Les passants, passants, j'passe mon temps à les r'garder passer, leur pas pressés…
Etaine trouvait la chanson singulièrement adaptée à sa situation. Ce n'était pas pour autant qu'elle appréciait la voix de la chanteuse de rue qui improvisait sur la grande place. Elle était criarde et rauque. Personne ne semblait lui avoir dit que chanter avec une voix cassée n'était pas du plus bel effet. La jeune femme acheva sa chanson, s'inclina, puis reparti avec quelques pièces que lui lancèrent les passants pressés. A cette heure du matin, tout le monde se rendait à son bureau ou à son travail. D'autres, plus rares, rentraient chez eux avec la fin du service de nuit. Aucun d'entre eux ne faisait attention à la silhouette appuyée sur un mur. Vêtue d'un pantalon cargo gris si sombre qu'il paraissait noir, de bottes motardes usées et d'un sweat blanc à la capuche masquant son visage, on aurait pris Etaine pour un voyou, pas pour une sorcière. Elle avait besoin de se fondre dans le décor du monde moldu et ses vêtements étaient moins dépareillés que la majorité de ce que mettaient les sorciers dans la même situation. La preuve, personne ne faisait attention à elle. Tous étaient trop occupés à se presser à l'entrée du métro pour remarquer les mains habiles qui plongeaient dans les poches et en tiraient des portefeuilles qui retournaient en la possession de leurs propriétaires plus légers qu'avant. La légilimente savait comment survivre dans la rue et comme elle n'avait plus la possibilité de faire des numéros, elle s'était rabattue sur le vol, trop fière pour mendier simplement. Quand à chanter, elle ne s'y connaissait qu'en Fourchelang. Autant mettre une pancarte « Etaine Knightley est ici ! » avec une flèche à illuminations.
Depuis qu'elle avait quitté le Square Grimmaurd, la légilimente n'avait pas d'adresse fixe. Elle déambulait dans les rues durant la journée, volant à la tire, ou se joignait à une bande qui avait besoin d'effectif quelques heures durant, le temps de faire un coup. Elle n'avait jamais cessé de s'entraîner à se battre à mains nues et ne regrettait pas cette décision désormais. Il lui avait suffi de quelques démonstrations pour se tailler une place assez confortable dans le monde des rues londoniennes. La nuit, elle cherchait un endroit pour dormir sans risque pendant que Saernel faisait le guet. Lui se reposait durant la journée, soigneusement enroulé autour de ses épaules. Cela n'empêchait pas cette vie d'être dure et fatigante après toutes ces années passées au chaud à Poudlard. Mais elle n'avait rien oublié.
La légilimente tira une bouffée sur une cigarette et grimaça. Elle n'aimait pas le goût, mais elle s'ennuyait et cela la maintenait éveillée. Une deuxième inspiration et elle laissa tomber la cigarette, dégoûtée. Comment les autres faisaient, elle ne savait pas. Elle rejeta la tête en arrière pour goûter à l'air froid du matin, espérant chasser la sensation qui s'attardait dans sa bouche. C'est à ce moment précis qu'un des immeubles de la City, celui au pied duquel ils étaient – quartier où elle était actuellement occupée à se remplir les poches – explosa.
Les passants se figèrent et une des mains d'Etaine se tendit instinctivement pour plonger dans la poche d'un cadre supérieur bouche bée, sans même que la sorcière s'en rende compte.
-Qu'est-ce qu'il y a ? interrogea la vipère d'une voix ensommeillée, probablement réveillée par le bruit.
-Un attentat, murmura Etaine, aussi incapable de réagir que les moldus l'entourant.
Du moins jusqu'à ce qu'elle voit des traces de fumée sombre autour du bâtiment. Des traces qui fonçaient sur eux.
-Courez ! cria la légilimente.
Les moldus ne réagirent pas ou ceux qui le firent la regardèrent avec étonnement. La Fourchelang n'y prêta pas attention ; elle décollait déjà, sprintant à travers les gens ébahis, en renversant certains. Elle n'entendit des cris qu'une fois qu'elle se fut engagée dans une des rues adjacentes. Les mangemorts venaient d'atterrir et avaient de toute évidence commencé leur massacre. Des échos de détonations lui parvenaient de temps en temps pendant qu'elle fonçait, le plus rapidement possible, évitant des obstacles, passant par-dessus ou se faufilant par-dessous. Les Gyrs auraient été utiles dans cette situation mais ils dévoilaient trop à ceux qui les connaissaient qu'elle était une sorcière. D'ailleurs, l'idée ne lui vint pas une fois à l'esprit. Certains moldus de la rue passante, bordée de magasins et de cafés, restèrent figés un instant devant les sons qui leur parvenaient avant que les plus intelligents ne prennent la fuite. D'autres, très Gryffondor, foncèrent vers le lieu pour aider les victimes sans attendre la fin de l'attaque. Ils étaient rares, toutefois. Mais celui qui gêna le plus Etaine fut le serveur de la terrasse du café qu'elle venait de traverser à toute allure, renversant une table et tout ce qu'il y avait dessus. L'homme ne trouva rien de mieux que de se mettre sur sa route. Emportée par son élan, la Fourchelang le percuta de plein fouet, les envoyant tous deux sur le sol. L'homme lui agrippa les poignets.
