Salut à toutes et à tous ! Je n'arrive pas à croire que cela fait si longtemps que je n'ai rien posté...Désolée !
Ce chapitre a été long à écrire car il est central à toute l'histoire de Mélisse...Donc je ne voulais pas le rater! J'espère qu'il vous plaira ! Bonne lecture!
PS: la chanson est "Fear not this night" tirée de Guild Wars 2. Je l'ai choisie en partant de la version de Malukah (sur youtube, tapez Malukah "Fear not this night" et vous trouverez!)
Edit: juste corrigé des fautes de frappe et d'orthographe qui m'ont (et vous ont certainement) agressées les yeux! Ouille ouille!
9. La chute de la Tour du cercle
Tout tourbillonnait autour d'elle. De plus en plus vite. Elle tombait. Ou bien elle montait, elle ne savait pas. Elle ne savait plus depuis de nombreuses heures. Soudain un voile noir tombait. Des silhouettes familières apparaissaient, des voix qui réveillaient des cauchemars, des cris, des rires et la terreur l'étreignait. Elle avait l'impression de revivre les mêmes horreurs encore et encore. Et comme toujours, elle se réveillait en sursaut, happant l'air telle une femme qui tenterait d'échapper à la noyade. Comme toujours depuis des heures, des jours, elle ne savait plus, une violente lumière pourpre brûla ses rétines et elle plongea son visage dans la fourrure rêche de Raki, se pelotonnant tout contre lui, l'entourant de ses bras. Elle le sentait trembler de tous ses membres, gémissant doucement, mais elle n'avait pas la force de le consoler. Les images bombardaient son esprit au bord de la rupture, toutes plus cruelles les unes que les autres, si différentes et pourtant si douloureuses. Mère brandissant le poing, Père lui jetant un regard dégoûté, Mara qui souriait en la regardant par-dessus l'épaule de Marcus juste avant de l'embrasser, Roland qui gisait dans une flaque de sang, Connor qui était transpercé par une épée, Cullen qui était dévoré par un torrent de flammes…Cette dernière image la secoua brutalement alors que la voix du templier résonnait à ses oreilles, comme elle l'avait fait depuis toutes ces heures passées dans ces cages magiques. Elle ne savait pas ce qu'il disait, ni lui, ni aucun des autres templiers agenouillés au sol, appuyés de tous leur poids sur leurs épées. Tout ce qu'elle savait c'était qu'ils répétaient tous les mêmes mots, les mêmes prières creuses et vides de sens. Et qu'à chaque heure ces monstres venaient et en emportaient un avec eux. Que le malheureux ne revenait jamais. Et que le nombre de voix diminuait, un par un. Le bourdonnement revint, plus fort. « Bâtarde ! Maudite bâtarde ! J'aurais du te laisser crever avec ta catin de mère ! » Elle lâcha un sanglot, essayant de fourrer son visage plus profondément dans la fourrure de son mabari et de se concentrer sur sa chaleur, son cœur qui battait la chamade et son corps puissant qui tremblotait contre elle. C'était la seule chose de vrai, se répétait-elle, tel un mantra. La seule chose de vrai. La seule chose de vrai.
Elle ne sut combien de temps ils restèrent là, allongés sur le sol glacé de cette salle déserte. Ce qui était sûr c'est qu'un mouvement de Raki la tira vivement de son cauchemar. Elle essaya de revenir à la réalité, revenir au temps présent, glissant ses doigts dans la fourrure brune. Les voix des templiers chuchotaient encore. Mais elles ne semblaient plus y croire…Plus du tout. Avec un effort qui lui arracha un gémissement de douleur, une lance semblant transpercer son crâne, elle se redressa sur un coude et tenta de concentrer son regard sur les autres cages magiques. Cela faisait longtemps que les serviteurs emprisonnés avec elle dans cette cage étaient morts de folie, n'intéressant pas les monstres. Dans la seconde cage, une dizaine de corps de templiers étaient étendus sur le sol, sans vie. Une violente nausée la prit. Ils avaient été plus de trente à être emprisonnés. Où étaient les autres ? Seul deux d'entre eux restaient, en position de prière, chuchotant les mots de foi qui ne pouvaient les sauver. A la vue de l'un d'eux, la chape de plomb recouvrant son esprit se fissura légèrement, le laissant prendre une bouffée d'air frais et de clarté. Les larmes coulèrent sur ses joues au sentiment de soulagement et de légèreté qui la submergea.
-Cullen…murmura-t-elle en se redressant avec difficulté.
