et de son visage dans l'évier. Son regard croisa son reflet par mégarde. Dernièrement, il avait éprouvé beaucoup de dégoût en s'observant. Mais l'image qu'il voyait maintenant était tout autre. C'était celle d'un prédateur, excité de ses accomplissements. Il pleurait la veille, n'envisageant aucune issue à son sort et cette nuit, il flamboyait comme un phénix renaissant de ses cendres.

- « Will… »

La voix d'Hannibal le sortit de ses pensées et il se chargea de fouiller leur réserve de médicaments, guidé par les conseils de celui-ci. Il le regarda s'injecter différents produits malgré quelques difficultés à maintenir l'aiguille droite, ses mains étant prises de tremblements incontrôlables.

Lorsqu'il eut terminé, avec néanmoins quelques hésitations, Will entreprit de défaire sa chemise. Il n'avait aucune envie de s'éterniser car même si le geste était effectué dans un unique but thérapeutique, il ne se sentait toujours pas à l'aise concernant sa proximité avec Hannibal. Il arracha donc au passage quelques boutons, se rendant compte que cette chemise était de toute façon foutue vu son état. Une fois Hannibal torse nu, il engagea ses mains au niveau de sa ceinture mais son malaise le freina soudainement. Le bruit de l'eau qui coulait dans la baignoire lui semblait lointain et la seule chose qui emplissait ses oreilles était le son de la respiration profonde d'Hannibal.

Son cœur manqua quelques battements. Focus, pensa-t-il. Ses yeux se posèrent sur la plaie béante au niveau de son abdomen et il dut retenir un haut-le-cœur. C'était bien pire que ce qu'il avait imaginé.

La blessure était totalement ouverte sur quelques centimètres et laissait écouler un liquide brunâtre à l'odeur nausé n'était pas sûr s'il avait vue sur de la chair ou des organes mais il ne s'attarda pas plus longtemps.

- « Tu vas devoir m'aider pour refermer ça », murmura Hannibal d'une voix rauque. « Je n'y arriverais pas tout seul. Tu t'en sens capable ? »

Will déglutit, retira ses mains de la ceinture de l'autre homme tout en se préparant mentalement.

- « Dites-moi juste comment faire. Vous ne voulez pas faire baisser votre température d'abord ? »

- « Je pense ne pas pouvoir rester conscient suffisamment longtemps pour toutes les étapes. Ecoute-moi bien… Le matériel pour désinfecter et recoudre la plaie se trouve là. Si je m'évanouis, mets-moi dans le bain tiède jusqu'à ce que ma température ait diminué de quelques degrés d'accord ? J'ai pris le nécessaire mais l'infection est plus grave que ce que j'avais suspecté… »

- « Bien, » acquiesça Will en saisissant le désinfectant et en enfilant des gants en latex.

Il avait eu des cours de secourisme lorsqu'il était agent de police. On lui avait expliqué comment réagir face à un membre amputé ou une blessure par balle mais au grand jamais il n'avait été entraîné à recoudre une plaie de lui-même. Il nettoya l'alentour de la blessure sous le regard attentif d'Hannibal, puis prépara l'aiguille recourbée attachée au fil médical.

- « Ce n'est pas plus compliqué que de la couture », commenta Hannibal en serrant la mâchoire. « Essaye de repasser dans les trous déjà existants. Notre ami avait fait un travail correct la première fois. »

Will prit le restant de son courage à deux mains et commença les points. En réalité, c'était plus simple que ce qu'il avait imaginé. Hannibal l'aidait en se courbant un peu, lui permettant de minimiser l'ouverture de la plaie. A son grand soulagement, l'autre homme resta conscient pendant toute l'opération.

Lorsque Will eut fini, il contempla d'un air satisfaisant son travail avant de relever Hannibal. Il avait oublié de fermer le robinet et l'eau coulait à travers le trou d'évacuation avec un vieux bruit de plomberie. Hannibal continua ce que Will avait arrêté dans son élan, à savoir retirer son pantalon et ses chaussettes. Il laissa son boxer, et Will lui en fut reconnaissant.

Il l'aida à entrer dans le bain, un peu perturbé par le contact direct du torse d'Hannibal contre sa main et son avant-bras mais l'urgence de la situation le fit passer inaperçu.

Un léger gémissement s'échappa des lèvres d'Hannibal lorsqu'il se laissa glisser jusqu'au cou dans l'eau. Celle-ci prit une teinte rosée suite à la quantité de sang séché qu'avait accumulé l'abdomen de l'homme toute la journée.

Will attendit qu'il ferme les yeux avant de disparaître, déterminé à se débarrasser de la dernière preuve les impliquant dans le vol des trafiquants.

