CHAPITRE 4 :

Steve :

Ah, la Sokovie. Quel souvenir impérissable ! Je n'avais certainement pas espéré y remettre les pieds un jour, c'était même plutôt le contraire, mais bon. Je n'avais pas vraiment le choix… il fallait savoir faire des sacrifices quand la situation le demandait, et dans la situation actuelle il était évident que j'étais prêt à tout sacrifier pour faire ce qui était nécessaire.

Maria Hill m'avait contactée un jour plus tôt, alors que Natasha et moi, incognitos, prenions un café ensemble. Mon amie me donnait des nouvelles de Clint, qui avait retrouvé sa famille et les avait tous amenés en sécurité, ce qui était une bonne chose. Après tout, nous étions encore recherchés, et depuis que nous nous étions enfuis le gouvernement essayait de mettre la main sur nos proches pour obtenir des informations. J'avais appris un peu plus tôt qu'ils avaient interrogé Sharon Carter à mon propos, mais comme j'avais fait en sorte qu'elle ne sache pas où je me trouvais, elle s'en était sortie sans ennuis. Cela me faisait du mal de devoir la laisser dans l'ignorance totale… mais j'avais tellement peur de ce qu'ils étaient capables de faire pour nous mettre la main dessus à nouveau. Je ne voulais pas qu'ils lui fassent du mal, et le meilleur moyen d'éviter que cela n'arrive était de ne plus avoir le moindre contact avec elle.

C'était lors de cette réunion entre deux vieux amis que mon téléphone avait sonné, et j'avais décroché sans réellement prêter attention au numéro qui s'affichait à l'écran.

J'avais été un peu surpris d'entendre la voix de Maria Hill. Surpris, mais pas inquiet. Après-tout, même si elle travaillait pour le gouvernement, Maria était de notre côté, et je savais qu'elle ne ferait rien pour nous compromettre. Je me demandais néanmoins pourquoi elle prenait le risque de nous contacter alors que nous ne lui avions récemment pas demandé de l'aide pour quoi que ce soit. Peut-être était-ce elle qui avait besoin d'aide ?

J'avais tôt fait de comprendre que c'était le cas. Et surtout pourquoi. Ou plutôt disons que j'avais entendu le pourquoi. J'avais mis un peu plus de temps à le comprendre pleinement.

Car comment comprendre que cette fille dont j'avais été si proche par le passé, cette fille que j'avais admirée, cette amie que j'avais perdue si tragiquement sans pouvoir rien faire pour la secourir… cette amie dont j'avais assisté à l'enterrement… il était pour moi incompréhensible et tellement inespéré qu'elle puisse être encore en vie.

Pour Maria Hill, en revanche, le doute n'était pas permis, et c'était pour cette raison que je me trouvais désormais de retour en Sokovie, dans le pays qui avait vu se dérouler la mort tragique des deux personnes actuellement les plus recherchées par la justice.

Ils n'avaient, apparemment, fait leur apparition officielle qu'un jour auparavant, mais ils seraient loin d'en être à leur premier crime. Depuis près de six mois, les autorités se heurtaient à deux criminels invisibles, qui, maintenant que la réponse nous pendait au nez, pouvaient bien correspondre au signalement de Pietro et Leyna. En même temps, je ne pouvais en vouloir à personne de n'avoir pas pensé à eux plus tôt. Qui aurait pensé que deux jeunes déclarés morts pourraient causer autant de dégâts ?

Des dégâts.

Ca me faisait mal rien que d'y penser. Des crimes, des vols à main armée… même des meurtres. Pour ce qui était de Pietro, je ne l'avais pas connu bien longtemps, mais il ne m'avait pas semblé avoir un mauvais fond, finalement. Et Leyna… Leyna était incapable de faire des choses pareilles. Parfois, même si je voulais tellement croire que Hill ne se trompait pas, j'en venais à me dire que ce ne pouvait pas être elle. Que Leyna était toujours sous la pierre tombale qui portait son nom, dans un cimetière au cœur de New York. Dans quelques heures, nous serions fixés sur la question, sans doute, étant donné que des membres du gouvernement étaient en train d'effectuer les vérifications nécessaires. Et je me doutais de ce qu'ils allaient trouver : deux tombes jumelles, côte à côte. Et vides.

Je serrai les poings. Qui que ce soit, ceux qui avaient mis la main sur Leyna et Pietro allaient le payer cher. Maria Hill semblait penser qu'il pouvait s'agir d'HYDRA. Peu m'importait pour l'instant. Que ce soit HYDRA, ou quelqu'un d'autre, une autre organisation ou une seule personne. Ils allaient payer.

