CHAPITRE 5 :
Wanda :
J'avais mis beaucoup de temps avant d'accepter. Mais en réalité, depuis le début, j'avais su que je ne pouvais pas refuser. Et que je ne le ferais pas. Malgré la rancœur, la colère, malgré… tout. Tout ce qui s'était passé n'avait rien à voir avec lui. Ca n'avait rien à voir avec mon frère, ou avec Leyna, et c'étaient eux que je voulais aider, pas Stark.
Néanmoins, je ne pouvais m'empêcher de ressentir une certaine crainte alors que, un chapeau à large bords enfoncé sur ma tête et des lunettes de soleil noires perchées sur mon nez, je me dirigeais inexorablement vers la tour bâtie par celui qui m'avait faite mettre en cage.
Steve ne m'avait pas accompagnée. Il ferait tout son possible pour se rendre utile, m'avait-il dit, mais il ne voulait pas que Stark en entende parler. Il m'apporterait son aide « clandestinement », parce que, tout comme moi, il avait envie d'aider Leyna et Pietro, mais il s'estimait moins indispensable que moi, aussi avait-il décidé de rester à distance. Je comprenais et respectais sa décision. Moi… je n'avais pas le choix. Il fallait que je le fasse, pour mon frère. Et pour lui, j'étais prête à tout.
Je traversai la rue et, lorsque j'arrivai aux portes de la tour, ces dernières s'ouvrirent presque instantanément pour me laisser passer. Alors que je pénétrais dans le hall du bâtiment, j'entendis vaguement la voix de Friday me faire ses salutations, et n'y répondis pas, trop concentrée par les portes de l'ascenseur qui venaient de s'ouvrir devant moi. Aussi, sans même marquer un temps d'arrêt, je m'engouffrai dans la cage de métal, et, alors que les portes se refermaient sur mon passage et que l'appareil se mettait en mouvement, je me laissai doucement bercer par la musique d'ambiance, et envahir par mille et une questions.
Il ne servait à rien de repousser l'échéance, car je savais que j'allais devoir faire face à Stark de toute manière. Je me demandais comment tout cela allait se passer, comment il allait réagir en me voyant. Sans doute pas trop mal, c'était lui qui m'avait invité. Enfin non, pas directement, en réalité c'était Pepper qui avait appelé. Depuis un numéro masqué, étant donné qu'elle craignait que je ne réponde pas si je voyais que le numéro était celui de Tony, ou que l'appel provenait de la tour. J'aurais répondu. Evidemment que j'aurais répondu, dans de telles circonstances. Mais je n'avais pas épilogué. En réalité, j'avais à peine parlé, j'avais écouté Pepper patiemment sans émettre le moindre son jusqu'à ce qu'elle formule explicitement l'invitation, d'une manière adorablement maladroite, en ajoutant que bien sûr tant que je serais là ma sécurité serait assurée, et le gouvernement ne mettrait pas la main sur moi, en réalité il ne saurait même pas que j'étais là. Je m'étais contentée d'accepter, poliment, posément, et désormais voilà où je me trouvais.
Enfermée dans un ascenseur, lunettes de soleil et chapeau à la main, me demandant si c'était une bonne initiative, sachant que c'était la seule envisageable. Pour Pietro, oui, c'était ce que je me répétais. Pour Pietro. Et au fond de moi, je savais que Tony Stark ne ferait rien pour tenter de me renvoyer de là où je venais, derrière les barreaux. Au fond, il ne me détestait pas, et je ne le détestais pas non plus. Et c'était en partie grâce à lui que nous étions tous libres aujourd'hui. Néanmoins… l'atmosphère serait sans aucun doute un peu tendue, voire… glaciale. Enfin non, je ne l'espérais pas. Je ferais en sorte qu'elle ne soit pas glaciale. … Je ferais mon possible.
L'ascenseur s'immobilisa soudain, et j'eus l'impression que mon cœur faisait un petit crochet par mon estomac avant de revenir à sa place, alors que les portes s'ouvraient lentement, très lentement, comme au ralenti, pour accentuer l'effet dramatique de mon entrée en scène pourtant attendue.
Ils étaient là, au salon. Pepper, Rhodes, Peter Parker (je me souvenais l'avoir croisé, la dernière fois, assez brièvement), et évidemment Tony Stark, qui se tenait derrière le bar.
L'espace d'un instant, j'eus l'idée presque amusante que le bar pourrait servir de rempart entre lui et moi, mais je savais que ce n'était pas la raison pour laquelle il s'était mis là. Pas consciemment en tout cas.
