11
La peau de chagrin
Lily fut projetée devant le perron du petit manoir de la famille Keats. Sous la pluie. Les lumières automatiques s'allumèrent. La jeune femme serra contre elle le petit corps chaud de son fils et marcha sous l'averse jusqu'à faire le tour de la propriété. Elle trouva la porte arrière de la cuisine, l'ancienne entrée des domestiques comme lui avait appris Elizabeth. Elle effectua les gestes cent fois répétés avec son amie, en essayant de ne pas penser à elle, de ne pas penser à James. Deux tours dans la serrure, la porte s'ouvre, taper le code de l'alarme, présenter sa baguette pour que sa marque soit reconnue, le compteur électrique à gauche, abaisser le disjoncteur, rallumer le chauffage et remettre l'eau. Tous les gestes furent faits machinalement. Ne pas penser, surtout ne pas penser. Appuyer sur l'interrupteur. La cuisine s'allume, la belle batterie de cuivre brille comme si elle avait été astiquée hier. Le carrelage à damier blanc et noir, les placards de chêne clairs, le foyer de la cheminée où est installée la gazinière, le comptoir…rien n'a changé depuis la dernière fois qu'elle est venue quand elle avait quinze ans. Cette maison où ils se sont souvent amusés elle, Beth et Severus…Cette maison heureuse est désormais son refuge…Cette maison qui n'est pas la sienne…où elle n'a pas de souvenirs avec James…James…il ne sera plus jamais là…il ne verra jamais son fils grandir…il s'est sacrifié…ils se sont sacrifié…lui et Beth…une larme coule sur sa joue, puis une seconde. Lily se reprit, le temps de changer un tabouret en chaise haute. Sa main tremblait tellement qu'elle dut s'y reprendre à deux fois. Elle y assit son fils étrangement calme comme s'il avait compris que quelque chose de grave venait d'arriver. Il fallait envoyer un patronus à Padfoot et Moony. Elle n'y parvint qu'au bout de la quatrième tentative. Beth lui avait demandé de prévenir Severus. C'était sa faute. Sa faute si leur amie était…était morte.
« Spero Patronum »
Une biche argentée glissa de sa baguette avant de se changer en brume. Elle n'avait pas assez de forces pour maintenir la forme. Elle lui transmit son message et l'envoya. Epuisée émotionnellement, elle s'assit et posa la tête sur la table. Le chagrin la submergea et elle laissa libre cours à sa peine.
Lorsque Severus vit la biche apparaître devant lui et quand il entendit la voix de Lily lui annoncer succinctement que Voldemort les avait attaqués et qu'elle et Harry avaient été les seuls à pouvoir s'échapper, deux sentiments contradictoires le submergèrent : le soulagement de savoir son amour sauvé et le désespoir de savoir qu'il avait conduit à la mort le seul être qui avait à cœur son bien-être. C'est à peine s'il senti la douleur dans son avant-bras gauche, marquant la disparition de son ancien maître. Dans un reflexe, il ouvrit le tiroir gauche de son bureau et en sortit un parchemin qu'il déplia :
Je ne t'abandonnerai pas…Severus…Si tu tombes, je te relèverai…Si tu chutes, je te suivrai pour te ramener. Je serai ta lumière, ton bâton…Tu n'es pas seul, tu ne le seras jamais…
« Merlin…Beth qu'ai-je fait ? Que t-ai-je fais ? »
Une larme tomba sur le parchemin, diluant le « ta lumière ». Lily était sauve, mais il se sentit plus misérable que jamais. Ses erreurs avaient coûté la vie à un être qui plus que tout autre méritait de vivre.
Sirius poussa un gémissement de bête blessé lorsque la nouvelle de l'attaque lui parvint. James, son frère, était mort pour protéger leur famille. Ils ne partageraient plus rien désormais. Mais son cœur fut littéralement arraché quand il comprit que Beth n'était plus de ce monde. Elle avait eu raison dès le départ. Et il pleurait cette sainte dont plus jamais il ne baisserait les lèvres. Ils avaient perdu trop de temps. S'ils avaient laissé leur orgueil de côté, ils auraient pu vivre plus… Et dire qu'il voulait lui proposer d'emménager avec lui quand la menace serait passée. Il avait préparé une vie qui venait de partir en fumée. De douleur, il se cogna la tête contre le cadre de la porte de son appartement. Ils étaient désormais séparés définitivement. Leur histoire n'était qu'une farce tragique. Et son amour continuait de croître, comme si la séparation était un bois particulièrement nourrissant pour le feu de sa passion. Il voulait la voir, baiser une dernière fois ses lèvres fiévreuses, serrer encore contre lui ce corps malade qu'il adorerait jusqu'à sa mort. S'emparant des clés de sa moto et de sa veste, il claqua la porte sans la fermer. Sa vie partait en lambeaux. Que lui importait qu'on le vole ?
