Chapitre 2 Un correspondant suspect

Rien ne pouvait être pire que de trouver une correspondance secrète dans le cas d'un enlèvement. C'était le genre de coïncidence qui pouvait faire échouer une enquête, car un bon enquêteur ne croyait pas aux coïncidences. Et il y avait une raison à cela : le plus souvent, ça n'en était pas. Au contraire, le coupable gravitait généralement à proximité du point de rencontre de ces destins croisés. En conséquent, une fois que Harry fut de retour au Ministère, il affecta Megan à la lecture des lettres récupérées chez Malefoy. Geoffrey n'avait pas l'expérience nécessaire, Patricia avait toujours son ressenti négatif vis-à-vis de l'ancien Mangemort et Harry lui-même n'avait aucune envie d'en apprendre plus sur la vie secrète menée par Astoria.

Il se concentra donc sur ce qui avait pu être découvert à propos des étranges symboles tracés sur les documents de travail de la disparue. Comme Megan l'avait bien deviné, il s'agissait essentiellement de Runes en rapport avec les recherches sur le sortilège de protection mis au point par Astoria. Apparemment, c'était d'un niveau extrêmement avancé et spécialisé de Sortilèges, si bien que Patricia avait dû faire appel à un spécialiste d'enchantement des métaux pour l'aider à y voir plus clair. On attendait la réponse de cette expertise. Cependant, au milieu de toutes ces calligraphies, certains symboles, à première vue disposés au hasard, s'étaient révélés fort intéressants.

Ils apparaissaient de façon aléatoire dans les notes de la jeune femme, mais étaient en relation toujours directe avec une avancée majeure dans la découverte du sort, comme une sorte de mémo ou de démarcation pour s'y retrouver. Néanmoins, ces symboles n'avaient aucune signification dans les dictionnaires de Runes disponibles aux Archives. De plus, les variations d'un symbole à l'autre étaient extrêmement limitées et ne suivaient aucune séquence logique. Ce n'est que par la suite que Geoffrey fit une découverte importante, à savoir qu'il n'y avait non pas un type de symbole étrange, mais plusieurs, et que chacun était relié aux autres d'une façon différente.

Les deux Aurors en charge de ces documents avaient donc entrepris de regrouper à part tous les signes sortant de la norme pour pouvoir les dissocier du contenu des notes et les manipuler à leur guise. Comme Megan l'avait soupçonné – et comme il avait fini par devenir évident devant autant de complexité – il s'agissait d'un code. Le miracle se produisit lorsque Summers, qui passait par là, reconnut les idéogrammes comme appartenant à l'Ordre de Sargon. C'était une cellule de Mages Noirs de faible envergure, vouant un culte à un obscur sorcier vivant en Assyrie, et dont certains écrits lui attribuaient l'invention du Sortilège de la Mort. Les Adorateurs – comme ils s'autoproclamaient – étaient particulièrement friands de rituels interdits. Ils étaient plutôt marginaux, mais laissaient de temps à autre un cadavre derrière eux, si bien qu'une équipe était en permanence affectée à leur recherche.

Summers leur donna la partie du dossier consistant dans le déchiffrement du code avec lequel les Adorateurs communiquaient, ainsi qu'une liste des sorciers suspectés d'en faire partie. Harry vérifia lui-même la liste par acquis de conscience, mais ne trouva bien évidemment pas le nom d'Astoria. Aucun des noms ne semblait avoir de signification, mais il était évident que ces Mages Noirs utilisaient des alias. Le chef d'équipe jugea qu'il était temps de faire une mise au point entre ses différents coéquipiers, afin de voir de quel côté l'enquête allait se diriger.

« Bon, qu'avons-nous pu tirer de nos indices jusqu'à présent ?

— Les lettres semblent assez banales, révéla Megan. Un code pourrait bien sûr s'y cacher, mais je ne pense pas, car il y a des références entre différentes lettres qui n'ont en apparence pas grand-chose à voir. De ce que j'ai pu en conclure, c'est une relation très proche qu'il y a entre Greengrass et ce T.T.N., cependant je ne pense pas qu'ils soient amants.

— Amants ? s'étonna Patricia.

— Oui, selon toute vraisemblance, T.T.N. est un homme. Du moins, il s'exprime et pense comme une personne se considérant de sexe masculin.

— Es-tu certaine qu'ils ne sont pas amants ?

— Il n'y a pas de passages où ils se déclarent leur flamme mutuelle, ni d'eau de rose, avoua Megan. Ils ne se disent pas clairement qu'ils s'aiment. Cependant, la relation qu'ils entretiennent semble aller au-delà de la simple amitié.

— As-tu pu déterminer son âge ? s'enquit Harry.