Lorsque Will revint dans la salle de bain, Hannibal n'avait pas changé de la position. Ses yeux étaient fermés et sa respiration était un peu plus fluide. De toute évidence, les injections qu'il s'était faites produisaient bien leur effet. Par curiosité, il posa l'arrière de sa main sur le front de l'autre homme et, quand celui-ci ouvrit les yeux d'un air surpris, il s'écarta immédiatement.

- « Je voulais juste m'assurer que tout allait mieux », dit-il l'air gêné.

- « Je sais », répondit doucement Hannibal avec un faible sourire. « Merci. »

- « J'ai envoyé la voiture à la mer sur un des quais, à quelques kilomètres d'ici. »

- « Excellente initiative. »

Will soupira avant de s'asseoir, le dos posé contre la baignoire. Il replia ses jambes devant lui et tourna la tête vers l'autre homme qui le fixait intensément.

- « Pourquoi ne pas m'avoir dit que vous étiez mal au point ? Avant d'aller sur place je veux dire. J'ai vu le sang dans le lit. Ce n'est pas arrivé quand on était là-bas. »

- « Tu ne m'aurais pas suivi si j'avais paru trop faible. »

- « C'est probablement l'excuse la plus merdique que j'ai jamais entendue. »

- « Je pensais attendre d'avoir l'argent avant de nous soigner correctement de toutes nos blessures. Comment vont les tiennes, à ce sujet ? »

- « Moins pire que les vôtres. Je suppose que j'ai un meilleur médecin que vous », répondit Will avec amusement.

Quelques minutes de silence s'écoulèrent avant qu'Hannibal ne reprenne la parole.

- « J'étais presque persuadé que tu me laisserais là-bas, après les avoir tués. »

- « L'idée m'a traversé l'esprit. »

- « Pourquoi avoir changé d'avis ? »

Hannibal se redressa un peu dans la baignoire, se penchant pour renforcer le lien unissant son regard à celui du plus jeune. Le bruit de l'eau le relaxa, apaisant la légère tension qui prenait place.

- « Je pense que vous connaissez une partie de la réponse. Quand j'ai appris ce que vous avez fait à Alisha, je… »

- « Je l'ai étranglée », le coupa Hannibal d'un ton factuel. « Je l'ai étranglée avant de lui ouvrir le bas-ventre et d'en sortir son utérus, que j'ai ensuite adroitement présenté sur un plateau, accompagné de quelques verres de rhum. Peut-être pas la plus belle de mes œuvres mais très certainement une des plus passionnée. »

Will ferma les yeux, son imagination s'emparant de la description d'Hannibal pour en faire sa propre image. Beaucoup de questions lui venaient à l'esprit, en même temps qu'un certain soulagement.

- « Vous lui avez parlé, avant de la tuer ? Savait-elle que c'était vous ? »

- « Oui. »

- « Qu'a-t-elle dit ? »

- « Je ne sais pas, j'avais un peu de mal à saisir quelque chose de compréhensible au milieu de ses étouffements. »

Will garda un visage impassible devant le ton amusant du cannibale.

- « Je lui ai juste dit de rester loin de toi, je suppose qu'elle a dû comprendre le message », reprit-il. « Donc tu étais en colère contre moi – à juste titre – et ensuite tu as… expérimenté trois meurtres avec un instinct presque naturel pour te rendre compte que, finalement, tu avais peut-être besoin de moi vivant. Je me trompe ? »

- « Besoin est un grand mot. Il implique que quoiqu'il arrive, je serais incapable de me passer de vous. Et vous savez que c'est faux. »

Will n'était pas certain de ce qu'il disait. Il avait été séparé d'Hannibal pendant trois ans et pas un seul jour ses pensées ne s'étaient pas tournées vers lui. La plupart du temps, les souvenirs apparaissaient avec la vision de sa cicatrice au ventre dans le miroir. D'autres fois, c'était au réveil, quand ses rêves ne lui laissaient d'autres choix que d'inventer une vie avec lui.

- « Pourquoi alors ? »

Parce que je ne peux pas vous effacez de ma tête, pensa Will en détournant son visage pour le rendre indiscernable de l'autre homme.

- « Parce que je ne pourrais jamais parler à quelqu'un d'autre de ce que j'ai ressenti en tuant ces hommes. De ce que j'ai ressenti en tuant le Dragon Rouge, avec vous. Molly ne pourrait pas comprendre, elle me prendrait pour un monstre. Elle… risquerait d'avoir peur de moi. C'est le dernier sentiment que je veux qu'elle ait envers moi. »

Hannibal ne répondit pas, analysant attentivement tout ce que Will lui révélait. Il garda ses conclusions pour lui.

- « Ce n'est pas que je n'apprécie pas nos discussions mais je pense que nous ferions mieux de nous reposer un peu. Ma fièvre semble avoir baissé et je ne dirais pas non à une couverture pour cette nuit. »

Il tendit sa main vers Will pour qu'il le relève, ce que l'ex-agent fit de suite. Il l'aida à franchir le rebord de la baignoire avant de lui tendre une serviette. La chair de poule sur l'entièreté du corps d'Hannibal attestait bien de son besoin de retrouver un peu de chaleur.