Hagrid, dépêché sur le lieu du crime fut le premier arriver. Entrant dans la maison soufflée par l'explosion du premier étage, il vit tout de suite le corps immobile de James, les yeux grands ouverts. Et il n'avait pas encore vu le pire, il en était sûr. Il monta difficilement les escaliers étroits pour arriver à l'étage. Le garde-chasse se dirigea vers l'ancienne nurserie, totalement soufflée. Lily et Elisabeth avaient dû se défendre comme des lionnes pour que la maison soit dans cet état. Il dégagea aisément la porte sortie de ses gongs, les débris des murs et des meubles. Un des pans étaient tombés sur le lit d'enfant. Ce dernier avait résisté. Hagrid le dégagea et sursauta : Harry n'était pas là, Lily non plus. Il n'y avait que la malheureuse Elisabeth, protégée de l'effondrement grâce au lit. Son front était taché de sang et sa raideur ne laissait aucun doute la seule chose qui la différenciait de James était ses yeux fermés. Elle semblait dormir d'un sommeil doux, comme si elle n'avait jamais rencontré le seigneur des ténèbres. Alors qu'il repoussait le mur, un cri de souffrance résonna au rez-de-chaussée avant qu'une voix connue ne prononce dans un sanglot le nom du défunt.
« Lily ? »
Mais comment… ?Hagrid repoussa le pan de mur et porta le corps de l'amie de la jeune femme. Quelque chose lui disait que cette dernière avait fait en sorte de protéger la mère de famille. Il descendit pesamment les escaliers avant de voir Lily penchée sur le corps de son mari, le visage ravagé de larmes. Quand elle l'entendit, elle brandit immédiatement sa baguette sur lui avant de le reconnaitre et quand elle remarqua sa meilleure amie morte, elle fut prise d'une crise de spasmophilie.
C'est à peine si elle put appeler Remus, caché dans le cadre de la porte, portant Harry dans ses bras.
« S'il te plaît Lily…s'il te plaît…calme toi…pense à Harry… »lui chuchota t-il en l'éloignant du corps de son époux.
Tant bien que mal, il lui caressait le dos pour l'aider à se calmer. Hagrid remarqua que lui-même semblait avoir vieilli d'un seul coup. Une partie de son insouciance, de son impression d'avoir une vie normale venait de disparaître, plaçant sur ses épaules le fardeau de la culpabilité. Il avait compris que James se méfie de lui. James avait une famille à protéger. C'était normal. Mais comment, comment Black avait-il pu les trahir ? Comment avait-il pu livrer son meilleur ami ? Comment avait-il pu offrir à ce fou la femme qu'il disait aimer ? Il bouillonnait de colère envers son ancien ami. Il payerait tout le chagrin qu'il venait de créer.
C'est à ce moment qu'ils entendirent distinctement les pétarades connues d'une moto.
« Lily, reprends Harry. Je m'occupe de Black. » la prévint Remus
Sa froideur et l'emploi du nom de famille mit la puce à l'oreille à la jeune mère.
