Il regarda une dernière fois en arrière pour apercevoir la crypte. Il n'était plus revenu ici depuis l'enterrement. Il ne s'en sentait plus capable. Ses propres mots lui revinrent en tête. "S'il arrive quelque chose à Noct', je ne me le pardonnerai jamais, je ne sais pas ce que je ferais...".
"Cette phrase résonne sans cesse dans ma tête comme une punition et me rempli de remord."
Il s'installa sur le siège conducteur, plaça les mains sur le volant puis enclencha le moteur. Le ronronnement du moteur apportait toujours son lot de nostalgie lui rappelant une multitude de souvenirs avec lui. Notamment lorsqu'il lui avait appris à conduire et qu'il se prenait pour un pilote de formule 1 dans les rues de la capitale au grand damne de sa garde rapprochée qui malgré ses mises en garde ne parvenait pas à se faire écouter du jeune Héritier rebelle.
" Tu avais la particularité de me mettre régulièrement hors de moi et j'ai très vite remarqué que c'était pour tester ma loyauté. C'était un jeu pour toi et je ne calcule plus le nombre de fois où tu m'as contraint à t'accompagner dans tes combines. Notamment la nuit. Ton moment préféré parce qu'elle te permettait de disparaître dans l'ombre et ne plus être le centre d'attention en tant que prince. Elle te permettait à ta manière de défier les lois en fuguant pour rejoindre les bornes d'arcades. Tout ça avec l'aide de Prompto. Tu avais la sensation d'échapper au protocole pour quelques heures et moi, je devais jouer l'agent double auprès du Roi. C'était mon devoir envers toi et tu sais que j'aurais tout fait pour toi."
Un sourire traversa son visage l'espace d'un instant. Cela ne manqua pas au passager qui pensa lui lança un regard interrogateur. L'homme à lunette tourna son regard vers lui.
-"Prompto..."
-"Ignis... " Répondit le passager sur le même ton.
-"Ne fais pas encore l'insolent et à attache cette maudite ceinture..."
-"Tu as peur que comme un charmant petit suicidaire je saute de la voiture pendant que tu roule? Non, je ne suis pas d'humeur à tester ma capacité de survie aujourd'hui." Répondit le blond en posant sa tête contre la paume de sa main tandis que son coude reposait sur la portière de la voiture.
-"Tu me fatigue... C'est pour ta sécurité que je dis ça."
-"Je ne peux pas être en meilleur sécurité qu'avec toi puisque tout le monde sait que tu es le meilleur conducteur du monde..."
Il soupira s'avouant vaincu pour cette fois et enclencha le moteur pour prendre la route et retourner vers Insomnia.
"Tu le sais mieux que moi, l'éducation au sein de la cour ne tolère pas l'implication de sentiments. Cependant, après avoir passé autant de temps à tes côtés, je ne peux pas nier qu'au delà d'être mon supérieur, tu étais mon ami et surtout mon frère.
J'ai rempli mon devoir mais j'aurais aimé faire plus. Notamment, t'affirmer avec certitude que tout irais bien et que je pourrais trouver une alternative à ton destin mais je n'avais pas ce pouvoir. Je me remémore souvent du dernier campement et ce silence pesant et lourd, aussi lourd que ton fardeau qui ébranlait tes épaules. Puis il y a eu tes paroles, ce fameux "Vous savez". Nous avions tous compris quand tu as brisé le silence: tu allais nous faire, tes adieux à ta façon. Maladroite, sincère mais franche. Tu avais pris conscience de ton devoir, tu avais accepté de mourir et même si tu étais aussi terrifié qu'un loup solitaire, tu étais prêt et déterminé. On s'y attendait et pourtant, l'entendre de ta bouche a rendu la chose insoutenable. Comme un coup de poignard qui coupe le souffle en transperçant le cœur, ne laissant pas l'opportunité d'en réchapper. Nous avions déjà passé dix ans à t'attendre dans la nuit et nous savions que tu reviendrais accomplir ta tâche et en ce qui me concerne, je savais que y laisserais ta vie mais j'ai préféré vivre dans le déni. Je pense que les autres le savait aussi dans un coin de leur tête mais ils ne préféraient pas y penser rendant la chose paradoxale parce que nous espérions tous secrètement ton retour mais nous ne l'évoquions jamais entre nous."
-"Tu..." Commença Ignis incertain.
Le blond aux yeux azur qui fixait les plaines désertiques tourna son attention vers le conducteur qui l'avait remarqué du coin de l'œil. Il soupira avant de continuer.
-"Tu lui a parlé?" Finit-il par demander tout en sachant qu'il s'aventurait sur un terrain glissant.