A son mouvement, Raki leva la tête à son tour, couinant misérablement. Elle eut suffisamment de présence d'esprit pour le flatter et tenta de se trainer jusqu'au bord de la cage pour se rapprocher du templier. Comprenant ce qu'elle voulait, le mabari qui était toujours sous son bras se mit à ramper dans cette direction, l'aidant considérablement. Elle sentait son corps faillir. Depuis combien de temps n'avait-elle pas bougé, mangé ou bu ? A l'odeur nauséabonde qui flottait dans l'air, nul doute que les prisonniers s'étaient soulagés à l'endroit même où ils étaient, en proie à la terreur ou à la léthargie. Elle ne faisait pas exception. Mais elle ne s'en rendait même pas compte. Elle tentait désespérément de garder son attention sur la figure de templier. Il était agenouillé face à son épée plantée au sol, les deux mains reposant toujours sur la garde. Mais tout en sa posture hurlait sa fatigue et son éreintement. Sa tête pendait entre ses bras, ses épaules étaient voutées comme s'il portait un poids énorme sur son dos. Et pourtant, Mélisse voyait ses lèvres bouger, entendait ses paroles brisées arriver à ses oreilles. Il était encore là, juste de l'autre côté de cette barrière magique…Si seulement elle pouvait le toucher…
Ses doigts tendus entrèrent en contact avec la surface violette et un violent éclair emplit la pièce alors que le hurlement de la jeune femme résonna entre les murs glacés. Prostrée sur le sol souillé, Mélisse s'était rétractée autour de sa main brûlée, essayant de calmer les violents spasmes qui courraient le long de son bras. Son cœur tambourinait dans sa poitrine, se répercutant sourdement dans son crâne alors qu'elle entendait les couinements plaintifs de Raki au dessus d'elle. Elle sentit la truffe humide et tiède sur son visage et elle s'obligea à relever la tête pour rester ancrée à la réalité. Au-delà du mur violet, Cullen n'avait pas bougé. Comme s'il ne l'avait pas entendue. Comme si elle n'existait pas. Il était parti trop loin…Trop loin pour qu'elle puisse l'atteindre…Cette réalisation raviva soudain la violente haine qui avait envahi son cœur lorsqu'elle était arrivée à la Tour. La haine d'elle-même, de son impuissance face au destin, de jeux puérils du Créateur ! Elle s'était promis de changer les choses, de sauver Connor. Cette colère avait été apaisée durant ces longues semaines par ses nouvelles connaissances dont le templier qui se trouvait face à elle. Elle n'allait pas abandonner. Pas cette fois.
Aussi, poussant un grognement sourd, elle se redressa sur un bras, sentant aussitôt Raki venir se pelotonner contre elle pour la soutenir. Enfonçant ses doigts dans la fourrure rêche, Mélisse rampa de nouveau vers la barrière et s'en arrêta à quelques centimètres seulement, Raki grondant un avertissement à ses côtés. Là, elle se redressa en position assise et reprit son souffle, laissant les murmures du templier envelopper son esprit. La deuxième voix s'était éteinte. Il était seul de l'autre côté. Et elle ne savait pas comment l'aider.
Elle baissa ses yeux sur Raki, la tête lourde et bourdonnante toujours du choc du sort. Il levait vers elle ses deux petits yeux bruns larmoyants et tremblait de tous ses membres. Avec amertume, elle se rendit compte qu'il recherchait du réconfort en elle comme à chaque fois qu'il avait peur. Quelle ironie. Elle-même était plus que terrifiée…Elle inspira profondément, étrangement lasse, et se mit à caresser la grosse tête comme elle le faisait toujours lorsqu'il était dans cet état. Elle fit ce qu'elle faisait toujours pour le calmer. Elle entonna un chant.
Fear not this night / Ne crains pas cette nuit
You will not go astray / Tu ne t'égareras pas
Though shadows fall / Même si les ombres viennent
Still the stars find their way / Les étoiles trouvent leur voie
Awaken from a quiet sleep / Réveillé d'un sommeil paisible
Hear the whispering of the wind / Entend le murmure du vent
Awaken as the silence grows / Réveillé alors que le silence s'étend
In the solitude of the night / Dans la solitude dans la nuit
Darkness spreads through all the land / L'obscurité se répand sur les terres
And your weary eyes open silently / Et tes yeux las s'ouvrent sans un bruit
Sunsets have forsaken all / L'aube a tout abandonné
The most far off horizons / Jusqu'aux horizons les plus lointains
Nightmares come when shadows grow / Les cauchemars viennent lorsque les ombres croissent
Eyes close and heartbeats slow / Les yeux se ferment et les battements de cœurs ralentissent
Fear not this night / Ne crains pas cette nuit
You will not go astray / Tu ne t'égareras pas
Though shadows fall / Même si les ombres viennent
Still the stars find their way / Les étoiles trouvent leur voie
And you can always be strong / Et tu peux toujours rester fort
Lift your voice with the first light of dawn / Elève ta voix avec la première lueur de l'aube
Dawn's just a heartbeat away / L'aube sera là dans un battement de cœur
Hope's just a sunrise away / L'espoir viendra avec le lever du soleil
Le chant emplit la cage magique, traversant la barrière, résonnant sur les murs froids. Sa voix était faible et tremblotante. Et pourtant, elle en retira un certain confort. Les tremblements de Raki cessèrent sur ses genoux, ses doigts glissant sur sa fourrure douce et des souvenirs doux et chauds, emplis de mélancolie vinrent s'immiscer dans son esprit éteint. Elle se souvenait des doigts fins de sa mère dans ses cheveux, de sa voix douce et veloutée, de ces instants si calmes, si rares qu'elle se retenait presque de respirer de peur de se réveiller. Cette chanson représentait cela pour elle, des mémoires lointaines de bonheur. Peu importe qu'il ait été fragile et de courte durée, ou même tinté d'une légère douleur. Ces instants là avaient été vrais. Et ils brûlaient dans son cœur tel un feu dans l'âtre d'une cheminée. Réconfortant. Doux. Sûr.