— Il n'en est pas fait mention, mais je dirais qu'il doit avoir la vingtaine également. Il connaît la victime depuis plusieurs années et il fait parfois allusion à des événements communs vécus à Poudlard. Il affirme à plusieurs reprises avoir été à Serpentard. En tout cas, il a déjà assisté à des discussions dans leur Salle Commune. »

Harry ne préféra pas souligner le fait que faire un petit tour dans la Salle Commune des Serpentard n'était en aucun cas une preuve d'appartenir à la maison de Salazar, et qu'il en savait quelque chose. Avec le recul, il commençait à réaliser le nombre de décisions stupides qu'il avait pu prendre au cours de sa scolarité mais la plus stupide d'entre elles était d'y avoir entraîné Ron et Hermione à chaque fois.

« Bon, nous recherchons donc un ancien élève de Serpentard. Ça ne devrait pas poser trop de problèmes à ce niveau, la liste devrait être réduite. Si, par extrapolation, on se limitait à ceux ayant l'intelligence suffisante pour organiser un enlèvement et faire partie d'une organisation occulte tout en passant sous le radar du Ministère, on restreint également les possibilités. Quelque chose d'autre ?

— Rien des lettres.

— Pas plus des notes, avoua Geoffrey. J'ai contacté Finnigan, il m'a seulement dit que ses travaux corroboraient ce qu'avait présenté Greengrass lors du congrès…

— Seamus était présent ? » s'étonna Harry, qui en profita pour se gifler de sa propre bêtise. Il avait un ami enchanteur de métaux et il n'avait même pas pensé à lui poser la question. « Il a dit quelque chose d'autre ?

— Il confirme que la délégation britannique est allée boire un coup au Chaudron baveur hier soir, mais que Greengrass est partie peu après. Selon lui, elle aurait prétexté un rendez-vous et se serait rendue au Chemin de Traverse. J'ai questionné Mrs Londubat, elle m'a confirmé le témoignage de Finnigan, en précisant que c'était peu avant vingt-trois heures, soit bien après la fermeture des boutiques

— Hum… On tient là peut-être une piste intéressante. Stimpson, as-tu décodé le message crypté ?

— Pas complètement. Apparemment, il s'agit de lettres. Chaque configuration générale indique le groupe de lettres formant un mot spécifique, chaque légère modification indiquant la lettre correspondante. Du coup, je suis obligée de procéder mot à mot. Apparemment, il est question d'un rendez-vous et j'ai un nom partiel : blanc-blanc-E-O-blanc-O-blanc-E puis N-O-blanc-blanc. »

Quelque chose s'illumina dans l'esprit de Harry, comme s'il venait de se réveiller soudainement. Ses méninges s'emballèrent, si bien qu'il lui fallut quelques secondes pour mettre de l'ordre dans ses idées et vérifier plusieurs fois, afin d'être certain qu'il ne se trompait pas. Finalement, il dut se rendre à l'évidence qu'ils tenaient là un premier suspect très prometteur.

« Jones, je veux que vous alliez dans notre section des Archives magiques et reveniez avec le dossier de la famille Nott. Au complet.

— Tu penses à quelque chose ? s'interrogea l'intéressée.

— Nous allons nous rendre au Chemin de Traverse. Et plus particulièrement, au Magasin d'accessoires de Quidditch.

— On a raté quelque chose ? s'inquiéta Patricia.

— Theodore Nott travaille là-bas, c'est lui qui a vendu le Nimbus 3000 à Ginny. Et il correspond à notre profil. Jones, tu restes ici pour éplucher le dossier des Nott, je veux trouver une connexion entre leur famille et l'Ordre de Sargon. Demande de l'aide à Summers si tu en as besoin, mais trouve-moi quelque chose ! »

Harry n'avait pas terminé ses directives qu'il avait déjà attrapé sa cape et se trouvait à mi-chemin de la sortie. Il fallut quelques instants à Patricia et Geoffrey pour réagir, mais ils réussirent à le rattraper juste avant qu'il n'entre dans la zone de transplanage prioritaire du Bureau. Celle-ci permettait aux Aurors de se déplacer à leur guise sans avoir à traverser tout le Ministère pour rejoindre l'Atrium. C'était également très pratique pour conduire les suspects sans devoir s'étaler devant les autres employés.

L'équipe se rematérialisa devant l'entrée du Chaudron Baveur. Les flocons s'étaient mis à tomber, tandis qu'une brise les faisait tourbillonner. Les sorciers s'engouffrèrent sans attendre dans la taverne, qui s'avéra noire de monde. Harry repéra Hannah, attelée au bar, mais elle était tellement débordée par les clients qu'elle ne le remarqua même pas. Celui-ci ne s'en formalisa pas, n'ayant de toute façon pas vraiment le temps pour raconter de vieux souvenirs. Une fois dans l'arrière-cour, il tapota de sa baguette les briques permettant l'ouverture du passage vers le Chemin de Traverse.