Je m'arrêtai devant l'immeuble que Natasha m'avait indiqué, et appuyai sur le bouton de sonnette sur lequel figurait le nom que j'avais écrit sur un post-it que j'avais glissé dans ma poche.

Je dus m'y reprendre à trois fois avant d'avoir une réponse, et je ne pus m'empêcher de pousser un soupir de soulagement, car pendant quelques horribles secondes j'avais eu peur qu'il n'y ait réellement personne, et je n'avais pas tellement envie de m'attarder dans le coin. Certaines personnes me regardaient un peu bizarre, malgré la casquette que j'avais enfoncée sur ma tête et les grosses lunettes de soleil que je portais sur le nez. Je n'avais certainement pas envie de me faire repérer. Encore moins maintenant.

« Oui ?
-Bon sang, Wanda, je crois que j'ai jamais été aussi heureux d'entendre ta voix, soupirai-je.
-… Steve ? bredouilla mon interlocutrice. Mais… qu'est-ce que tu fais là ? Y'a un souci ?
-Ca te dérangerait pas de me faire entrer pour qu'on en parle ? », marmonnai-je en lançant un regard mal à l'aise autour de moi.

De son côté, Wanda raccrocha, et je dus encore attendre de longues secondes avant d'entendre avec soulagement le déclic de la porte sécurisée qui s'ouvrait pour me laisser passer.

Je montai les escaliers quatre à quatre jusqu'au troisième étage, et à peine eus-je poussé la porte du palier que je me trouvai face à face avec une jeune femme qui avait encore le visage d'un enfant, avec de grands yeux bleus remplis de questions.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? me demanda Wanda du ton inquisiteur de celle qui ne me laisserait pas faire un pas de plus sans avoir de réponse.
-Rien à quoi tu puisses t'attendre. Et… enfin je suppose que c'est grave, oui ça l'est, mais… il vaudrait mieux que tu t'assoies avant de… ».

Wanda se laissa soudain glisser le long du mur, et posa ses fesses sur le sol avant de ramener ses genoux contre sa poitrine et de me regarder en haussant les sourcils, m'invitant du regard à poursuivre là où je m'étais arrêté. Toujours au milieu du couloir.

« Tu veux pas me laisser entrer ? tentai-je, un peu gêné par la situation.
-On rentrera après, d'abord je veux que tu me dises ce qu'il se passe sans perdre une seconde, rétorqua la jeune femme. Je suis un peu surprise de te voir, mais pas totalement. Steve, j'ai senti qu'il se passait quelque-chose, et maintenant que ta présence me le confirme j'aimerais autant que tu me dises de but en blanc ce qu'il y a sans tourner pendant des heures autour du pot ».

Je me passai une main sur la figure. Elle avait toujours été tellement obstinée… si seulement elle avait su… évidemment qu'elle avait ressenti que quelque-chose se tramait. Je m'étais douté qu'elle me dirait ça. Mais pas que nous devrions tenir la conversation dans le couloir. Enfin, autant faire avec ce que j'avais, je n'allais quand même pas la traîner jusqu'à son appartement. Je n'étais même pas certain qu'elle me laisserait faire. Et ce n'aurait pas été correct.

« Le gouvernement se heurte à des crimes inexpliqués qui ont lieu dans tout l'état depuis environ six mois. Assez récemment, ils ont relié ces différents crimes entre eux en décrétant qu'ils avaient très certainement été commis par les mêmes personnes. Deux, apparemment. Deux personnes qui se débrouillent pour ne pas laisser la moindre trace concernant leur identité…
-Je sais, me coupa Wanda en cillant. Ils en ont parlé à la télé.
-Vraiment ? m'étonnai-je. Enfin je suppose qu'à partir de maintenant ils vont éviter d'ébruiter l'affaire…
-Mais pourquoi ? me demanda Wanda en fronçant les sourcils. Et qu'est-ce que ça a à voir avec nous ? Le gouvernement est sur une piste ?
-Oui, lui répondis-je. Pour la simple et bonne raison que les deux « criminels » lui ont fait un pied de nez en révélant sciemment leur identité.
-Soit c'est totalement débile, soit c'est calculé et ces deux criminels sont de grands malades, me fit remarquer Wanda en haussant les épaules.
-J'opterai pour l'option deux, lui fis-je remarquer. C'était parfaitement calculé, et le gouvernement n'est pas prêt de mettre la main sur eux, parce qu'ils ne sont que des pions et que ceux pour qui ils travaillent sont sans doute encore plus tordus qu'eux. Ils savent parfaitement quoi en faire.
-Et est-ce que le gouvernement a demandé à Stark et aux autres de s'en mêler ? », s'enquit Wanda.