Alors qu'elle continuait son chant, ses forces diminuant peu à peu, elle s'aperçut du coin de l'œil que Cullen avait tourné la tête vers elle. Les yeux caramel se posaient sur elle, comme s'il ne comprenait pas ce qu'il voyait, comme s'il essayait désespérément de se rappeler de quelque chose. Et les larmes qui roulaient sur ses joues étaient les mêmes que celles que versaient Mélisse. Des larmes de colère, d'impuissance…De peur. Peu importait au fond qu'ils soient dans des cages séparés ou ensemble. Ils se comprenaient d'un simple regard. Ils étaient perdus. Tous les deux. Personne ne viendrait à leur secours. Ni les Templiers, ni le Créateur. Il n'y avait qu'eux qui restaient. Personne d'autre. Aussi Cullen se redressa doucement, s'appuyant de tout son poids sur son épée. Continuant de fredonner, Mélisse le suivit des yeux lorsqu'il abandonna son arme pour faire deux pas chancelants vers elle et tomber à genoux à ses côtés, de l'autre côté de la barrière. Il resta là, la tête penchée en avant, le souffle court et rauque, ses épaules se levant et s'affaissant à chaque douloureuse inspiration. Et lorsque la voix de Mélisse s'éteignit, trop faible et épuisée pour continuer, il joignit les mains et reprit ses prières. Pour que le silence ne s'installe pas. Pour que la nuit ne tombe pas sur eux. Et que les ombres restent à distance.
oOo
Mélisse s'éveilla dans une plaine immense. L'herbe y était bleue et elle ondulait doucement dans le vent tiède du soir. La jeune guerrière se redressa, légèrement perdue de se retrouver en ce lieu et surtout dans cet état. Elle se sentait bien, régénérée, toute douleur ayant disparue. Elle baissa les yeux sur ses vêtements pour y découvrir une robe simple mais bien plus délicate que tout ce qu'elle avait pu porter jusque là. La longue tresse de cheveux bruns entremêlés de rubans rouge la déconcerta quelque peu également. Jamais elle n'avait eu les cheveux si longs… Elle releva les yeux, essayant de s'orienter, de savoir où elle se trouvait lorsque son regard tomba sur une femme qui se trouvait là. Un étrange malaise l'envahit alors que l'inconnue la fixait de ses yeux violets, lui faisant signe d'approcher. Elle obéit, incapable de faire autrement, et continua à dévisager, fascinée, la splendide créature qui lui tendait la main. Elle avait la peau violette sombre qui luisait telle des écailles de serpent. Ses vêtements, extrêmement légers et qui auraient causé scandale à la Cour du roi, mettaient en valeur ses formes pulpeuses en cachant tout juste sa modestie. Mais c'était la confiance et l'arrogance qu'elle dégageait qui la rendait si belle aux yeux de Mélisse. Même ses étranges cornes noires qui jaillissaient de son front ou ces vives flammes qui cascadaient sur son crâne ne gâchaient en rien sa beauté. Comment refuser quoique ce soit à cette femme ?
Alors qu'elle posait sa main dans celle griffue de la créature, Mélisse se sentit emplie d'une vague de bien être. Elle n'avait plus rien à craindre après tout. Elle était en sécurité ici. Tout irait bien.
-Oui, tout ira bien, fit la femme d'une voix douce et chaude alors que Mélisse tournait son regard vers elle pour lui sourire. Je peux te l'assurer car je connais le futur.
-Le futur ? répéta la guerrière, ébranlée par ces paroles.
-Bien sûr, répondit la créature avec un si gentil sourire. Regarde là bas.
Mélisse s'arracha à la contemplation du beau visage pour reporter son regard dans la direction indiquée par la main gracile.