-Non mais ça va pas la tête ! s'exclama-t-il. Vous allez me rembourser ça et plus vite que… Ahh !
Le serveur relâcha son étreinte sur son poignet droit, Saernel venant de le mordre. La main d'Etaine plongea dans sa poche et en quelques secondes la dague gobeline se posa sur la gorge de l'homme qui la relâcha aussitôt.
-Cours, si tu veux vivre ! lança la Fourchelang avant de sprinter vers un boulevard qui lui permettrait de se fondre dans la foule.
Malheureusement, il semblait que les mangemorts avaient eu la même idée. Les cris se rapprochaient et l'altercation avec le serveur lui avait fait perdre un temps précieux. Sans qu'elle sache comment, un mangemort masqué se trouva soudain devant elle, pointant sa baguette approximativement dans sa direction. La légilimente dévia la baguette du bras, faisant partir le sortilège d'Explosion vers une façade qui s'éboula sur la rue. Sans la moindre hésitation, elle enfonça la dague gobeline dans la gorge de l'homme masqué qui s'effondra dans un gargouillis sanglant. Même si la lame n'avait pas eu raison de lui, le venin de basilic qui l'imprégnait lui aurait réglé son compte. Les armes gobelines absorbaient ce qui les renforçaient et repoussaient ce qui leur était néfaste. Sachant cela, Etaine avait utilisé un des crochets de feu Basileus, avec la permission de Salazar, pour que son arme ait les mêmes capacités que ce venin redoutable auquel n'existait qu'un seul antidote.
Comprenant que la rue devenait trop agitée, la légilimente s'engouffra dans une allée latérale qui menait à une petite placette calme. Le contraste était impressionnant. On passait de l'agitation à la tranquillité intemporelle. Etaine s'arrêta un instant pour reprendre son souffle et scruter les environs. A priori tout était normal. Jusqu'à ce qu'un pan de mur s'effondre au centre de la place, en plein sur un carré de verdure.
Un ricanement se fit entendre derrière elle. Etaine se retourna brusquement. Une silhouette masquée s'avançait vers elle, sa baguette pointée droit sur son cœur cette fois. La légilimente se figea. Le temps qu'elle sorte sa baguette elle serait morte trois fois. Et elle n'avait aucun doute qu'au moindre geste agressif il se mettrait à jeter des sorts. Peut-être aurait-elle dû utiliser la magie plus tôt. Ou elle pouvait encore transplaner. Non. Transplaner équivaudrait exactement à la même chose qu'utiliser un sortilège de désillusion ou invoquer les lames Gyrs : se faire repérer par les détecteurs. Mais n'était-ce pas déjà le cas ?
Un bruissement de cape la fit se retourner. Un autre mangemort. Et un autre encore. Etaine pivota sur elle-même : elle était encerclée par pas moins de cinq d'entre eux.
-Je vous avais bien dit qu'il avait bifurqué là, ricana l'un d'entre eux.
Il ? Ne savaient-ils donc pas que c'était elle ?
Un autre ricanement répondit au premier :
-C'est une fille, crétin, railla une voix comme elle n'en avait jamais entendue.
Etaine plissa les yeux dans sa direction.
-Il sent le sang et la sueur, l'informa Saernel en humant l'air. C'est un loup-garou ! comprit-il en dardant sa langue une deuxième fois.
-C'est un sang-pur, Greyback, alors modère tes paroles, intervint un autre, plus aristocratique d'après sa voix.
La légilimente se figea un peu plus en entendant ces mots. Greyback ? Le loup-garou, réputé pour sa férocité, qui commandait les siens pour Voldemort ? Mauvais ça ; à ce qu'on disait, il n'attendait même pas la pleine lune pour attaquer.
-Celui d'à côté aussi, l'informa le serpent.