Je frissonnai. Stark. Est-ce qu'ils allaient réellement lui demander de s'en mêler ? De se dresser contre sa propre fille ? Et je ne pouvais m'empêcher de penser à une autre personne qui était intimement liée à Tony, bien qu'il n'ait tout comme nous pas eu de ses nouvelles depuis deux ans.

Est-ce que le gouvernement allait activer ses recherches pour retrouver Emy Rald, la seule personne qui pourrait éventuellement retrouver Leyna et la raisonner ? Est-ce qu'ils parviendraient seulement à retrouver sa trace, là où nous avions tous échoué jusqu'à présent ?

« Le gouvernement a prévenu Stark, confirmai-je, me demandant comment aborder le problème. Mais pour l'instant… il ne lui a pas demandé de se positionner sur cette affaire.
-Pourquoi ? s'étonna Wanda. Il pourrait les aider.
-Ils ne sont pas persuadés qu'il accepterait ».

Wanda se redressa un peu, le dos droit le long du mur. Elle commençait à comprendre la gravité de la situation… même si évidemment elle ne comprendrait pas à quel point ça la concernait jusqu'à ce que j'aie posé des mots dessus. Et même alors, je risquais de devoir développer des arguments très convaincants pour qu'elle me croie. Mais j'avais le nécessaire à ma disposition.

« Je vois mal Stark refuser une mission si le gouvernement n'est pas apte à la mener, et si la sécurité du monde en dépend », marmonna Wanda plus pour elle-même, comme si elle établissait mentalement la liste de ce qui aurait pu décourager Tony.

Mentalement. Je soupirai. Wanda, la sorcière rouge… elle aurait pu deviner dès le départ l'objet de ma visite improvisée, mais le respect qu'elle avait pour moi l'incitait à ne pas essayer de lire dans mes pensées. Pourtant, pensai-je, cette affaire me tracassait tellement que la réponse à ses questions muettes devait irradier de moi, et connaissant ses dons elle n'aurait pas même dû avoir à lire dans mes pensées pour connaître la vérité que j'essayais d'amener de la manière la plus délicate possible. Etait-il possible que cette vérité lui ait déjà effleuré l'esprit ? Ou était-ce tellement inconcevable, avait-elle tellement peur de souffrir que son subconscient écartait systématiquement cette pensée et la rendait-il inaccessible ?

« Stark accepterait tout ce qui pourrait être utile au monde, surtout s'il s'agit de sécurité majeure, marmonnai-je. Sauf si…
-Sauf s'il refuse de se dresser face à l'ennemi, comprit soudain Wanda. Mais Stark n'est pas du genre à rechigner à se battre contre qui que ce soit. … Sauf les membres de sa famille ».

Je frissonnai, et lançai un bref regard à Wanda, mais ses yeux étaient toujours perdus dans le vague, elle était en pleine réflexion. Et c'est alors que l'hypothèse que j'avais eue un peu plus tôt se confirma : Elle ne voulait pas comprendre. Il allait falloir que je pose des mots dessus, sans quoi elle refuserait même ne serait-ce que d'envisager cette éventualité. La réponse ne viendrait pas d'elle.

« Wanda, ce n'est pas pour rien que je suis revenu en Sokovie, lui fis-je remarquer. Tu dois savoir à quel point c'est difficile pour moi, et je ne l'aurais pas fait si la situation ne le demandait pas vraiment. Et même si je t'apprécie beaucoup, ceci n'est pas une visite de courtoisie.
-Tu as besoin de moi pour arrêter ces deux criminels ? me demanda Wanda.
-On a besoin de toi pour retrouver l'un d'entre eux, répondis-je. Pour ce qui est de l'arrêter… on verra comment ça va se passer, mais si tu le trouves, tu trouveras aussi sa copine, c'est presque certain. Tu es la seule à pouvoir nous aider. Et ça n'a rien à voir avec tes pouvoirs », ajoutai-je alors que Wanda portait pensivement le bout de ses doigts à sa tempe.

Elle semblait de plus en plus perplexe, et je compris que je n'allais pas pouvoir tourner autour du pot encore bien longtemps. Pourtant je ne voyais pas quels mots employer… pour la simple et bonne raison qu'aucun mot n'était assez approprié à cette situation.