Au milieu du champ à quelques dizaines de pas de là se dressait un chêne magnifique. Le tronc était énorme, les branches solides et un épais feuillage apportait ombre et fraicheur au sol échauffé par le soleil écrasant. Nul doute qu'il devait aussi protéger les voyageurs égarés lors des longs orages et que ses racines devaient s'enfoncer au plus profond de la terre. Allongé au pied de l'arbre centenaire, se tenait un mabari. Le plus bel animal que Mélisse n'ait jamais vu. Immobile, la tête droite, le port altier, l'animal semblait monter la garde telle une sentinelle vigilante. Massif, musclé, le chien de guerre ressemblait aux statues qui ornaient les palais de Férelden. Son pelage doré scintillait dans la lumière du soleil lui conférant une aura magique. Alors que Mélisse allait faire un pas vers lui, fascinée, un loup argenté apparut de derrière le tronc de l'arbre. Elle se figea alors que les yeux bleu glace de la bête se braquèrent sur elle. Ils restèrent de longues secondes ainsi, à s'observer, en retenant leur souffle, puis l'animal détourna la tête et bondit dans les airs. En un éclat d'argent, il se transforma en un aigle blanc qui s'envola à tire d'ailes, loin, si loin que bientôt elle ne le vit plus.
Ce fut alors que Mélisse se rendit compte qu'elle était tombée à genoux au sol, qu'elle avait le souffle court, qu'une violente nausée l'assaillait et que tout son corps tremblait. Les larmes coulaient à flots sur ses joues et son cœur lui faisait si mal qu'elle avait de la peine à ne pas hurler. Elle ne comprenait pas ce qu'il se passait. Pourquoi tant de douleur tout à coup ? Que se passait-il ? Un aboiement vint à ses oreilles et elle releva vivement la tête, cherchant à voir si c'était le mabari doré qui l'appelait, mais il avait disparu avec le chêne. Tout avait disparu. Elle se retrouvait seule dans cette plaine d'herbe bleue avec cette étrange femme. L'air y était doux et frais. Elle aurait du se sentir bien... mais non. Quelque chose n'allait pas. De la couleur de l'herbe…Au sourire affiché sur les lèvres pulpeuses de l'inconnue.
-Alors ? Que penses-tu de ton futur ? susurra-t-elle en avançant vers elle, ondulant ses hanches larges.
Mélisse tenta vivement de reculer, toutes les fibres de son corps voulant soudain s'éloigner de cette femme. De nouveau un aboiement résonna au loin. Ainsi qu'une voix. Une voix qui l'appelait.
La créature fronça les sourcils, d'un air irrité, sans pour autant la quitter de ses yeux violets :
-Cette douleur que tu as ressentie ? commença-t-elle. Ce n'est qu'un avant goût de ce que tu subiras.
Mélisse se pétrifia, incapable de respirer. Comment… ? La créature fit un autre pas vers elle, un sourire désormais sadique accroché aux lèvres :
-Ton futur est sombre, bien plus sombre que celui des autres humains que j'ai rencontré. Voilà pourquoi…l'offre que je te propose n'en sera que plus délicieuse.
Elle passa sa langue rose sur ses lèvres, ses yeux brillants d'une gourmandise perverse :
-Je sais ce que tu veux, ce que tu désires. Tu ne veux plus de souffrance, tu ne veux plus perdre des êtres chers ni assister à des drames sordides. Malheureusement…Ton futur en est empli.
Elle s'agenouilla doucement face à la jeune femme toujours prostrée au sol, incapable de bouger, et tendit la main vers elle :
-Mais…Je peux t'aider. Un seul mot de ta part et tu pourras demeurer ici. Ce futur n'arrivera jamais. Je te le promets.
Mélisse ne savait plus que faire. La douleur qui broyait ses côtes était cuisante, insupportable. C'était comme si elle avait perdu Roland, encore une fois.
Un aboiement.
Perdu Roland…Oui, elle l'avait bien perdu…Et elle ne voulait perdre ni Connor…Ni
Cullen…Ni Raki.
Son nom hurlé de nouveau.
Si elle restait ici, elle ne pourrait pas empêcher ce qui arriverait. Et même si elle n'était bonne à rien et qu'elle échouait toujours, elle demeurait la sœur de Roland et la maitresse de Raki. Elle demeurait une Gilmore. « Mon bras pour épée, mon corps pour bouclier ».
La créature lut sa décision dans ses yeux et le beau visage fut soudain déformé par la rage. Des crocs jaillirent de sa bouche grande ouverte alors qu'un sifflement strident emplit l'air. Une violente lumière aveugla Mélisse et elle se sentit soudain happée en arrière. Face à elle, la créature disparaissait et seuls ses cris parvenaient à ses oreilles :
-Tu le regretteras humaine ! Car tu souffriras ! Je te retrouverai, je serai de nouveau à tes côtés ! Et ce jour-là, crois moi, tu accepteras mon offre sans hésiter !