Il me lança un bref regard, et un sourire un peu pâle, avant de déboucher la bouteille qu'il avait en mains.
« Wanda ! s'exclama-t-il, comme s'il accueillait sa nièce préférée. Nous t'attendions. Tu sais, Happy aurait vraiment pu venir te chercher à l'aéroport…
-Je préfère marcher, mais je vous remercie pour l'initiative », répondis-je.
Je retins un soupir. Glaciale. Il allait vraiment falloir que je fasse… que j'essaie de faire un effort. A fond, vraiment tout au fond… oui, j'étais contente de le revoir. De les revoir tous.
Je pris place devant le bar, sur le tabouret que Pepper m'indiquait gentiment. Peter, qui avait l'air légèrement mal à l'aise aux vues de l'affrontement qui avait accompagné notre première rencontre, et ne cessait de se tortiller comme un ver, ce qui était compréhensible, et un poil agaçant. Stressant.
« Tu n'as rien contre le champagne ? me demanda Tony, qui servait déjà les flûtes, et sembla se faire la réflexion que je n'aimais peut-être pas ça.
-Non, répondis-je. C'est de circonstances. Enfin je crois. Partiellement ».
Je n'avais certes pas oublié que ce n'était pas pour le serrer dans mes bras que je cherchais à retrouver mon frère, mais le simple fait de savoir que malgré tout ce que j'avais pu penser, il était en vie, bien en vie… qui n'aurait pas ressenti un peu de joie à cette idée ?
« Oui, partiellement », confirma la voix d'une personne que je n'avais pas remarquée en entrant dans la pièce.
En même temps, Maria Hill avait toujours été si discrète que parfois, selon moi elle se fondait dans le décor tel un caméléon, et ça lui allait parfaitement bien.
J'inclinai légèrement la tête vers elle (et elle en fit de même) avant de saisir distraitement la flûte de champagne que Tony me tendait entre mes doigts.
« Alors c'est bien eux ? Vous en avez la certitude ? m'enquis-je auprès de Maria, qui hocha la tête.
-Il n'y a plus désormais l'ombre d'un doute, me fit-elle remarquer. Et croyez-moi, j'aurais préféré vous l'apprendre en d'autres circonstances, mais…
-Ce n'est rien, répondis-je. Ils sont vivants. Cette fois, on réussira à les sauver ».
Cette fois. Ces mots me déchirèrent le cœur, car ils me rappelèrent violemment cet instant où j'avais pensé perdre mon frère pour toujours. Ce moment où je n'avais pas été là pour le protéger, pas même là pour le voir mourir, et où pourtant je l'avais ressenti, dans le plus profond de mon cœur, au fin fond de mes entrailles. Que je ne serrerais plus jamais mon frère dans mes bras.
Et pourtant, on m'offrait une seconde chance. Une possibilité de me racheter. Et cette fois je réussirais à le sauver, même si… même si c'était moi qui devais mourir à sa place. Je ferais tout, absolument tout.
Maria semblait touchée par mon optimisme… mais également incertaine que cela suffise pour ce qui nous attendait.
Nous trinquâmes en silence, et je trempai à peine mes lèvres dans le champagne. Non, en fait, je n'étais pas vraiment d'humeur à boire. Je n'avais pas soif, et je n'en avais pas envie. La seule chose dont j'avais envie désormais c'était que Maria nous dise ce qu'elle avait de nouveau concernant mon frère, et qu'on puisse se mettre activement au travail pour les retrouver, Leyna et lui. Parce que malgré toutes les preuves… j'avais besoin de le voir de mes yeux pour être absolument certaine que tout ceci n'était pas qu'une énorme supercherie.
« HYDRA compte se débarrasser rapidement de ce que Pietro et Leyna ont volé la dernière fois, nous fit remarquer Maria Hill. Un accord a déjà été conclu, avec un géant de l'armement. Mais évidemment il n'en fera pas ce qu'il veut, HYDRA se débrouillera pour qu'il effectue méticuleusement les plans qu'ils ont pour cet objet.
-Et est-ce qu'on sait de quel objet il s'agit ? demanda Tony en fronçant les sourcils. Est-ce qu'il s'agit d'une arme, d'autre chose ?
-D'une arme, confirma Maria. Mais pas le genre d'armes qu'on a l'habitude de voir sur le marché.
