Secret Santa écrit pour Luthien Psycho :) ! Merci à Maeglin Surion pour la correction !
Le docteur Hannibal Lecter préparait du café en souriant. Il savait précisément à quelle heure venait Will Graham, son ami le plus proche, et il l'accueillait toujours avec une boisson chaude et des biscuits (ou des pâtisseries) faits maison. La cuisine était l'un de ses nombreux hobbies, avec le dessin, la musique, et la chasse. Will, qui était policier, partageait avec lui ce dernier hobby et ils allaient souvent faire de longues promenades dans les bois, discutant parfois davantage qu'ils ne chassaient. Lorsque l'un ou l'autre tuait un animal, ils le ramenaient ensemble dans l'atelier du chirurgien, le dépeçaient ou le plumaient selon l'espèce, et Hannibal le leur servait plus tard, au cours d'un excellent dîner. Les deux hommes étaient célibataires, le docteur Lecter par choix (car celui qui l'intéressait n'était pas dans le bon état d'esprit) et Will, parce qu'il pensait préférer sa liberté à une éventuelle vie de couple. Will passait de temps en temps la nuit avec une inconnue, mais la satisfaction que cela lui apportait était de courte durée. Et parfois, son regard s'attardait sur la silhouette élancée de son ami sans qu'il ne s'en rende compte. Hannibal avait essayé de glisser de subtils sous-entendus dans leurs conversations, mais à chaque fois, Will s'était refermé comme une huître. Il s'était donc abstenu par la suite, sachant qu'avec le policier, tout était une question de temps et de patience pour le pousser dans la bonne direction.
Lorsque Will arriva, ils s'installèrent dans le salon avec le café et les pâtisseries, puis discutèrent du dernier livre qu'ils avaient lu tous les deux, puis de leurs métiers respectifs. Ils se voyaient très souvent, et se racontaient ainsi régulièrement leurs journées. Le chirurgien lui parlait des cas les plus étranges qu'il rencontrait, en lui détaillait parfois ses opérations, ravi que Will l'écoute toujours d'une oreille attentive. Avec le temps, le policier avait acquis des connaissances médicales, surtout théoriques, et il visualisait en trois dimensions dans son esprit tout ce que lui expliquait son ami. Ils étaient sur la même longueur d'onde, et se complétaient en quelque sorte, car si Hannibal parlait longuement de corps inertes mais bien vivants, Will, lui, lui parlait de corps froids. Il aurait aimé devenir profiler, mais il n'avait pas eu les moyens de poursuivre longuement ses études, puis une fois entré dans la brigade canine, il n'avait plus songé à changer de poste. Il adorait dresser les chiens à retrouver des personnes égarées, à flairer des pistes, à découvrir de la drogue ou à sauver quelqu'un de la noyade (il y avait un immense lac tout près de leur petite ville). Il aimait tant les chiens qu'il avait d'ailleurs pris chez lui un des bergers allemands qui était trop vieux pour les aider lors des missions, Winston. C'était en le promenant dans les bois où il allait régulièrement chasser avec le docteur qu'il avait découvert la troisième victime du Wendigo, le serial killer local.
Lorsque que la toute première victime avait été trouvée, la police avait songé à une attaque animale vu l'état du corps, retrouvé rongé jusqu'à l'os et les vêtements déchirés. Les traces de morsures avaient été soigneusement examinées, et avaient rendu perplexes plus d'un spécialiste : la mâchoire avait une forme humaine, mais les dents étaient trop pointues pour appartenir à unhomme. La force de la créature aussi, ne collait pas avec un profil humain, mais pouvait correspondre à celle d'un grand singe. La théorie d'une bête agissant sous les ordres d'un homme fut évoquée, sans certitude. Trois ans séparaient les deux premiers meurtres, mais l'état de la victime était en tout point semblable à la première, et les marques de dents, identiques. Celle-ci n'avait pas été abandonnée à la vue de tous mais enfouie profondément dans le sol, et sa découverte était due à un vieil homme dont le hobby était la chasse aux trésors. Le grand-père avait sillonné les bois avec son détecteur de métaux, et il avait déterré le squelette qui l'avait fait sonner à cause de ses plombages. Après cette macabre trouvaille, de nouvelles recherches avaient été entreprises, mais aucune autre victime n'avait été trouvée. Pour la plus récente, le « travail » avait été moins bien effectué : le cadavre avait été enfoui sous une mince couche de terre et de feuilles mortes, et Winston, grâce à son flair, n'avait eu aucun mal à le découvrir.