-Bien sûr, votre Grâce, fit mine de s'incliner Greyback. Si votre Grâce voulait bien se donner la peine…
Etaine fourra ses mains dans ses poches d'un geste qui pouvait paraître nerveux. En fait, elle venait d'atteindre sa baguette et continuait de suivre des yeux le manège de ses adversaires. Des dissensions dans leurs rangs pourraient l'aider à fuir. Peut-être. Mais il y avait peu de chance qu'elle réussisse à le faire sans utiliser la magie.
Le mangemort à qui venait de s'adresser Greyback eu un reniflement hautain et se tourna vers elle.
-Si tu me la laissais, Travers, déclara à ce moment le compagnon de Greyback. Elle a l'air charmante.
Travers ? L'un des assassins de sa mère ? La colère envahi Etaine.
Il y eu un ricanement de Greyback.
-Tu peux être sûr qu'avec Sandeen ce ne sera pas rapide, assura-t-il. Elle paiera bien assez. Mais tant qu'on y est, je dois admettre que je ne dirais pas non moi non plus, elle est complètement folle de rage…
-Non, riposta Travers, vous pourrez l'avoir mais après.
-Et si on ne veut pas ramasser ce qui reste après que tu lui ais flanqué une demi-douzaine de Doloris ? grogna le loup-garou.
-Elle est à moi, approuva Sandeen, visiblement prêt à la bagarre.
-Vous feriez mieux de ne pas confondre un prédateur avec une proie, intervint le dernier. Ne trouvez-vous pas qu'elle a l'air un peu trop calme ?
Les cinq reportèrent leur attention sur la sorcière habillée en voyou qui se tenait nonchalamment au milieu de la place, ses mains dans ses poches et sa capuche toujours rabattue devant son visage. Pas du tout comme quelqu'un qui vient de se faire prendre en otage et dont on décide la mise à mort.
-Ouais, un peu trop, admit le premier. Enlève ta capuche ! aboya-t-il.
-Je vois que ton séjour à Azkaban ne t'a pas appris la politesse, Warrington, nota le voyou d'un ton ennuyé. Pas plus que le Seigneur des Ténèbres apparemment. Je vais peut-être devoir m'en occuper moi-même.
-Une sorcière, donc, raisonna le dernier, calme.
-Attend, l'arrêta Travers, cela n'explique pas ce qu'elle fait en pleine zone moldue.
-Je suis venue pour que tu me racontes une petite histoire, Travers, déclara Etaine de sa voix froide et douce, totalement dénuée de sentiments. Une histoire qui s'est déroulée il y a quinze ans, incluant Edward McLoch, Rose McKinnon, Dexter Mulciber et toi-même.
Les mangemorts s'agitèrent un moment à cause de ce ton étrangement familier avant que Travers ne reprenne la parole avec arrogance :
-Ah oui, les deux apprentis de Fol Œil… On ne peut pas dire que Mulciber ai été très doué sur ce coup là. J'ai dû faire tout le travail moi-même.
Mulciber innocent, donc. Tant mieux, elle n'en aurait qu'un à tuer et celui-ci lui était déjà désagréable.
-Tu es encore à Poudlard ? demanda le dernier mangemort, apparemment le plus censé de tous.
-Pourquoi cette question ? riposta la légilimente.
-Je cherche des gens qui connaissent Etaine Knightley.
Indéniablement, le plus intelligent. Il avait déduit de l'histoire avec Warrington qu'elle n'était pas très loin de Poudlard.
-Tout le monde connait Etaine. C'est une personne difficile à manquer. Quel est ton nom ?
-Pourquoi le demander ?
-Tu as l'air d'être le plus intelligent du lot.
-Rabastan Lestrange.
Merde, lui il était puissant, elle le savait : il faisait partie de l'Inner Cercle, le Cercle Intérieur, celui qui rassemblait les troupes d'élite de Voldemort. Il n'y en avait qu'une douzaine à peine. Et Azkaban ne semblait pas avoir entamé sa raison comme elle l'avait fait avec sa belle-sœur. N'empêche, Bellatrix était surement déjà folle quand elle y était entrée.
-Vous avez déjà Rogue pour des informations sur Etaine. Le seul qui pourrait vous en dire plus, c'est Saernel.
-Où puis-je le trouver ?
-Là où est Etaine. Et trouvez déjà un Fourchelang.
-Ce n'est pas d'une grande aide, remarqua Rabastan.
-Etaine n'est pas quelqu'un d'expansif. Je l'ai entendu dire une fois que les serpents étaient bien plus dignes de confiance que les humains. Et elle semblait connaître Saernel depuis un bon moment.
-Et toi, de quand connais-tu Etaine ?