Un rire démoniaque emplit la lumière éclatante et puis soudain, tout devint noir.
oOo
L'aboiement et les hurlements la secouèrent vivement et elle réussit à ouvrir les yeux avec effort. Son corps entier n'était que douleur, complètement gelé à être resté allongé durant ce qui avait du être des heures, et la faible lumière de la pièce lui brûlait la rétine. Le souvenir de sa vision était encore vivide dans son esprit comme marqué au fer blanc et il lui fallut de longues secondes pour se rendre compte qu'elle n'était plus dans cette étrange prairie. L'aboiement reprit face à elle et elle leva les yeux pour apercevoir un mabari et un homme derrière la barrière magique. La bête lui était vaguement connue. Le chien de guerre continuait à japper, essayant de tirer une réaction de Raki qui était pressé contre elle mais totalement immobile. Elle aurait paniqué face à ce comportement si étrange de la part de son chien si elle avait eu plus de forces. Mais elle était plus qu'épuisée. Elle n'était qu'une coquille vide. La tête reposant toujours au sol, elle posa son regard clair sur l'homme qui s'était mis à lui parler rapidement, un mélange de soulagement et d'angoisse sur ses traits. Lui…Lui elle le connaissait…Peut être…Elle n'était sure de rien.
-Dame Gilmore ! appela-t-il pour la énième fois, ses yeux dorés dévorés d'inquiétude. Vous m'entendez ?
Elle se contenta de le dévisager, essayant de comprendre pourquoi il était si angoissé. Mais c'était trop fatigant…Alors que ses paupières se fermaient d'elle-même, l'homme l'appela vivement :
-Non non non ! Mélisse ! Restez avec moi !
Elle reconnut son prénom et obéit, bien que ce soit difficile. Elle lut le soulagement sur le visage du guerrier et un magnifique sourire vint éclairer ses traits. Elle observa tout cela avec une légère fascination. Elle aimait ce sourire. Vraiment beaucoup.
-C'est bien, encouragea-t-il en repoussant gentiment le mabari à ses côtés alors que ce dernier s'était un peu trop approché de la barrière. Restez éveillée. Ne laissez pas les démons l'emporter.
Les démons…Oui, il y avait eu des démons…Ils étaient apparus, de nul part, envahissant ces murs, écorchant, massacrant tout sur leur passage. Des mages avaient résisté…D'autres avaient succombé…Certains avaient cédé à la tentation. Elle se rappela la façon dont le corps de Neria s'était distendu avant d'exploser en une pluie sanglante pour dévoiler une monstruosité sous la peau arrachée. Elle se rappela de l'horreur absolu sur le visage de Cullen à ses côtés. Cullen…
Forçant son cou glacé à bouger et lâchant un gémissement de douleur, elle tourna la tête vers l'autre cage. Il était là. Encore agenouillé, les mains jointes, la posture plus affaissée que jamais. Mais il était là. Face à elle. Encore droit. Et il marmonnait des phrases sans aucun sens. Il devait être à bout de forces…Sans doute était-ce son tour d'emplir le silence de paroles…
Aussi, Mélisse força son corps à bouger et tendit la main vers lui.
-Fear not this night…You will not go astray…chantonna-t-elle, ignorant les hurlements assourdis derrière elle alors que ses doigts s'approchaient de la barrière.
Et sa peau entra en contact avec le voile violet. Un éclair illumina la pièce. La violente douleur électrifia son bras, lançant son cœur dans une course effrénée et causant d'atroces spasmes dans ses muscles. Mais elle ne retira pas sa main. Elle avait l'habitude. Et peut être…Peut être que cette fois elle arriverait à le toucher avant de s'évanouir de douleur. Les hurlements retentirent de nouveau, lui disant de retirer sa main, et elle perçut comme de violents coups donnés sur la barrière. Dans son dos, Raki se mit à hurler à la mort, n'ayant plus la force de la pousser hors de portée comme il l'avait fait toutes les fois précédentes. Une odeur de chair brûlée vint emplir ses narines alors qu'un grésillement résonnait à ses oreilles. Et soudain une voix familière perça le silence.
-Assez !
Cette voix la percute de plein fouet et elle eut un mouvement de recul, comme à chaque fois qu'elle l'entendait. A peine ses doigts quittèrent la barrière que la douleur la submergea et elle retomba lourdement sur le sol, incapable même de crier. Perdue dans un néant de souffrance, elle entendait tout juste les voix à côté d'elle.
-Ça suffit ! continua la voix, plus en colère que jamais. Qu'est ce que c'est que ce vacarme ?! Vous voulez attirer tous les démons de la Tour ici ?!
Elle était en train de se brûler la main sur cette saloperie de barrière ! répliqua la voix du guerrier d'un ton dur. Vous auriez sans doute voulu que je la laisse faire ?