Le FBI avait fait équipe avec la police sur le terrain à partir de cette affaire, et Will avait fait de son mieux pour fournir toutes les informations possibles malgré le choc que lui avait causé sa découverte. Ayant participé à l'enquête depuis le début, il avait vu les autres corps, mais le fait d'avoir découvert lui-même le dernier rendait les choses différentes. La vision du squelette nettoyé de presque toute sa chair semblait s'être imprimée sur sa rétine et ne plus vouloir disparaître. Il la voyait dès qu'il fermait les yeux, et son supérieur lui avait conseillé de voir un psychiatre. Will avait refusé, pour une bonne raison : il avait mieux qu'un psychiatre à sa disposition. Il avait un ami avec des notions de psychiatrie (dans quel domaine Hannibal n'avait-il pas au moins quelques notions, Will se le demandait souvent), et cet ami était tout disposé à l'écouter et à l'aider.
Hannibal s'était montré patient et prévenant, et à force de conversations, Will avait surmonté son traumatisme. Il était parfois resté dans la chambre d'ami du médecin, sa présence proche étant plus efficace que les médicaments pour lui faire trouver le sommeil, et cela les avait rapprochés. Will avait, par la suite, affiné la théorie du FBI sur l'auteur des meurtres : il s'agissait d'un homme portant une tenue d'animal créée de toutes pièces. La mâchoire amovible devait être enclenchée par un système hydraulique, ce qui expliquait la force appliquée : capable de briser les os. C'était sans doute une mâchoire d'homme dont les dents avaient été remplacées en partie par des dents animales, et renforcée pour accomplir son funeste dessein. L'agent Myriam Lass du FBI était parvenue à la même conclusion, et Will et elle avaient fait équipe pendant un temps.
Les meurtres s'étiraient sur une dizaine d'années, neuf pour être exact, et d'après la datation des corps, il s'en produisait un tous les trois ans. Tout avait été fait pour essayer ne pas affoler la population, et étouffer un maximum l'affaire : il y avait eu très peu d'informations dans les journaux, et un seul reportage. Malgré ces précautions, de nombreux curieux avaient afflué à la recherche d'une créature fantastique, bien que les autorités aient confirmé avoir affaire à un tueur en série. Toutes les victimes étaient des touristes qui avaient été tués en dehors des pics d'affluence de vacanciers, et toutes s'étaient aventurées seules dans les bois malgré les mises en garde. L'idée de Will, comme celle de Myriam, était que leur tueur était un homme se prenant pour une bête, ou désirant en devenir une, et les psychiatres de la région furent tous consultés pour voir si un de leurs patients ne correspondait pas, en vain.
Aujourd'hui, alors qu'il finissait sa deuxième pâtisserie sous le regard ravi de son ami, il évoqua sa crainte de voir un nouveau meurtre se produire. Ils n'étaient pas dans la période d'affluence des touristes, mais il y en avait, et cela faisait trois ans environ que le tueur surnommé à tort « le Wendigo » par le public, n'avait plus agi.
― Il est probable qu'il passe à nouveau à l'acte, en effet. Mais on peut difficilement prévoir ses agissements... Je sais que des patrouilles sont effectuées, mais les bois sont immenses, et il est impossible de couvrir tout le périmètre. Espérons qu'aucun touriste ne commette l'imprudence de se rendre seul en forêt, dit Hannibal.
― Surtout en pleine saison de chasse. En parlant de ça, tu es toujours partant pour demain ?
― Plus que partant.
― Peut-être que nous croiserons « le Wendigo ». Tu sais, il y a vraiment des gens qui croient qu'une créature légendaire habite la forêt, plaisanta Will.
― Les esprits faibles ne supportent pas la peur qu'engendre une question sans réponse. S'ils ne trouvent pas de solution qui les satisfassent, ils l'inventent.
― N'est-ce pas ainsi que Dieu est né ? De l'esprit d'un homme terrifié...
― Terrifié ou en quête de pouvoir sur ses semblables. Ou peut-être les deux.
― Je ne fais pas partie de ceux qui ont peur. Nous serons deux, nous aurons des armes, et nous connaissons bien la partie de forêt dans laquelle nous iront.