Prompto baissa les yeux et s'enfonça dans son siège sachant où il voulait en venir. Ils ne prononçaient jamais son nom. Il fit une grimace et soupira à son tour, comme si cela pouvait aider à exprimer son mal-être.
-"Je lui ai écris une lettre, je l'ai laissée là bas. " Dit-il en fuyant son regard.
-"Et? Comment tu te sens?"
-"Je ne sais pas... Con, mal, nul, stupide... Surtout quand je pense qu'il ne la lira jamais."
-"Tu es loin d'être tout ces qualificatifs Prompto et ne sous estime pas le destin."
-"Ah! Le destin... Elle est de mauvais goût ta blague et j'espère que tu t'en rends compte."
-"Aussi difficile que cela puisse paraître, tu devras l'accepter."
-"Non, je ne l'accepterai pas, parce que je ne veux pas accepter qu'au nom d'un putain de cristal à la con, des Dieux égoïstes et la crise existentielle d'un connard jaloux, on m'a enlevé ma vie et mon frère qui n'avait rien demandé! Il devait juste se marier!"
-"C'était plus compliqué que ça Prompto, tu le sais bien..."
-"Comment peux-tu réagir comme ça?! Je te savais peu réceptif aux émotions mais là t'es devenu un vrai robot!" Coupa le blond.
-"Parce que je ne peux pas réagir autrement! Comment pourrais-je continuer à tenir debout?" Coupa également le conducteur dont les yeux brillaient et trahissaient une peine qui ne demandait qu'à éclater en larmes.
Le jeune blond se pinça les lèvres gêné d'avoir réussi à percer la carapace du stratège. Ses mots avaient dépassés sa pensée. Il connaissait bien son ami, il savait très bien qu'au travers cette apparence froide se cachait une sensibilité non négligeable. Il resta silencieux
"Ton départ nous à tous dispersés et changés de façon indélébile et je peux affirmer que je suis le seul qui arrive encore, malgré la douleur, à tenir le coup ou au moins, faire semblant. Gladiolus est parti le premier. On ne peut pas lui en vouloir vu les circonstances. Il ne supportait plus Insomnia qui ne lui rappelait que la mort. Celle de son père mais aussi la tienne qu'il ne peut pas accepter même s'il la savait inévitable. Tu ne t'en rendais peut-être pas compte mais Gladio portait une lourde responsabilité tant que bouclier de Roi. Protéger le Roi au péril de sa vie. C'était sa tâche, son destin, ce pourquoi il était né il n'avait pas d'autres objectifs. Il en était fier et il s'y attelait de toute son âme et courageusement.
Quelques jours après le retour de la lumière, il s'est renfermé d'avantage et ne supportait plus de rester dans la même pièce que nous. J'ai essayé de lui parler mais il culpabilisait tellement qu'il est arrivé à la conclusion que finalement, notre mission consistait de te garder en vie suffisamment longtemps pour t'amener à la mort. J'avoue y avoir pensé aussi durant un moment. Le raccourci est facile et nous avons tous été manipulé d'une certaine façon. Plus tard, Il m'a expliqué qu'il avait besoin de se détacher de tout ça et cela impliquait de ne plus nous voir. On ne sait pas si cela restera définitif mais Iris reste notre contact pour nous donner des nouvelles. Il est parti juste après ta mise en terre. Ce jour là, c'était la deuxième fois où j'ai vu Gladiolus pleurer. La première étant lorsque que nous t'avons découvert.
En parlant de voir, j'ai retrouvé la vue ce soir là et j'ai pu admirer l'aube se lever. Je ne peux pas m'empêcher de penser que tu en es le responsable et je n'aurais hélas jamais l'occasion de t'exprimer toute ma gratitude mais je t'avoue que l'ai regretté un long moment.
Et ce, parce que je me souviens parfaitement de chaque détail de notre parcours pour te rejoindre et en particulier, lorsque nous sommes arrivés dans la salle en ruine, je me suis immédiatement arrêté à l'encadrement de la porte. Je l'avais senti, tu n'étais plus là et cette désagréable odeur âcre de sang qui régnait dans la salle ne faisait qu'appuyer mon intuition. A vrai dire, on le savait tous mais il faut croire que même dans l'adversité, nous gardions tous l'infime espoir de revoir ton sourire de vainqueur accompagné de l'une des tes plaisanteries. C'était trop beau. Je me rappelle avoir entendu Prompto me demander pourquoi je restais là à fixer le sol mais je n'ai rien répondu à ce moment là. Il allait très vite le comprendre. J'ai relevé la tête pour voir un rayon de soleil filtrer à travers le toit éventré de la pièce et éclairer ta dépouille comme une aura divine. On ne pouvait pas encore détailler avec exactitude ton cadavre mais le sang présent et brillant sur le trône contrastait avec l'aspect divin de la chose. J'ai tout de suite pensé que les Dieux possédaient un humour de mauvais goût vu leur façon de célébrer la victoire sur le chaos...