« Mais dans ce cas pourquoi est-ce que vous avez tellement besoin de moi ? bredouilla Wanda en faisant mine de se remettre sur pieds.
-Non, reste assise », lui conseillai-je.

Je fouillai dans ma poche avant d'en sortir une photo que j'avais pliée en quatre. Je la dépliai soigneusement, avant de la lisser du mieux que je le pouvais, et de la tendre à Wanda, qui la prit après un instant d'hésitation, et posa les yeux dessus.

Je la vis instantanément pâlir, et dans ses grands yeux ses pupilles rétrécirent au point de ne devenir que deux minuscules points noirs dans tout ce bleu.

Ses mains se mirent à trembler, mais malgré cela elle garda fermement la photo entre ses mains, serrant si fort ses doigts autour d'elle qu'elle semblait sur le point de la déchirer de part en part.

Je dus alors affronter plusieurs minutes du silence le plus pesant que j'avais jamais vécu. Alors que Wanda, comme pour se convaincre de son authenticité, semblait détailler chaque pixel de la photo tirée d'une vidéo de sécurité. Semblait détailler chaque parcelle du visage de son frère jumeau.

Au bout de cinq minutes, peut-être dix, je n'avais pas vraiment compté, Wanda quitta des yeux la photo et me regarda d'un air tellement déchirant, semblant me demander silencieusement de lui confirmer qu'elle ne devenait pas folle.

Alors, pour tenter de la convaincre d'avantage, je m'accroupis pour être à son niveau, et pointai, sur la photo, un détail qu'elle ne semblait pas avoir remarqué. Derrière son frère, dans l'ombre, se dessinait vaguement le visage d'une personne qu'il semblait impossible d'identifier. Si ce n'étaient de grands yeux jaunes qui luisaient dans l'obscurité.

« Leyna, comprit Wanda, qui s'exprima d'une voix tremblante et tellement faible qu'elle semblait susceptible de se briser à tout instant. Et… Steve, ils ne peuvent pas… je les ai vus mourir ! Tu les as vus mourir ! Ca… ce n'est qu'un canular, rien d'autre ! Ils ne peuvent pas être vivants ».

Alors que je m'apprêtais à argumenter, mon portable se mit à sonner, et alors que je le sortais de ma poche et examinai rapidement le numéro, je compris de qui il s'agissait et, après avoir lancé un dernier regard à Wanda, je décrochai, avant de mettre le haut-parleur.

« Allez-y, Hill, demandai-je. Dites-le.
-Vous êtes sûr ? me demanda Maria Hill à l'autre bout de la ligne.
-J'aurais bien besoin d'un argument convaincant à l'instant où je vous parle », fis-je remarquer en lançant un bref regard à Wanda, qui avait désormais le regard rivé sur le téléphone que je tenais dans le creux de ma main.

Il y eut un long silence à l'autre bout du fil, comme si Maria se demandait comment aborder le sujet, puis je l'entendis soupirer haut et ferme : nous n'avions pas le temps de faire dans la délicatesse.

« Les tombes ont été ouvertes. Et elles sont vides ».

Leyna :

Nous étions rentrés à la base sans dommages. Comme à chaque fois. Nos missions avaient toujours été un franc succès, et pourtant… pourtant notre chef avait attendu aujourd'hui avant de nous montrer au grand jour. Jusque-là, nous avions agi dans l'ombre, Pietro et moi, rien que deux ombres insaisissables qui semaient la pagaille sans jamais se faire prendre. Alors si la première question restait pourquoi avoir attendu si longtemps… la seconde qui se présentait à moi désormais était « pourquoi bouleverser l'ordre des choses alors que tout marchait si bien » ?

Il s'agissait sans doute d'un problème de fierté. Il était évident que notre chef était plus qu'heureux de pouvoir enfin nous afficher comme étant sa propriété. Ca avait sans doute quelque-chose à voir avec ce Nick Fury, qui avait tout fait pour maintenir le SHIELD la tête hors de l'eau mais qui finalement avait échoué, alors que HYDRA prospérait toujours, insaisissable. Il voulait simplement montrer à son ancien ennemi qu'il avait perdu la partie, parce que avec nous… avec nous, HYDRA ne pouvait pas perdre.

Ce n'est pas par orgueil que je dis cela : Pietro et moi avions été programmés pour ne pas échouer. Contre qui que ce soit. Contre quoi que ce soit. Quelle que soit la situation. Nous étions parés à tout. Nous avions subi un entraînement intensif, et tout un tas d'expériences destinées à nous rendre meilleurs, à nous rendre plus forts. Et cela avait fonctionné. Je ne m'étais jamais sentie aussi puissante, aussi… féroce.