Hannibal hocha la tête, but le fond de sa tasse puis proposa à Will de jouer aux échecs. Will perdait la plupart du temps, mais il accepta néanmoins : pour progresser, et pour lui faire plaisir. Il rentra chez lui en fin d'après-midi pour promener Winston, et le lendemain, il emmena le chien avec lui à la chasse. Des contrôles avaient lieu à l'entrée de la forêt, et il sortit spontanément son permis de chasse, tout en ayant une désagréable impression. Hannibal était extrêmement ponctuel, et même toujours un peu en l'avance, or il n'était pas là. Will regarda son portable et fit la moue en constatant que le chirurgien avait essayé de lui téléphoner, et qu'il lui avait envoyé un message indiquant qu'il était indisposé pour la journée. Le mot « indisposé » le fit cependant sourire, et il supposa qu'il avait une maladie qui impliquait de rester collé à ses toilettes. Il s'excusa de ne pas avoir vu son message, et lui souhaita un prompt rétablissement tout en ignorant son conseil : n'y va pas seul. Will jeta un coup d'œil à Winston et caressa sa tête, lui disant :
― Hey, je ne suis pas seul.
Le chien agita joyeusement la queue, et Will entra dans la forêt. Il fit une promenade tranquille et abattit un faisan que Winston se fit une joie de lui apporter, puis il continua sa marche jusqu'à un gros tronc d'arbre abattu où lui et Hannibal s'asseyaient parfois pour faire une pause. Il posa son fusil et le sac contenant le faisan et admira le paysage, respirant profondément les odeurs marquées de la forêt. Son chien s'éloigna un peu en trottinant, puis il renifla quelque chose au pied d'un arbre et aboya. Curieux, Will alla le rejoindre et s'accroupit. Il y avait une trace de... pied fin, long et griffu, et plusieurs marques remontant le long du tronc, comme si une créature y avait grimpé. Tout était étrangement silencieux, et Will se retourna vers l'endroit où il était assis un instant plus tôt, déglutissant à la vue du tronc nu. Son fusil de chasse et le faisan qu'il avait abattu avaient disparus. Un craquement retentit alors à quelques mètres de lui et Winston se mit à grogner. Entre les troncs, Will vit une silhouette humanoïde noire et maigre, avec de grands bois de cerf, des yeux qui paraissaient aveugles et le menton trempé de sang et de plumes. La créature laissa néanmoins très vite tomber le faisan pour foncer sur lui à toute allure, et Will se figea, tétanisé un bref instant par la peur. Sa seule pensée cohérente était qu'il allait mourir, et qu'il ne reverrait jamais Hannibal, mais Winston sauta en avant vers la chose et lui mordit la patte, la faisant saigner et émettre un son rauque.
Le policier se dépêcha de fuir, rapidement dépassé par son chien qui se retournait fréquemment pour voir s'il le suivait. Le monstre était juste derrière eux mais semblait jouer malgré sa blessure : il était assez rapide pour les rattraper sans peine, mais ne faisait que se rapprocher, et les pousser à courir davantage. Will cessa de l'entendre en approchant de la lisière des bois mais il n'arrêta pas, et heurta un de ses collègues de plein fouet en revenant parmi les hommes.
― Jimmy ! Il y a un... il y a... quelque chose dans les bois... Il me poursuivait...
― Tu l'as vu ? C'est notre homme ? À quoi il ressemble ?
― Je ne sais pas. J'ai juste déposé mon fusil un moment, et le faisan que j'avais abattu, puis j'ai entendu des bruits... On retrouvera peut-être des restes de l'oiseau. Et Winston a mordu le... il l'a mordu.
― Ok, j'appelle le gourou. On va ratisser le coin, en groupe. Toi, tu devrais rentrer chez toi avec Winston, mh ? Bon garçon ça... dit Jimmy, en caressant les oreilles du chien.
― Jimmy... faites gaffe. Je ne peux pas te dire ce que j'ai vu exactement parce que... je ne peux pas le croire moi-même.
― Si c'est notre homme, il porte sans doute un costume de monstre. C'était ta théorie, avec une fausse mâchoire, et...
― Ça avait l'air réel.
― Tu ne vas pas me dire que tu as vu un Wendigo ?
― Je n'en sais rien... Je ne sais pas.
― Brian va te ramener chez toi, reposes-toi Will. Je te tiens au courant si on trouve quoi que ce soit.
― Merci.