-Evidemment, sans quoi pourquoi s'embêter à la cacher au fin fond d'un bunker avec des gardes armés jusqu'aux dents ? commenta Rhodes. C'est déjà assez dangereux que HYDRA ait mis la main dessus, mais au moins il nous reste une fenêtre de tir, un certain laps de temps jusqu'à ce que l'arme soit livrée ?
-Il nous faut absolument récupérer cette arme avant que la livraison soit effectuée, sans quoi la sécurité du monde entier pourrait être mise en péril, nous fit remarquer Maria. Cette arme ne doit en aucun cas tomber entre les mains de son futur acquéreur, car nous sommes persuadés qu'il sait déjà quoi en faire, et quoi que ce soit ce n'est bon ni pour nous ni pour personne.
-Et mon frère ? », intervins-je, incapable de me retenir plus longtemps.
Ils n'arrêtaient pas de parler de l'arme qui avait été volée, de la livraison, de l'objet qu'il fallait absolument intercepter entretemps, mais bon sang qu'est-ce que j'en avais à faire de la sécurité du monde ?! Je comprenais bien que l'enjeu était majeur pour Maria, pour Hill, pour tous ces super-héros à la solde du gouvernement et qui se tuaient pour rendre le monde plus sûr, mais ce n'était pas ça qui me disait comment sauver mon frère ! On ne m'avait tout de même pas fait faire tout ce chemin juste pour que je les aide à intercepter une arme ?!
« Justement, intervint Maria. Pietro et Leyna sont impliqués dans la livraison. Ce sont eux qui ont été chargés de remettre le colis. Par conséquent c'est contre eux que…
-Que quoi ? lançai-je, d'un ton sans doute plus véhément que je l'avais souhaité. C'est contre eux qu'on doit se battre ? Non. Je ne me bats pas contre mon frère ».
C'est alors que je le disais que je me rendis compte de l'incohérence de mes propos. Bon sang, pauvre cruche, ton frère travaille pour HYDRA ! Et même si j'avais encore du mal à l'admettre, parce que pour moi il n'y avait que lui qui comptait… c'était contre HYDRA que je devrais me battre, que ce soit pour récupérer l'arme, parce que la sécurité de tous en dépendait… ou pour récupérer mon frère. Et il était plus qu'évident qu'il ne se laisserait pas faire. Même si je gardais encore le mince espoir qu'il me reconnaîtrait, et qu'il recouvrerait ses esprits… la vie n'était pas un conte de fées. J'allais devoir me battre contre lui.
« Moi aussi ça me fait mal d'y penser », intervint Tony.
Et malgré tout ce que je pouvais lui reprocher, toute la rancune que je gardais envers lui… c'est vers lui que je me tournai à cet instant, les yeux remplis de larmes. Parce que de toutes les personnes qui étaient présentes, il était le seul à réellement comprendre ce que je ressentais à cet instant. Lui aussi, il allait devoir se battre. Contre sa propre fille, qu'il aimait de tout son cœur. Il allait devoir lever la main sur elle, chose qu'il n'avait jamais ne serait-ce qu'envisagé. Il allait devoir lui faire du mal, simplement pour éviter qu'elle ne s'inflige plus de mal encore elle-même. Il allait devoir la regarder dans les yeux, alors qu'elle s'acharnerait contre lui, pour se défendre et mener sa mission à bien. Et quel autre choix aurait-il donc alors que de se battre, lui aussi, de s'acharner autant que nécessaire justement pour qu'elle échoue ? Justement pour la sauver, pour sauver ce qui subsistait d'elle… et essayer de la ramener, coûte que coûte ?
Nous n'avions pas le choix. C'était déchirant, désolant, mais nous ne pouvions pas faire autrement que de nous battre contre les êtres que nous aimions le plus au monde.
C'était ce que nous devions faire et pourtant, pourtant… est-ce que nous en serions simplement capables ? Le moment venu, lorsque nous nous trouverions face à eux, enfin, ceux que nous n'espérions plus revoir un jour… serions-nous capables, de notre côté, de mener notre mission à bien ? Ou n'aurions-nous la force que de les regarder passer, sans broncher, sans lever le petit doigt, parce-que notre cœur était tellement faible ?
Pour la première fois depuis que Steve était venu me rendre visite en Sokovie, et m'avait annoncé que mon frère, mon frère jumeau, était bien vivant… je me demandai si, en fin de compte, il n'aurait pas mieux fallu qu'il reste mort.
Incapable de les retenir plus longtemps, je laissai couler sur mes joues les larmes que j'avais retenues jusqu'alors.