À l'image du reste de Londres, celui-ci était recouvert d'un manteau blanc à travers lequel plusieurs familles essayaient de se frayer un chemin. Comme il fallait s'y attendre pour une fin de journée à quelques jours de Noël, la rue commerçante était tout aussi bondée que le bar derrière les Aurors. Cependant, Harry resta immobile quelques instants, hypnotisé par l'ambiance face à lui. Entre les sourires, les décorations multicolores – avec une dominance de vert et de rouge – et les cantiques qui résonnaient entre les vitrines, le temps sembla se dilater, faisant oublier au chef d'équipe la raison de sa venue précipitée.

Ce fut Patricia qui prit les devants en ouvrant la marche vers le magasin d'accessoires de Quidditch, qui était l'un des premiers, mais aussi l'un des plus populaires. Les trois Aurors durent se forcer un passage au milieu de la foule à coup de coudes, soulevant de nombreuses protestations. Ce fut encore pire lorsque les clients reconnurent Harry, la plupart se précipitant vers lui pour obtenir un autographe, quand il ne s'agissait pas de jeunes femmes qui s'allongeaient littéralement sur le sol pour se prosterner à ses pieds. Habituée à ce genre de situation depuis le temps, Patricia réussit à écarter l'attroupement tandis que Geoffrey en resta légèrement intimidé.

« Qu'est-ce que c'est que ce raffut ?! s'exclama une voix aigüe mais ferme.

— Faucett ! interpella Patricia. Nous sommes ici dans le cadre d'une enquête et nous souhaitons interroger un de tes employés.

— Bonjour à toi aussi, Stimpson. Les Aurors n'ont vraiment rien de mieux à faire que de venir me chercher des Noises une semaine de Noël ? »

Une jeune femme élancée se détacha de la cohue et toisa Patricia de ses yeux gris perçants, qui ressortaient d'avantage avec le teint pâle et les cheveux bruns de leur propriétaire. Il fallut quelques secondes à Harry pour reconnaître Sarah Faucett, une ancienne élève de Serdaigle, de la même année que Patricia. Son souvenir le plus marquant restait la fois où Rogue l'avait prise en flagrant délit d'ébats amoureux dans un massif de roses le soir du Bal de Noël. Il l'avait croisée plusieurs fois par la suite, mais rien de bien notable. Elle n'avait jamais rejoint l'AD et en tant que Née-Moldus, elle n'avait pas participé à la Bataille de Poudlard, faisant partie de ceux ayant eu la chance de fuir le pays.

C'était surprenant et inattendu de la retrouver ici, dans cette situation. D'autant plus que Patricia et elle semblaient bien se connaître. L'intervention avait en tout cas eu le mérite de plonger le magasin dans un profond silence, entrecoupé uniquement par les chœurs et le souffle du vent à l'extérieur.

« Désolé de vous importuner, Faucett, intervint Harry. Le Bureau se garde cependant le droit d'intervenir là où il le juge nécessaire. Nous sommes dans une enquête délicate et le nom d'un de vos employés est apparu.

— De qui s'agit-il ? demanda Faucett sans montrer d'intimidation. Je peux peut-être…

— Il s'agit de Théodore Nott.

— Qu'est-ce que tu me veux, Potter ? » demanda une voix provenant de l'arrière-boutique.

La silhouette filiforme qui en sortit fixa Harry d'un regard noir intense, au fond duquel on aurait presque pu voir une lueur malveillante. Cependant, un instant plus tard, on y voyait un mélange étrange entre lassitude et curiosité. Nott n'avait pratiquement pas changé depuis leur dernière rencontre dans les couloirs de Poudlard, si ce n'est qu'il ne ressemblait plus à un lapin grâce au bouc qu'il s'était laissé pousser. Lorsqu'il arriva à leur niveau, il n'accorda même pas un semblant d'attention à Patricia et Geoffrey, et Harry réalisa que l'ancien Serpentard faisait bien une demi-tête de plus que lui.

« Nous te cherchons, finit par articuler le chef d'équipe en se reprenant.

— Oui, j'avais cru comprendre. Ma question, c'est qu'est-ce que tu me veux au point de devoir perturber le fonctionnement de cette boutique au milieu des fêtes.

— Théodore Nott, commença Patrica, vous êtes en état d'arrestation…

— J'ai le droit de refuser de vous suivre, coupa Nott. Si vous ne me présentez pas une raison ou des preuves, j'ai le droit de ne pas vous suivre et de demander une procuration d'intervention signée par un membre du Magenmagot.

