Alice revenait de La Voix du Nord, le moral dans les chaussettes. Jourdeuil avait essayé de la convaincre de rester mais Alice n'avait plus le goût de rester ici où tout lui rappelait Laurence. Elle prétexta un manque d'avenir et la misogynie ambiante pour justifier son départ. Jourdeuil lui proposa une semaine de congés pour réfléchir, pas convaincu malgré tout.
Comment quelques moments de bonheur avaient pu virer au cauchemar ? Elle voulait être comme Laurence, intrépide mais finalement il l'avait méprisée une nouvelle fois et surtout après avoir avoué leurs sentiments.
J'ai merdé mais ça ne justifie pas tout, merde !
Une page se tournait, elle avait essayé de l'aimer et elle avait pris un mur…. Il faut aller de l'avant.
Elle monta lentement les escaliers. Elle savait que Marlène l'attendait pour l'accompagner au train et ça la minait encore plus. Quitter ses amis à cause de cet empaffé de Laurence, c'est rude !
Marlène l'attendait patiemment. Alice s'étonna de ne pas voir Marlène la supplier de rester, sanglotant comme un crocodile.
- Ah Alice, te voilà ! On y va ?
- Oui, oui mais Ya pas le feu non plus….
- Tu as tellement hâte de commencer ta nouvelle vie que je ne peux pas te retenir ! Je t'ai commandé un taxi, ta valise pèse trop lourd pour aller à pied à la gare.
- OK Marlène si tu veux…
Une voiture noire attendait les deux jeunes femmes. Le chauffeur ne prit pas la peine d'aider Alice et Marlène à charger la valise.
- Ah au fait Alice, je ne peux t'accompagner à la gare, Tim m'attend pour partir en weekend. Ecoute, on garde le contact tu m'appelles quand tu es installée et on se voit à Paris pour un weekend. Plein de bonnes choses pour toi Alice !
- Mais Marlène tu … mais… mais… on va pas se quitter comme ça sur un trottoir !
- Allez Alice tu pars pour une belle vie ça va aller !
Marlène s'éloigna rapidement laissa Alice après avoir déposé un bisou carmin sur les joues de la journaliste, laissée seule comme une pauvre chose et démoralisée comme jamais. Elle retrouva Tim dans une voiture garée quelques rues plus loin.
Elle regarda son amoureux avec joie et bonheur…
- Opération casse-noisette en route lança-t-elle en embrassant son fiancé. Bon sang que c'était dur de ne rien lui dire et de ne pas la consoler. Pourvu que ça s'arrange…
Ils avaient accompli leur part de mission….
De son côté, Alice s'installa dans la voiture et indiqua la gare comme destination.
Toujours mal embouché le chauffeur grommela des mots inintelligibles.
- Un point pour mon ego, personne ne me regrette !
- La tête baissée, les larmes au bord des yeux Alice ne se rendait pas compte que la voiture prenait la direction opposée à la gare.
Trouvant le temps finalement long, Alice se rendit compte qu'elle traversait la campagne du Nord et qu'elle allait louper son train.
- Eh, chauffeur vous vous trompez, on va à la gare du Nord.
Le chauffeur ne répondit rien mais tendit à Alice, une enveloppe à son nom. A l'intérieur, un bristol précisait le nom d'un hôtel sur la côte et un numéro de chambre.
- Non mais je vous demande de me ramener à la gare de Lille, je n'ai rien à faire là-bas
- J'ai des ordres répondit le chauffeur.
Au bout de quelques minutes ils arrivèrent à leur but. Alice sortit comme une fusée de la voiture pour se diriger vers la chambre d'hôtel mentionnée. Elle se doutait de qui avait organisé ce guet-apens. Ça allait chauffer…
Alice entra avec fracas dans la chambre-
- Non mais franchement tu te prends pour qui Laurence !
Au lieu de trouver Laurence, elle retrouva avec surprise une tête connue….
- Bonjour Alice, comment allez-vous !
- Alexina mais qu'est ce que vous faites là !
- Alice quelle plaisir de vous revoir !
Alexina embrassa Alice de tout son cœur. Ce qui eut le mérite de consoler Alice qui avait le moral dévasté l'attitude de Laurence et le départ enjoué de Marlène.
- Mais que faites-vous là Alexina !
- J'adore Bray Dunes à cette époque de l'année ! Venez on va aller se promener sur la plage.
- J'ai pas trop la tête à me promener vous savez, je dois prendre un train pour Paris et …
Alexina s'arrêta et pris Alice par les bras pour lui parler sérieusement…
- Alice, je suis au courant…
- De tout ?
- De tout. Allez venez, on va discuter…
Le soleil réchauffait Alice. Elle avait plaisir à voir Alexina pour qui elle vouait une réelle affection depuis leur rencontre, elle se sentait en confiance. Elle appréhendait, malgré tout, la conversation qui n'allait pas tarder à débuter.
- Faut que vous sachiez une chose, c'est pas la faute de Sw…
- Non répondit tranquillement Alexina, ce n'est pas sa faute, vous avez eu tort.
Alice prit un coup. Compte tenu de l'histoire entre le fils et la mère, elle imaginait une Alexina moins protectrice.
- Mais vous savez, j'ai voulu venir l'aider... ;
Alexina s'arrêta de marcher. Elle regarda Alice fixement.
- Je reconnais que Swan a beaucoup de défauts en particulier son impossibilité à communiquer simplement mais lorsqu'il s'agit de son métier ou de ses missions, je sais son sens de l'engagement et combien cela a pu lui coûter. Même si vous avez connu la guerre et surtout avant, vous ignorez ce qu'a été la réalité des choses pendant cette époque pour lui. Tout n'est pas aussi net que ce qu'on explique maintenant.
