One-shot écrit dans le cadre de la cent-neuvième nuit d'écriture du FoF (Forum Francophone), sur le thème "Pansement". Entre 21h et 4h du matin, un thème par heure et autant de temps pour écrire un texte sur ce thème. Pour plus de précisions, vous pouvez m'envoyer un MP ! Texte écrit en une heure le lendemain de la Nuit.
Robin fixait la terre retournée, éventrée et encore constellée de vestiges du combat : morceaux de nourriture écrasés, débris de tonneaux ou de charrettes explosés, lambeaux de vêtements. A certains endroits, il y avait même du sang. Celui de son frère avait déposé une couche plus ruisselante et plus fraiche sur les traînées qui avaient commencé à se mélanger à la poussière.
Il essayait de se persuader que, s'il gardait obstinément la nuque ployée et le regard fixe, c'était parce que le combat l'avait vidé de ses forces, et qu'il avait urgemment besoin de se reposer. Également, que la disparition de Marianne avait fiché comme un aiguillon de douleur dans son coeur. La vérité, plus encore que tout cela, c'était qu'il n'arrivait pas à se résoudre à lever les yeux vers Gilles. Il avait trop honte de sa propre incompétence pour le regarder.
A quelques pas de lui, Fanny, qui soutenait la tête du jeune homme supplicié, et Azeem, qui avait ôté ses vêtements en loques, s'appliquaient à laver le sang et la saleté qui maculaient son corps. Ce n'était pas chose facile, car inconsciemment, il se débattait contre ces mains qui le touchaient, lui faisaient encore plus mal que ce qu'il souffrait déjà. Et ces gestes de lutte ouvraient les plaies, avivaient sa souffrance et son affolement.
"Chrétien, lança Azeem sans regarder son ami, viens le soutenir pendant que je recouds ses plaies."
Comme dans un brouillard, Robin se leva de son siège de fortune et s'approcha de son frère. Il devina dans son champ de vision que Fanny avait les yeux levés vers lui, mais il ne la regarda pas. Il avait laissé le shérif et sa sorcière faire du mal à son frère. Il venait de le retrouver et il le blessait déjà. Pire, s'ils n'avaient pas été frères, rien de tout cela ne serait arrivé. Il avait tellement honte.
Il se laissa tomber auprès de son frère et posa ses mains à la place de celles d'Azeem, sous la taille et le dos de son cadet. Le sang poissa sur ses doigts. Il déposa une couche plus fraiche et plus tiède sur celui qui avait commencé à sécher sur ses mains.
C'est à ce moment-là seulement que Robin leva les yeux vers son frère. Les yeux clos, la bouche légèrement entrouverte, il laissait encore de petits gémissements de souffrance passer le seuil de ses lèvres. Ses cheveux collaient à ses tempes et à son front; son corps était tellement recouvert de plaies qu'on ne distinguait presque plus sa peau. Robin sentit la nausée venir. Il détourna la tête pour essayer de la contrôler.
"Il est très affaibli, commença Fanny, qui soutenait toujours sa tête. Je crois que, depuis que je le connais, je ne l'ai jamais vu dans cet état."
Robin déglutit. Les remords lui broyaient la gorge.
"Je m'en doute, murmura-t-il en évitant de regarder son frère. Tout ça ne serait jamais arrivé si... s'il ne m'avait pas appris que nous étions frères..."
Fanny leva vers lui un regard rempli de sympathie.
"Ce garçon a bien plus souffert dans sa vie que tous les enfants que j'ai déjà eu l'occasion de croiser, dit-elle avec compassion. Ça n'a jamais excusé la plupart de ses comportements, mais je vois à présent tout ce qu'il a perdu à ne pas être avec toi."
Robin ne répondit rien. Il baissa la tête et murmura :
"Et tout ce qu'il perd à l'être aussi.
-Non, le détrompa sérieusement Fanny. Il n'a rien perdu à t'avoir trouvé comme frère. Au contraire. Il a beaucoup gagné.
-Comment ça ?
-Il a changé. Toute la journée d'hier, il a été drôle, serviable, gentil."
Robin ne répondit pas.
"Il est plus heureux.
-Et pourtant, tu vois bien dans quel état il est à cause de moi !"
Fanny lui retourna un sourire triste.
"Mon fils a failli être pendu parce que nous n'avons pas pu le protéger des hommes du shérif, répondit-elle. Parfois, tu peux seulement faire de ton mieux."
Robin sourit tristement.
Pendant ce temps-là, Azeem avait pris soin de recoudre les blessures les plus profondes du jeune homme, et appliqué des pansements sur celles qui l'étaient moins. Il jeta un rapide coup d'oeil à son ami, rassuré de percevoir un peu moins de culpabilité sur son visage et ses yeux se poser enfin franchement sur son frère.
"Là, ça devait tenir, déclara le maure en nouant le dernier bandage. Transporte-le à l'intérieur, ordonna-t-il ensuite, tandis que Fanny aidait Robin à basculer le jeune homme dans ses bras. Il va avoir besoin d'être au calme et au chaud, et nous devons parler de ta dulcinée."
Robin hocha fermement la tête. Fanny resta en arrière pour aider Azeem à remballer tout son matériel médical, et tandis qu'il se dirigeait vers le château, Gilles bougea dans ses bras. Il s'arrêta net et baissa la tête.
"Gilles ?"
Les paupières fragiles frémirent et deux éclats verts se mirent à briller à travers les fentes étroites de ses yeux.
"Gilles ? répéta Robin."
Son frère essaya de prononcer quelques mots, sans doute son nom, mais il n'y parvint pas. Cependant, son froncement de sourcils perdu et désorienté laissait assez peu de doutes sur la question qui devait tourner dans sa tête.
"Le bourreau et la sorcière du shérif sont morts, lui expliqua Robin d'une voix douce. Il s'est enfui avec Marianne, mais j'ai réussi à t'arracher à eux, Gilles. Tu n'as plus rien à craindre, à présent."
Le jeune homme sembla reprendre un peu ses esprits. De la culpabilité passa sur son visage épuisé.
"Ne t'inquiète pas pour ça, répondit Robin à sa question muette. Je vais le traquer et je la ramènerai. Mais en attendant... tu as besoin de te reposer."
Gilles essaya de lui sourire, mais sa tentative s'avéra peu fructueuse. Il était trop faible et il avait sûrement trop mal. Mais Robin lui sourit en retour.
"Moi aussi, je suis content que tu ailles bien."
Il souleva un peu son frère et plaça un baiser sur le côté de sa tête. Gilles cligna des yeux, surpris, et cette fois-ci, il parvint à sourire.
"Et maintenant, il nous faut un plan, murmura Robin, et la détermination était revenue dans ses yeux."