— On joue le récalcitrant qui se cache derrière la procédure ?

— S'il y a une procédure, Stimpson, c'est pour qu'elle soit suivie, rétorqua l'ancien Serpentard en quittant pour la première fois Harry du regard. Il me semble que c'était le cheval de guerre du Ministre Shacklebolt lors de sa dernière élection. Mon père ayant été un Mangemort, je suis habitué au harcèlement du Ministère. À la longue, j'ai fini par apprendre comment fonctionne la procédure pour ne plus être importuné. Je suis respectable.

— C'est ce que disaient justement les Mangemorts, notamment…

— Merci, Stimpson, coupa Harry. Très bien, Nott, si tu la joues ainsi, on va la jouer ainsi. Peut-on trouver un coin plus tranquille pour discuter ? »

Faucett répondit d'un hochement de tête silencieux à la requête de l'ancien Serpentard. Celui-ci fit signe aux trois Aurors de le suivre dans l'arrière-boutique. D'autres employés étaient présents, occupés à ranger et organiser les stocks. Nott les conduisit vers un bureau dont la porte branlante était dissimulée par des cartons remplis de gants de gardiens et de battes pour Batteurs. La pièce était des plus spartiates, avec un bureau éclairé par une bougie et deux chaises. L'ambiance ainsi créée avait quelque chose de confortable dans son exiguïté. Il y avait à peine assez d'espace pour les quatre sorciers et aucun ne décida de s'asseoir, même si Nott alla se placer derrière le meuble.

« Bon alors, vas-tu faire tomber le suspense ou dois-je attendre que Tu-Sais-Qui sorte de sa tombe ?

— Très amusant, répliqua Harry d'un ton glacial. C'est très simple : Malefoy est venu ce matin pour annoncer que sa fiancée, Astoria…

— Que lui est-il arrivé ? s'inquiéta soudainement Nott. On l'a tuée ?

— C'est un aveu ? s'emporta Patricia.

— Un aveu ? De… Que…, bafouilla le suspect avant de réaliser et se plonger dans le silence.

— Non, elle n'est pas morte, rassura alors Harry après l'avoir laissé mariné quelques instants. Du moins pas encore. Tout ce qu'on sait pour le moment, c'est qu'elle a été enlevée peu après la fin d'un congrès d'enchanteurs de métaux. Elle aurait été vue hier soir quittant le Chaudron Baveur en direction du Chemin de Traverse.

— Et pourquoi moi ? Je ne suis pas la seule personne à travailler ici. »

Harry ne répondit pas immédiatement et fit taire Patricia d'un geste. Ils avaient des preuves, mais en réalité, elles étaient partielles. Il était venu ici avec un pressentiment. Mais à présent, même si tout pointait vers Nott, quelque chose au fond de l'Auror clamait que l'ancien condisciple de Malefoy n'était pas leur suspect. Harry avait déjà vu ce regard quelque part, mais il ne se souvenait plus où exactement. Nott était impliqué d'une façon ou d'une autre à toute cette affaire.

« Nous avons plusieurs éléments incriminants, finit par révéler Harry, histoire d'appâter Nott. Nous avons pu mettre la main sur des documents appartenant à Astoria qui, après décryptage, semblent indiquer ton patronyme. Le codage employé fait clairement allusion à l'Ordre de Sargon…

— L'Ordre de quoi ? s'interloqua Nott. Écoute Potter, je sais que nous n'étions pas en de bons termes à Poudlard, mais c'était surtout Drago qui en avait après toi. Pour moi, tu m'étais complètement indifférent. Tu as mis mon père en prison, mais je ne vais pas t'en tenir rigueur. Depuis la mort de ma mère, il m'a plus ou moins délaissé de toute façon. Si tu es venu te venger, va falloir trouver autre chose.

— Malheureusement, ce n'est pas une vengeance personnelle. Astoria a bel et bien disparu et est en danger. Nous avons trouvé votre correspondance.

— Notre quoi ?

— On sait que vous vous écriviez ! renchérit Patricia en se penchant par-dessus la table. On a tout un carton de tes lettres, signées de ta main. Et si tu veux mon avis, quand il y a une disparition et un amant secret, ça fait un bon cocktail pour un coupable.

— Où étais-tu hier soir ?

— Ici, je finissais de compléter l'inventaire. »

Une alarme se déclencha dans l'esprit de Harry avant même qu'il n'en prenne conscience. Lorsqu'il réalisa ce qui se passait, il était déjà trop tard.

« Nott, ne fais pas… »

Instinctivement, le chef d'équipe tenta t'attraper sa baguette, mais une boule de feu repoussait déjà les trois Aurors en arrière. Lorsqu'elle se fut dissipée, Nott avait disparu.

« … l'imbécile. »

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