Alexina prit une pause dans son propos avant de reprendre.
- Cette période dans la vie de Swan a été très dure pour lui.
- Il ne m'a jamais expliqué, j'aurai pu tout entendre et comprendre…
- Y compris qu'il a trahi son pays ?
- Mais non il n'a jamais pu faire ça ! Pas lui !
- Et pourtant si, malgré lui, mais il a trahi…
- Mais non, Alexina, Swan n'est pas ce genre d'homme, il est droit, il a des principes en lui comme c'est pas permis…
- Alice, calmez-vous, vous ne m'avez pas comprise. Il a trahi MALGRE LUI…
- Mais c'est quoi cette histoire ?
- C'est une longue histoire. Swan m'a toujours fait promettre de ne pas en parler mais aujourd'hui les circonstances sont différentes. Il est d'accord pour que je vous explique.
- Je vous en prie, dites-moi.
Tout a commencé avant la guerre vers 1938. Swan gérait encore certaines affaires de son père. Il dirigeait une société de transport. On n'était déjà plus vraiment très proche à l'époque. Il était alors à Strasbourg où il gérait du fret entre l'Allemagne et la France. Mais la situation l'inquiétait. L'Allemagne d'Hitler commence à faire peur et déjà des communautés sont menacées.
Swan a été convoqué par la police car un des chauffeurs avait été arrêté. Un chauffeur avait organisé un trafic de passeur qui faisait passer des gens d'Allemagne vers la Suisse.
Compte tenu des circonstances et du climat, la cause semblait juste. Dans le camion, on avait trouvé une dizaine de personnes essayant de fuir l'Allemagne. Le chauffeur a expliqué son trafic en chargeant Swan.
Selon lui, Swan organisait ce trafic moyennant de fortes sommes d'argent des personnes qui souhaitaient partir d'Allemagne.
- Mais c'est de la traite d'êtres humains !
- Oui mais Swan ignorait ce trafic. La police a rapidement compris qu'il était étranger au trafic et l'ont blanchi. Cependant Swan se sentait responsable de ce que vivaient ces pauvres gens. Il décida de les aider avec l'accord tacite du policier en charge de l'affaire, Gilbert que vous connaissez.
- Ouahhh murmura Alice.
- D'un commun accord, Swan et Gilbert se sont organisés pour aider ces gens fuyant l'Allemagne. C'est le noyau dur du groupe de résistant auquel Swan appartiendra plus tard.
Alice hocha la tête, oubliant de respirer. Le récit d'Alexina correspondait à l'image de Swan : protecteur des plus faibles.
- Parmi les exilés, se trouvait une jeune femme : Maritza.
- Maritza….
- Oui Maritza, très belle et très gentille, courageuse. Son histoire avait touché Swan. Le mari de Maritza était mort pendant la nuit de cristal à Berlin. Elle avait donc décidé de fuir l'Allemagne. Elle a pris de grands risques pour se sauver. Au début pour Swan, il s'agissait de protéger ces gens d'une injustice folle. Avec l'équipe, ils se sont organisés pour trouver des hébergements pour tous les exilés. Mais Maritza avait touché son cœur.
- Mais il n'en a jamais parlé…
- Vous connaissez Swan, c'est déjà pas facile de lui parler mais raconter cette histoire est affreuse pour lui.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
- Maritza était hébergée dans une pension de famille, tout se passait bien. Mais elle et Swan se sont rapprochés et il a voulu qu'ils vivent ensemble. Ils projetaient de fonder une famille…
- Une famille, Laurence !
- Alice entre nous, il en a manqué dans sa jeunesse et il voulait créer un avenir. Je reconnais que je ne l'ai pas trop aidé sur ce chemin… et puis …
- Quoi ?
- Et puis est arrivé 1939 et la guerre. Avec ses amis, Swan a essayé de voir ce qu'ils pouvaient faire mais c'est devenu difficile et puis il a été mobilisé pour l'armée donc pas le choix. Son régiment a été appelé sur Dunkerque et il a dû s'éloigner jusqu'à la capitulation. Il est retourné à ses affaires mais les attentes du gouvernement étaient contre ses principes. Il a vendu la société et est passé ensuite dans la Résistance.
- Mais quelle histoire… Et Maritza ?
Alice et Alexina s'assirent à la terrasse d'un café pour continuer la discussion. Au soulagement d'Alice dont les jambes ne la soutenaient plus. Elles commandèrent un café.
- Maritza le questionnait beaucoup sur ses activités clandestines. Connaissant son passé, Swan ne s'est pas méfié et l'a mise dans la confidence de ses activités. C'est Gilbert qui a éveillé ses soupçons sur plusieurs opérations qui ont tourné court et donc Swan était le responsable notamment le fait de faire s'enfuir des juifs pour leur éviter les rafles. Deux opérations ont échoué et les personnes qui devaient s'enfuir se retrouvèrent à Drancy.
En fait… En fait, Maritza renseignait les allemands…
- Non ! mais pourquoi ! on l'avait sauvé, mais elle est folle
- En fait, son sauvetage n'était pas sans arrière-pensée. Son mari n'était en fait pas mort pendant la nuit de cristal. Les allemands l'avaient emprisonné. Pour le libérer Maritza devait collaborer avec eux pour qu'il reste en vie. Maritza n'a su que son mari était en vie qu'en 1940. Jusque là elle ignorait tout et elle imaginait un avenir avec Swan.
- Il a dénoncé Maritza ?