Etait-ce réellement moi, ou la panthère en moi ? Parfois, j'avais l'impression qu'elle et moi ne faisions plus qu'un. Que je n'avais plus à cohabiter avec cette entité inconnue, parce que cette entité inconnue était peu à peu devenue moi, et j'étais devenue elle, d'une certaine manière.

Comme lorsque j'avais réduit ces deux hommes en pièces, un peu plus tôt. C'était la panthère qui avait fait la majeure partie du boulot, mais j'étais là, comme en arrière-plan… j'étais consciente de ce que je faisais, et des coups à porter pour les achever sans qu'ils n'aient même le temps de crier. Sans même qu'ils n'aient le temps de souffrir… même si la souffrance en soi n'était pas ce qui me retenait. J'étais prête à faire souffrir mes victimes si c'était ce qu'on me demandait… si cela s'avérait nécessaire. Mais je n'aimais pas jouer avec la nourriture par pur plaisir. C'était une part de la panthère que j'avais réussie à réfréner, parce qu'il fallait quand même que je garde un minimum de professionnalisme lors des missions qu'on me confiait.

D'ailleurs, en parlant de missions…

Je me redressai vivement sur mes pieds en voyant Pietro débarquer dans la pièce, mais l'expression à la fois déçue et colérique qu'il affichait ne me laissa rapidement plus le moindre espoir, et je soupirai avant de me laisser glisser contre le mur jusqu'à ce que mes fesses touchent le sol, et de ramener mes genoux sous mon menton avant de glisser mes bras autour.

« En même temps qu'est-ce qu'on espérait ? Qu'il nous ferait soudainement confiance ? Réellement confiance ? », soupirai-je à l'adresse de mon coéquipier.

Notre chef n'hésitait pas à nous confier plus de missions qu'à n'importe lequel de ses agents, même parmi les plus fidèles. Il considérait que nous étions très efficaces et utiles, mais m'était avis qu'il aimait également beaucoup nous voir à l'œuvre, Pietro et moi. Parce que nos interventions étaient souvent synonymes de carnage, et qu'au fond, même s'il avait rallié la cause d'HYDRA, le premier amour de cet homme resterait toujours le chaos et la désolation, avant tout le reste.

Malgré cela, il refusait toujours de nous révéler le fond de sa pensée quand nous lui demandions ce que nous étions réellement censés faire, et pourquoi.

Lors de notre dernière mission, qui venait de s'achever avec brio, il nous avait tout de même demandé d'aller dérober une chose hautement gardée, dont nous ignorions tout, que ce soit sa consistance, son origine, son nom, ou même l'utilisation qui pourrait en être faite. Et, alors que Pietro, qui en avait si possible plus assez encore que moi d'être dans le flou, avait décidé d'aller demander des explications malgré tout, il venait, encore une fois, de ressortir bredouille du bureau du chef.

Je ne pouvais pas prétendre que je ne m'y étais pas attendue, et d'ailleurs je l'avais fait remarquer à mon coéquipier avant qu'il ne se lance tête baissée… mais j'avais tout de même espéré vaguement que cette fois, les choses seraient différentes. Que nous avions lui et moi suffisamment fait nos preuves pour mériter une confiance sans failles. Ce n'était pas le cas. Et, une fois de plus, je m'avérais déçue de ce chef, de ce « père » qui avait tant fait pour nous et pourtant semblait incapable de croire que nous pouvions en faire au moins autant pour lui en retour.

Il nous avait recueillis alors que nous étions faibles, à l'article de la mort. Et il nous avait rendus plus fort pour qu'une telle situation ne se reproduise jamais. Il avait fait de nous des armes, certes. Des armes de destruction, certes, et qui lui seraient utiles. Mais par la même occasion il avait fait en sorte que nous ne soyons plus jamais faibles, et pour cela je lui étais infiniment reconnaissante.

C'était pour cela que j'acceptais sans broncher qu'il nous envoie sur des missions sans nous dire de quoi il retournait, sans nous dire ce qu'il préparait. Il avait sans doute ses raisons, même si parfois j'avais du mal à comprendre. Après tout, je n'étais pas en position de poser des questions. Tout ce que je pouvais faire c'était obéir, obéir parce que la cause que défendait HYDRA était juste.