-Ça n'est pas mon problème !
Il y eut un silence lourd puis de nouveau des pas :
-Elle n'a que ce qu'elle mérite.
-Comment pouvez-vous dire une chose pareille ?! s'offusqua le guerrier.
-Elle est faible ! Elle l'a toujours été ! Si elle avait su se défendre, elle ne serait pas là prostrée dans sa propre fange avec le cerveau fondu !
Un début de protestation offensée s'éleva d'une troisième personne dans la pièce mais la voix familière coupa court à la discussion :
-Il suffit ! Je n'ai pas le temps de m'occuper des problèmes de chaque personne pathétique que nous rencontrons en cours de route ! Nous avons un Enclin à arrêter et je crois m'être déjà montrée plus que généreuse sur les tours et détours que nous avons faits pour sauver ce gosse ! Alors ne perdons pas plus de temps ! En avant !
Ces mots tirèrent Mélisse de sa torpeur. Elle devait y aller. « Les lauriers toujours se déploieront ». Dans un mouvement désespéré elle se redressa en position assise mais n'arriva pas plus loin, sa tête retombant vers l'avant. Tout son corps tremblait, incapable de faire plus, alors que son esprit lui hurlait de se lever, de prendre les armes et de se jeter sur l'ennemi aux côtés de la noble dame. Aussitôt, l'homme réapparut de l'autre côté de la barrière, tentant de capter son regard, sans succès :
-Tenez bon Mélisse, déclara-t-il d'un ton plein d'assurance. Nous allons vous sortir de là.
Il disparut aussitôt, la laissant seule dans la pièce avec un Raki immobile dans son dos et Cullen toujours agenouillé face à elle. Seul le grésillement de la barrière emplissait la pièce avec les murmures du templier. Cette nouvelle rengaine qu'il répétait inlassablement depuis des heures et des heures.
-Tuez les tous. Tuez les tous. Tuez les tous...
oOo
Lorsqu'elle ouvrit de nouveaux les yeux, elle crut être revenue dans cette étrange plaine à l'herbe bleue. Lasse, le corps lourd et l'esprit fatigué, elle cligna doucement des paupières, essayant de se tirer de la torpeur qui l'assaillait. Après de longues minutes, elle réussit à remuer les doigts et sentit avec soulagement la fourrure rêche et familière sous son toucher. Il était là. Il était toujours là. Rassemblant ses forces, elle tourna la tête sur le côté pour rencontrer le regard gris de la femme mage qui se tenait à ses côtés. Cette dernière avait les mains tendues au dessus d'elle et ses paumes luisaient d'une douce lueur bleutée. Mélisse chercha avec difficulté dans sa mémoire où est ce qu'elle avait déjà vu ce visage. Et lorsque la femme lui adressa un gentil sourire, elle se souvint :
-Wynne… souffla-t-elle d'une voix rauque.
-Je suis là mon enfant, répondit la femme aux cheveux blancs en interrompant son sort de soin pour lui prendre doucement la main. Tout va bien désormais. Dormez encore un peu.
Mélisse luttait pour garder les yeux ouverts, l'engourdissement la gagnant de nouveau.
-Raki ?...murmura-t-elle.
-En sécurité, à vos côtés, la rassura Wynne en pressant gentiment sa main dans les siennes. Tout va bien.
La jeune femme déglutit avec difficulté, sa gorge sèche la faisant affreusement souffrir. Elle sentit ses yeux se fermer et le néant la recouvrir.
-Cullen ?...
Elle sentit l'hésitation de la femme à ses côtés. Et la panique qui l'envahit fut balayée par l'obscurité qui l'enveloppa.
oOo
Lorsqu'elle se réveilla de nouveau, se fut comme sortir d'un cauchemar. Elle se trouvait dans un lit douillet aux draps propres et elle-même était lavée et habillée d'une tunique immaculée. Raki ronflait sereinement à ses côtés et bien entendu se jeta sur elle à peine eut-il senti qu'elle bougeait le petit doigt. Il allait bien. Il était vivant. Elle vécut les moments suivants comme dans un rêve, se levant, s'habillant et quittant sa chambre sans aucun tracas. Certes son corps était endolori et une légère nausée subsistait mais rien qui ne laissait paraitre ce qu'elle avait enduré durant des jours. Les seuls stigmates visibles qu'elle conservait de l'horreur vécue étaient les profondes brûlures sur ses mains. Ces dernières étaient enveloppées de bandages frais et elle pouvait plier les doigts si elle faisait fi de la douleur qui pulsait dans sa chair. En parcourant le couloir familier qui la menait au réfectoire, un étrange malaise l'envahit. Avait-elle cauchemardé ce qu'il s'était passé ? L'avait elle vraiment vécu ?