La légilimente garda le silence un moment, puis reprit la parole d'une voix plus douce qu'avant, comme plongée dans de bons souvenirs :
-Je l'ai rencontrée à la bibliothèque de Poudlard. Je séchais sur un devoir de Rogue. Elle avait onze ans, moi treize. Mais ce n'était pas une enfant. Elle ne riait jamais, passait son temps à étudier tout ce qui lui tombait sous la main. Elle avait une connaissance instinctive de la magie et refusait toutes les classifications du ministère. Ses recherches l'ont amenée à certaines expériences qui pouvaient lui valoir des ennuis auprès de Dumbledore. Je l'ai couverte un couple de fois.
-Qu'est-ce qui nous prouve que c'est la vérité ? interrogea Rabastan, sans émotion.
-Tiens donc, le sort a tenu si longtemps ? Etaine l'avait prévu pour une année, elle pensait que d'ici à ce que Warrington se souvienne de la vérité, il serait suffisamment fou pour qu'elle ne soit pas inquiétée. Elle avait visiblement ajouté une sécurité.
-Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda Warrington d'une voix blanche.
Un rire mauvais sortit de sous le capuchon du voyou.
-Que tu n'as jamais touché à Takara Mûryano. Ta justification – que c'était une Sang de Bourbe, totalement fausse d'ailleurs, – c'est elle qui l'as implantée dans ton esprit. Elle a modifié vos deux mémoires pour s'innocenter et a joué la comédie. Elle s'est arrangée pour se laver complétement de ce qui était arrivé à Mûryano en t'envoyant à Azkaban. Un puissant légilimens devrait être capable de lever le sort ; il est moins puissant sur toi que sur Mûryano.
Les mangemorts gardèrent le silence un instant. D'après Saernel, Warrington était à deux doigts de fondre en larme et de fondre sur eux tout court. Le reste était moins violent et plus difficile pour lui à percevoir.
-Nous aviserons, déclara finalement Rabastan. Qu'as-tu reçu en échange des fois où tu l'as couverte ?
-De quoi ne pas craindre les mangemorts, même menés par deux membres de l'Inner Cercle.
Un silence lui répondit. De toute évidence, ils ne s'attendaient pas à ce qu'elle en sache autant. Greyback émit un grognement et sembla sur le point de se jeter sur elle. La main tendue de Rabastan l'en empêcha. Etaine n'avait pas bougé.
-C'est un test, siffla-t-il à ses camarades, si bas que sans Saernel la légilimente ne l'aurait pas su. Tu es en contact avec elle, déclara-t-il à voix haute.
-On peut dire ça, répondit simplement la Fourchelang à la place du « en effet » qu'elle aurait donné normalement.
-Quand est votre prochain rendez-vous ?
-Je n'en ai pas la moindre idée.
Il y eu un moment de silence pendant lequel les deux parties se jaugèrent. Puis Rabastan sembla sourire derrière son masque.
-Elle envisage donc deux possibilités. D'une part que l'on te tue ou t'amène au Maître pour te faire parler. Ou du moins que l'on tente de le faire. Dans ce cas, elle saura que nous nous déclarons comme des ennemis.
« D'autre part, nous pouvons également te laisser partir avec un autre message. C'est cela ? »
-Ce n'est pas impossible, admit Etaine, secrètement soulagée qu'il ait compris l'idée qu'elle tentait de faire passer.
Il était plus facile de convaincre les gens de faire quelque chose s'ils croyaient que l'idée était d'eux.
-Le Maître désirerait parler à Etaine Knightley, en personne et sans intermédiaire, déclara Rabastan.
-Je transmettrais ce message. Je suppose qu'il n'y a aucune garantie ?
-Je ne fournis des garanties que pour moi. Ce n'est pas moi qui demande une rencontre.
-Vous êtes une personne intéressante, monsieur Lestrange, ce fut un plaisir de vous rencontrer.
Etaine fit volte-face et commença à s'éloigner sans que les mangemorts n'esquissent le moindre geste.
-Pas comme ça la démarche, siffla Saernel sur son épaule, faisant diminuer sa foulée à la légilimente. Ta façon de te déplacer a toujours été ton plus grand problème dans le camouflage. Vibrations !
La Fourchelang l'avait senti, elle aussi. Elle fit un pas sur le côté au dernier moment, attrapa l'un des bras qui se tendait vers elle, fit une clef d'un seul mouvement continu en dégainant la lame gobeline. Elle égorgea le mangemort à genou d'un geste sec et prit aussitôt la fuite dans une ruelle adjacente sans laisser le temps à ses poursuivants de lui jeter un sortilège.