Gladiolus s'est approché le premier, nos cœurs battaient à tout rompre, j'avais l'impression de les entendre tambouriner contre nos poitrines. On savait et pourtant, nous n'arrivions pas même devant le fait accompli à s'y résoudre. Les pas de Gladio résonnaient à travers l'immense pièce à mesure qu'il avançait. Puis... Un bref silence suivi de l'orage. Il a hurlé toute sa haine dans un cri déchirant de désespoir qui quand me donne encore des frissons quand j'y repense. Je me suis alors approché à mon tour, les jambes tremblantes, pour regarder par moi-même et je t'ai vu, la tête courbée vers le sol, empalé par le glaive de ton père. J'ai vu Gladiolus s'approcher de toi pour arracher la lame et t'ôter à ce trône qui lui avait déjà pris son père et maintenant toi. Il t'a déposé au sol ce qui rendait la chose tout de même plus "digne" que la vision précédente. Prompto s'est agenouillé en larmes près de ton corps sans vie et t'a pris dans ses bras. Il ne voulait plus le lâcher. Et moi, j'étais là, à quelques mètres, incapable de raisonner, impuissant, tétanisé, vide. J'ai été formé pour te garder en vie, pas à te voir mourir et t'enterrer. J'ai tout de même eu la présence d'esprit de retenir Gladiolus qui après s'être effondré à son tour s'était mit en tête de démanteler ce qui restait de la pièce pour passer sa rage.
En ce qui concerne Prompto, je le garde près de moi et j'essaie d'en prendre soin, de l'aider et surtout de l'empêcher de sombrer trop loin. Même si cela n'a pas toujours été facile pour moi de l'accepter au début et que j'ai eu tendance à le juger parce que je ne voyais qu'un garçon instable qui essayait désespérément de se faire une place dans ta vie depuis l'école primaire. Je ne savais pas à l'époque l'importance qu'il aurait dans ta vie. J'ai vu les efforts et sacrifices qu'il a fait pour se rapprocher de toi et faire partie de ta vie. Il a été le premier à te considérer comme un être banal et par la même occasion à se soucier de ton bonheur. Il t'a aidé, à sa façon et de la meilleure qu'il soit. Je n'avais pas réalisé à quel point ton statut te pesais, je n'avais pas le temps, je jonglais entre les recommandations du Roi, l'application du protocole et ton éducation, je n'avais pas le temps... Alors que toi, tu vivais avec une épée de Damoclès sur la tête qui attendait le moment le plus opportun pour te transpercer et te projeter dans le monde cruel de la responsabilité. Elle aura attendu tes 20 ans finalement.
Prompto est arrivé. Spontané, sociable, libre. C'était comme la bulle d'oxygène dont tu avais besoin. A tel point que vous êtes rapidement devenu complémentaire et indissociable. En échange, tu as comblé son manque en devenant son ami, son frère, son tout. Il t'a donné ce que Gladio et moi n'aurions jamais pu t'offrir: La sensation d'être un être normal et surtout l'illusion d'être libre sans condition. Il t'aimait et je pense qu'au fond, tu le lui rendais bien. Tu aurais tout fait pour lui. Désormais, je m'occupe de lui. Il en a besoin et surtout, il le mérite. Même s'il n'est plus celui que tu as connu et qu'il n'a désormais plus envie de vivre depuis que tu es parti, il mérite toute mon attention et qu'importe le nombre de chute qu'il fera, je continuerai à le relever inlassablement.
Certains diront que j'agis de cette façon pour substituer ton manque et je répondrai que oui d'une certaine façon je le fais mais je reste persuadé qu'il me reste beaucoup à offrir et qu'on peut s'en sortir plus facilement à deux. Pour être tout à fait franc, je serais incapable de continuer seul... Surtout sans toi et maintenant que Gladio et Prompto ont perdu pied aussi.
Tu étais le ciment, le pillier, le lien qui nous unissait tous Noctis.
Je ne remercierais jamais assez ton défunt père de m'avoir offert la chance de partager ta vie durant toute ces années. Le vide que tu as créé en moi se creuse de plus en plus chaque jour mais j'aimerai croire à notre prochaine rencontre de l'autre côté parmi tout ceux que nous avons perdus et continuer notre chemin ensemble. En attendant, je mettrais un point d'honneur à marcher la tête haute pour faire honneur à tes dernières paroles."