A peine eut-elle descendu les escaliers pour pénétrer dans le réfectoire qu'elle comprit que cela n'avait rien eu d'un cauchemar. Partout dans la salle, sur les murs, sur le sol, recouvrant les tables et les bancs, cette immonde masse de chair palpitante subsistait. Il y avait là une dizaine de personnes, templiers très certainement, qui entreprenaient de nettoyer ces restes répugnants. Ces restes humains. Mélisse fit vivement demi-tour et ne put faire que quelques pas avant de vomir. Elle n'avait rien dans l'estomac, seule de la bile acide coula de ses lèvres, tous les muscles de son corps se contractant violemment. Elle tremblait, essayant de reprendre son souffle et de calmer son cœur emballé, alors que Raki gémissait à ses pieds, levant vers elle ses petits yeux bruns inquiets. Elle sentit alors une main se poser sur son épaule et se retourna pour rencontrer le regard doré du guerrier qui la dévisageait. Elle le reconnut aussitôt. L'homme de l'autre côté de la barrière. Celui qui l'avait encouragé à tenir bon.
-Ser Alistair…souffla-t-elle d'une voix tremblante, s'appuyant sur la grosse tête de Raki pour se tenir debout.
-Dame Gilmore, répondit-il en hochant la tête, saisissant gentiment son avant bras pour l'aider à maintenir son équilibre. Je vois que vous avez repris suffisamment de forces pour fuguer.
Il esquissa un gentil sourire face à son air légèrement perdu :
-J'étais venu prendre de vos nouvelles et j'ai trouvé votre chambre vide.
-Je suis désolée de vous avoir causé du souci…souffla-t-elle, reprenant petit à petit ses esprits.
-Je n'étais pas inquiet, assura-t-il toujours souriant. Après tout, votre garde du corps-bouillote était à vos côtés.
Raki lâcha un aboiement fier et le guerrier éclata de rire. Sentant ses muscles se détendre, Mélisse esquissa à son tour un sourire, ses doigts courant dans les poils rêches du pelage du mabari. Elle allait remercier Alistair d'être venue à sa rencontre lorsque deux templiers sortirent du réfectoire avec des seaux remplis de matière rosâtre et gluante. L'image du visage de Neria éclaté par une masse bubonneuse de chair rouge frappa son esprit et elle se plia en deux, le corps secoué de spasmes, incapable même de vomir de la bile. Elle sentit les bras d'Alistair l'attraper vivement, pour éviter qu'elle ne tombe, et la guider doucement mais fermement loin de cette pièce. Elle fermait les yeux, du plus fort qu'elle pouvait, mais les images revenaient, encore et encore. Elle sentit qu'on l'asseyait, il y eut des voix familières, le contact doux et mouillé contre sa main qu'elle accueillit avec joie, se recroquevillant sur elle-même pour fourrer son visage dans la fourrure drue de Raki. Là, inspirant fébrilement l'odeur forte du mabari, elle essaya de se calmer, se répétant inlassablement les mêmes mots qui se voulaient rassurants mais qui avaient été si vides de sens dans cette prison magique. Tout ira bien. Cela passera. Tout ira bien.
Une main fraîche vint se poser contre sa nuque et elle se redressa lentement, ouvrant doucement les yeux de peur de voir une abomination face à elle. Il n'en fut rien. Agenouillée à côté de Raki, se tenait Wynne qui lui souriait gentiment. Derrière cette dernière, Alistair la dévisageait, un air inquiet sur le visage.
-Buvez cela mon enfant, dit la femme mage en lui plaçant une tasse de liquide fumant entre les mains. Cela vous fera du bien.
Mélisse n'eut même pas la force de demander ce qu'était cette mixture. Elle hocha la tête, remerciant cette si gentille femme par un regard, et porta le liquide à ses lèvres. C'était âcre et amer. Mais chaud, si chaud qu'elle le sentit glisser dans sa gorge et tapisser son estomac crispé d'une couverture moelleuse et réconfortante. Après la deuxième gorgée, elle sentit son corps se détendre et poussa un soupir d'aise, laissant aller sa tête contre le mur derrière elle. Elle se sentait bien mieux…
Wynne se redressa, son habituel gentil sourire aux lèvres, et leva une main entourée d'un halo de lumière bleu au niveau du visage de la jeune femme. Cette dernière ne bougea pas, suivant d'un air las la lumière qui passa devant son front puis le long de ses bras, son torse, son estomac pour finir sur ses mains. Raki ne broncha pas non plus, gardant sa lourde tête posée sur sa cuisse. Elle comprit que Wynne avait du faire cela nombre de fois ces derniers temps s'il y était habitué. Avait-elle veillé sur elle durant toute sa convalescence ?
-Vous vous êtes levée trop tôt, lui apprit la mage lorsqu'elle eut fini de l'examiner. Vous avez encore besoin de repos.