Il sortit de la pièce pour le laisser s'habiller et laissa son regard se promener sur les sacs d'argent au pied du lit. Tout cela lui semblait presque… facile. Il avait du mal à réaliser que, quelques heures plus tôt, il avait pris la vie de trois hommes, à lui seul. Il avait agi en parfaite synchronisation avec Hannibal, comme s'ils avaient fait ça toute leur vie. Il avait encore du mal à croire que tout cet argent leur rendrait la liberté. Après tout, Hannibal était mal au point et ils étaient toujours aux Bahamas, il doutait que les trafiquants laisseraient tomber leur argent de sitôt, sans prendre la peine de les retrouver. Il devait cependant admettre que dans l'ensemble, la direction que leur avait fait suivre Hannibal portait ses fruits malgré les nombreuses interrogations qui lui restaient en tête.

- « Tout va bien là-dedans ? » demanda Will à travers la porte quand il eut enfilé son pantalon de pyjama. « Vous avez besoin d'aide ? »

La porte s'ouvrit quelques secondes plus tard sur un Hannibal en boxer, les épaules couvertes d'une serviette. Malgré son teint pâle et ses yeux plissés par la fatigue, il semblait avoir meilleure mine qu'à leur retour.

- « J'ai juste besoin de repos. Et toi aussi je pense », dit-il en tendant sa main vers le lit pour illustrer ses propos.

Will se glissa sous les couvertures sans attendre et son estomac se tordit lorsqu'Hannibal fit de même. Il avait du mal à effacer les images de la veille, d'oublier la chaleur rassurante de l'autre homme lorsqu'il avait perdu pied, submergé par ses émotions. Bien qu'il essayait d'oublier, de vagues images lui revenaient en mémoire. Il s'était réveillé une fois dans la nuit, en ne ressentant plus aucun effet de l'alcool. Il avait senti Hannibal contre lui, dormant paisiblement. Il avait entendu sa respiration profonde contre son oreille, son torse se relevant après chacune de ses expirations. Et pourtant, il ne s'était pas éloigné. Fatigué, mais sobre, il était resté dans cette position jusqu'à retrouver le sommeil.

- « Demain nous trouverons un meilleur endroit pour nous remettre sur pied », dit soudain Hannibal en le sortant de ses pensées. « Je connais un hôtel de bonne réputation, très touristique. Cela les empêchera de nous retrouver. Nous devrons rester sous couvert mais je te garantis qu'il y a pire comme prison. »

Will se tourna vers lui et remarqua qu'Hannibal avait déjà éteint la lumière.

- « Je vous fais confiance sur ce point, je pense qu'un peu de repos ne nous ferait pas de mal. »

- « A ce sujet, j'ai déjà tous nos documents nécessaires pour vivre plus ou moins légalement où bon nous semble. »

- « Quoi ? Mais comment… Comment avez-vous pu faire tout ça en étant resté 3 ans en prison, sans aucun contact avec l'extérieur ? » s'étonna Will en fronçant les sourcils.

- « Je promets de t'expliquer tout ça tranquillement demain. Nous aurons énormément de temps devant nous pour discuter. »

- « Vous et vos mystères… »

- « Un magicien ne révèle jamais ses secrets. »

- « Le magicien a intérêt à rester en vie jusque demain, sans quoi son assistant serait bien emmerdé. »

- « J'ai pris tout ce qu'il fallait pour lutter contre l'infection. Je dois admettre ne pas être au sommet de mes capacités intellectuelles avec la morphine mais je peux espérer sans grande ambition de me réveiller vivant. »

- « Mmmh, parfait », soupira Will en pivotant son buste vers Hannibal. « Je suis littéralement mort de fatigue. »

Par précaution et avec une certaine hésitation, il leva sa main pour la poser sur la poitrine d'Hannibal, dans l'unique but de surveiller sa respiration. Il fut lui-même surpris de son initiative mais l'euphorie de ces dernières heures lui avait perdre toute pensée rationnelle. Avec le noir, il avait oublié que celui-ci n'avait enfilé aucun haut et fut donc surpris de rentrer directement en contact avec les poils qui parsemaient son torse. Il ne retira pas sa main pour autant, profitant de sa chaleur qui semblait se répandre à travers son corps suite à ce simple effleurement.

Quelques secondes plus tard, presque timidement, il sentit la main d'Hannibal se poser sur la sienne, entrelaçant leurs doigts avec une délicatesse déconcertante. Il soupira d'aise devant la sensation et, malgré la boule qui venait de se former dans son estomac, il parvint à sombrer doucement vers un sommeil sans rêves.

A suivre...

Voilà normalement elle devrait plus être très longue, n'hésitez pas à laisser une review ca fait toujours plaisir ^^

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