« Et il a prévu de garder ce qu'on a volé, ou de le donner à quelqu'un qui en fera un meilleur usage que lui ? », soupirai-je, alors que Pietro s'adossait au mur qui se trouvait en face de moi et se passait une main sur les yeux.

Au bout de presque une minute, me sembla-t-il, il baissa les yeux vers moi alors que j'avais penché la tête de côté, dans l'attente d'une réponse.

« Je dirais que la deuxième option est la bonne, me fit-il remarquer. A ton avis, qui va se charger de la livraison ?
-Il va nous demander de livrer un truc dont on ne sait rien… à un type qu'on ne connaît même pas ? m'indignai-je, avant d'ajouter sarcastiquement : rassure-moi, on aura droit à une photo, au moins ? Ou alors il va falloir qu'on se pointe en pleine rue ou je ne sais où en brandissant un écriteau « recherche monsieur pour la livraison du truc qu'on a volé au gouvernement américain » ? ».

Pietro haussa les épaules. Nous connaissions tous les deux la réponse à cette question, mais la situation nous agaçait un peu plus chaque jour.

Finalement, mon coéquipier reprit la parole, et je fus surprise de constater qu'il avait l'air hésitant. Il l'était rarement.

« Je pense qu'on peut lui faire confiance… non ? Après tout ce qu'il a fait pour nous… on est plutôt mal placés pour nous plaindre, et c'est normal qu'on lui rende ces services.
-Ca ne me dérange pas de tuer, mais j'aime autant savoir pourquoi je le fais, sifflai-je entre mes dents.
-Moi aussi j'aimerais savoir, et tu le sais, rétorqua Pietro. Mais c'est comme ça, on n'a pas le choix. J'en suis aussi désolé que toi mais c'est… c'est…
-Vas-y, dis-le, grondai-je en levant les yeux vers lui. C'est à ça que nous avons été réduits. Mais… enfin, qu'est-ce qu'on a fait pour mériter ça ? De devenir de simples larbins, des sous-fifres qui font tout le sale boulot sans savoir pourquoi ils le font ? Pietro… ».

Je soupirai, avant de me prendre la tête entre les mains. C'était ça, le problème. Toujours, toujours le même. Et qui n'en avait pas fini de me hanter.

« J'arrive même pas à me souvenir comment on est arrivés ici, poursuivis-je. J'ai beau essayé… j'y arrive pas, je me souviens pas de ce qui nous est arrivés, et de la raison pour laquelle on est passés si près de la mort. J'aimerais tellement savoir…
-Tout ce qu'on a besoin de savoir, le patron nous l'a dit, me fit remarquer Pietro. On a été attaqués par des agents du gouvernement alors qu'on était en fuite, et comme si ça leur suffisait pas ils ont même pas pris la peine de nous achever, ils nous ont laissés pour morts sur une sorte de terrain vague et… si HYDRA ne nous avait pas mis la main dessus qui sait où on serait maintenant. Soit encore là-bas à pourrir à l'air libre… sois sous terre, et sans doute sans vraie sépulture. On nous offre une seconde chance, Leyna. A nous de la saisir… et de nous contenter de ce qu'on veut bien nous donner. On n'est pas en position de discuter ».

Il avait raison. Evidemment qu'il avait raison. Je m'emportais, encore et toujours, mais… HYDRA nous avait sauvé la peau. Et j'étais encore là à me plaindre, alors que je devrais me montrer reconnaissante. Mais je n'y pouvais rien. Ce n'était pas tant contre eux que j'étais en colère que contre moi. Je m'en voulais de ne pas parvenir à me montrer digne de confiance, il y avait sans doute quelque-chose que je faisais de travers, sans quoi ils ne douteraient pas de moi, pas de nous sans arrêt. Et je m'en voulais aussi de n'être pas capable de me souvenir de toutes ces choses qui nous étaient arrivées. Parfois, j'avais l'impression que mes souvenirs étaient là, juste assez près pour que je les effleure, mais aussi juste assez loin pour que je ne puisse pas refermer la main dessus. Et ça me rendait malade.

Mais c'était un fait. Il allait falloir que je me fourre ça dans le crâne : mon passé n'existait plus. Il était et resterait un néant sur lequel je n'avais aucune emprise. Il n'y avait plus que le présent et le futur qui comptaient. Et quels que soient les détails sur lesquels je n'arrivais pas à mettre la main, j'en savais assez pour savoir à qui j'étais redevable, et qui étaient les personnes que je suivrais sans hésiter, même jusqu'à la mort.

Les seuls qui avaient réellement de l'importance.