Une fois chez lui, Will donna à manger à Winston, prit une douche et pria pour qu'on trouve quelque chose prouvant qu'il n'avait pas rêvé. Jimmy avait parlé d'appeler le gourou, c'est à dire le représentant du FBI qui travaillait avec eux, un certain Jack Crawford. L'homme était connu pour son intransigeance et la dernière chose que Will souhaitait, c'était de passer pour un fou. Il se dit qu'il ferait mieux de ne pas parler de ce qu'il avait réellement vu, mais de ce qu'il pensait avoir vu, et il se glissa dans son lit en frissonnant pour se reposer. Winston sauta à côté de lui, et alors qu'habituellement, Will le faisait au moins dormir au bout du lit, ou dans son panier, il le laissa faire et se blottit contre lui, le caressant longuement avant de s'assoupir. Au réveil de sa petite sieste, il était moins nerveux, mais ce qu'il avait vu dans les bois le hantait toujours. Un message de Jimmy lui appris qu'ils avaient trouvé quelques empreintes étranges dont ils avaient pris des photos, d'importantes traces de griffes sur plusieurs arbres, ainsi que les restes du faisan et son fusil, mais qu'aucun des hommes n'avaient aperçu le tueur.
Will envoya un message à Hannibal en lui résumant rapidement les événements, et en lui demandant s'il allait mieux. Le chirurgien, probablement très malade, ne lui répondit que tard le soir, confirmant que son état s'améliorait, et qu'il devrait être sur pieds le lendemain. Il lui proposa aussi de venir le voir chez lui, ce que Will accepta, en fixant le rendez-vous l'après-midi. Le matin, il fut longuement interrogé par Myriam Lass, et expliqua ce qu'il avait vu, mais en émettant la supposition qu'il s'agissait d'un homme avec un costume extrêmement bien réalisé. Il aurait pu finir par croire lui-même à cette supposition, mais il revoyait nettement la silhouette trop maigre, les membres trop longs, et la démarche non humaine de la créature. Une fois de retour chez lui, il fouilla ses armoires à la recherche de biscuits ou de chocolats pour la venue d'Hannibal, ayant hâte de lui raconter les faits en toute sincérité.
Lorsqu'il ouvrit la porte à son ami qui était cinq minutes à l'avance, Winston se mit à gronder et à aboyer, ce qui le recula aussitôt, considérant le chien avec méfiance, et Will le retint par son collier alors qu'il ne cessait d'aboyer, ce qu'il ne faisait jamais habituellement.
― Qu'est-ce qui te prend ? Tu connais Hannibal... Il est déjà venu à la maison...
Mais Winston continuait de grogner, et Will dut le tirer par son collier jusqu'à sa niche dehors (qu'il n'utilisait quasiment jamais), le temps qu'Hannibal rentre dans la maison. Le chien tenta de le suivre quand il rentra à son tour, mais Will referma la porte, s'excusant auprès du chirurgien :
― Je suis vraiment désolé, il n'a jamais fait ça...
― Peut-être que ce qui s'est passé hier l'a perturbé. Cela lui passera, enfin je l'espère.
― Je le tiendrai lorsque tu repartiras, ne t'inquiètes pas.
― Je ne m'inquiète pas. Et je suis curieux de savoir ce qui s'est passé.
― Il n'y a qu'à toi que je peux dire ce que j'ai vraiment vu... C'est juste dingue. C'était... c'en était vraiment un. Un Wendigo. Je l'ai juste vu comme je te vois...
― Loin de moi l'idée de mettre ta parole en doute Will, mais les Wendigos... Ce sont de vieilles légendes, rien de plus, lui dit Hannibal, et il semblait à Will qu'il se retenait de sourire.
― C'est ce que je pensais aussi, mais... Je ne sais pas, j'ai l'impression de devenir fou. C'était si réel...
― Raconte-moi.
― Mmmh. Installe-toi d'abord, je vais faire un peu de café. Quoi que, je prendrais bien un whisky, tu en veux un ?
― Un café sera parfait, merci.
Will hocha la tête et s'en alla dans la cuisine, et d'un œil distrait, il observa Hannibal rejoindre le salon. Dehors, Winston grattait à la porte de la maison et aboyait encore, le son distrayant Will, mais pas suffisamment pour qu'il ne remarque pas la démarche curieuse du chirurgien. Hannibal boitait, et un long frisson couru le long de la colonne du policier lorsque ce dernier se retourna en lui souriant.