Je me sentais bien pourtant, murmura Mélisse en faisant tourner la tasse chaude dans ses mains blessées.
-Les soins magiques soignent les os et les muscles, lui apprit Wynne en s'éloignant pour aller chercher de nouveaux bandages. Votre esprit, lui, a besoin de repos.
A ces mots, Mélisse tressaillit. Elle ne voulait pas se rendormir. Elle avait trop peur que tout ceci ne soit qu'un rêve. Et s'il était, elle ne voulait pas s'en réveiller. Elle sursauta légèrement lorsqu'Alistair vint s'asseoir à ses côtés, une tasse de liquide fumant entre les mains. La voyant le dévisager avec étonnement, il lui fit un clin d'œil avant de porter un doigt à bouche pour l'inciter à garder le silence. Sans savoir pourquoi, elle sentit ses joues s'enflammer et elle détourna le regard. C'était la boisson qui avait provoqué cette réaction. Oui, c'était surement cela.
Wynne revint quelques minutes plus tard et entreprit de changer les bandages qui entouraient ses mains blessées. Elle avait des gestes doux et assurés ce qui rendit l'expérience moins douloureuse. Néanmoins Mélisse fut effondrée par la vision de ses chairs brûlées et craquelées à ce point. Pourrait-elle de nouveau tenir un arc ? Elle savait que la douleur était amoindrie grâce aux soins de la douce Wynne mais qu'en serait-il une voix l'effet du sort estompé ? Un archer incapable de bander son arc n'était bon à rien. Elle ne serait plus utile à personne…
-Cela guérira, dit Wynne en voyant son visage crispé par l'angoisse. Il faudra du temps, un bon traitement et beaucoup de patience. Ainsi qu'une bonne tisane d'Elfidée et de Lotus si Alistair n'a pas bu tout mon stock d'ici là, ajouta-t-elle en fronçant les sourcils à l'intention du guerrier.
-Mais pas du tout ! répliqua ce dernier d'un ton outré. Elle n'allait pas tout finir et cela aurait été dommage de laisser perdre, c'est tout !
-Et qui vous a dit qu'elle n'en reprendrait pas ? Vous ne lui avait même pas demandé.
-Elle n'a même pas fini sa tasse ! Et puis…ce n'est pas bon quand c'est froid, marmonna-t-il d'un ton enfantin en plongeant de nouveau ses lèvres dans le liquide fumant.
Mélisse esquissa un sourire face à cette chamaillerie bon-enfant. Elle se sentait mieux, bien mieux, la potion chaude dans son estomac et cette douce ambiance conviviale autour d'elle. Elle était en sécurité. Raki d'un côté et Alistair de l'autre, si près qu'elle sentait sa chaleur au travers de leurs vêtements. Tout ira bien. Elle y croyait un peu plus désormais.
Wynne se redressa de nouveau face à elle et Mélisse laissa son regard clair glisser sur ses bandages. Elle se souvenait de la douleur, de ses blessures. Elle se souvenait de tout.
-Wynne ?...
-Oui mon enfant ?
-Lorsque je vous ai demandé des nouvelles de Cullen, vous ne m'avez pas répondu…pourquoi ?
Elle sentit, plus qu'elle ne vit, le regard qu'Alistair jeta à la femme qui se tenait un peu plus loin dans la pièce. Il y eut un moment de silence lourd et gêné avant que la femme mage ne pousse un profond soupir :
-Le Templier Cullen est en vie, lui apprit-elle. Mais il est différent du jeune homme que vous avez connu, ajouta-t-elle rapidement en voyant le soulagement éclairer les traits de la jeune femme.
Cette dernière ignora ces dernières paroles, se levant prestement et poussant son chien à trouver le templier. Elle disparut en quelques instants à la suite de l'animal qui jappait de joie. Alistair qui s'était vivement levé à sa suite fut retenu par la femme mage qui lui adressa un regard triste :
-Laissez-la y aller seule.
-Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, répondit-il d'un ton inquiet, ses yeux dorés fixés sur le couloir où la jeune femme avait disparu. Elle risque d'avoir besoin d'aide avec lui.
-Non. Pas avec lui.
Face au regard qu'elle reçut du guerrier, Wynne poussa un petit soupir las :
-C'est avec elle-même qu'elle va devoir faire face. Elle va devoir choisir entre les deux façons de surpasser ce qu'il s'est passé ici : la tête haute ou en finissant comme lui. Brisé.
A suivre dans le chapitre 10. Brisés
Voilou, c'est fini! Alors, qu'en pensez vous? Dans le prochain chapitre, Mélisse quittera la Tour (et donc Cullen, snif...) pour retourner à Golefalois et finir sa quête. Mais que trouvera-t-elle une fois là bas ? Et à quel point est ce que Cullen aura changé?
Une petite review si ça vous a plus s'il vous plait ! A très bientôt!