« Non, Remus, non. Ne lui fais de mal. »
« Il n'aurait jamais du vous trahir, Lily. »
« Non, Remus. Tu ne comprends pas ! Sirius n'était pas notre gardien du secret…C'était Peter ! »
« Peter ? Mais non, Lily, ce n'était pas Peter. Il était trop fragile pour ça. »
« On a changé au dernier moment. Sirius et James savait que Voldemort allait le chercher et pourrait le faire parler. Alors, on a changé secrètement et au dernier moment. Comme ça Voldemort allait traquer Sirius. Mais Peter nous… »
« …a trahis. Et Beth ? »
« C'est elle qui nous a prévenus. Et, elle…elle a demandé à Severus de changer la prophétie… »
« Quoi ?! Changer la prophétie ? Elle avait encore un lien avec Snape… »
« Oui…écoute c'est compliqué. Pour résumer, ils ont modifié ce que Severus devait raconter et elle est devenue la cible pour nous protéger. »
« Pour vous protéger ? »
« Elle nous a dit que Harry pouvait être l'enfant désigné par la prophétie. Alors, elle et Severus ont changé l'histoire. C'était elle qui devenait une menace pour Voldemort. Alors c'est elle qu'il a traqué. »
« Mais pourquoi s'est-elle caché ici ? »
« Parce qu'il allait viser la famille à laquelle elle était liée pour l'obliger à se montrer. Elle voulait être sur place pour le détourner et nous permettre de nous enfuir. »
« Et James a changé d'avis ? Pourquoi ? Il ne t'aurait jamais abandonné. »
Sirius entra à ce moment-là dans la maison, le visage sinistre. Il se dirigea aussitôt vers Lily. Remus voulait l'empêcher de l'approcher, mais Lily lui fit signe du regard de le laisser faire. Il embrassa son filleul et serra l'épaule de son amie. Puis il vit le corps de James et Remus comprit qu'il n'aurait jamais pu le trahir. A ce moment-là, Hagrid déposa le corps de Beth à côté de celui de James. Il n'avait plus de contrôle sur son corps. Ses genoux heurtèrent rudement le sol. Il enlaça maladroitement le corps de son amante et embrassa fiévreusement son front et ses lèvres avant que les autres personnes présentes n'entendent des pleurs semblables aux plaintes d'un animal blessé à mort. Il berça doucement celle qu'il aurait voulu épouser, avec lequel il aurait voulu fonder une famille. Remus ne l'avait jamais vu aussi attentionné envers une femme. Sirius oublia tout ce qui l'entourait, tout ce qui n'était pas Beth.
« Parce que Sirius aime Beth et qu'ils venaient de se mettre ensemble. »
Hagrid se recula pour laisser cette famille déchirée pleurer ses morts. Sirius ne pouvait pas détacher son regard de ce visage impénétrable qu'était celui d'Elizabeth. Le destin l'avait condamné à aimer la seule femme qui ne pourrait jamais lui rendre ses sentiments. Il était incapable de se reprendre et d'agir comme elle aurait voulu qu'il agisse.
« Pardonne-moi…pardonne-moi… » chuchotait-il
Et tandis qu'il enserrait ce corps chéri dans ses bras, Lily, Remus et Hagrid entendirent le bruit caractéristique de plusieurs transplannages. Lily sembla revenir à elle :
« Remus, je t'en prie, Remus…fais quelque chose…sinon…sinon, ils vont s'attaquer à Sirius. » le supplia t-elle incapable de défendre la cause de ses amis.
Remus acquiesça.
« Il faut que tu m'accompagnes Lily. Il faut que tu leur racontes ce que tu viens de me dire. Parce que tu es la seule qui connaisse toute l'histoire. »
Lily se pinça les lèvres. Elle ne voulait que James. Mais au fond d'elle, une voix s'éleva lui ordonnant d'être forte pour eux. Parce que maintenant, c'était à elle de protéger les siens, en respect pour les morts. Elle sera davantage Harry contre elle avant de sortir.
Des aurors dirigés par Maugrey et des membres de l'ordre du Phénix étaient là encerclant la maison. Dumbledor marchait d'un pas vif vers l'ancienne demeure des Potter. Quelle ne fut pas sa surprise quand il vit sortir de la maison Lily Potter tenant dans ses bras le petit Harry.
« Mrs Potter ? » s'étonna-t-il
« Peter Pettigrew nous a trahis. Il a livré notre maison. » entama-t-elle directement « Il a déchiré notre famille et il a condamné mon mari et ma sœur. Alors…le premier qui tente de faire enfermer Sirius Black… » menaça-t-elle
Et puis soudain, elle fut inspirée et c'est d'une voix plus calme et plus noble qu'elle s'adressa alors aux gens devant elle :
« Je demande réparation dans cette vie comme dans l'autre. »
Dumbledore arrêta les autres d'un geste de la main. Lily était toute ébahie. Cette phrase…elle ne l'avait entendu qu'une fois et elle appartenait à la famille de Beth depuis le XIXème siècle. C'était elle qui lui avait dit. Jamais Lily ne l'aurait jamais utilisée…cela ne servait plus à rien. Lily se tourna vers la porte de sa maison. Beth ?
Severus regardait caché la scène. Le bonheur de voir Lily en vie ne chassait pas le chagrin d'avoir perdu une amie comme Beth.
Sirius ne sentait plus le monde. Il avait chassé de sa conscience tout ce qui n'était pas Beth. Il caressa ses joues avec lenteur comme lorsqu'ils avaient fait l'amour. Il ne pourrait plus l'aimer, il ne pourrait plus la taquiner, elle ne répondrait plus, elle ne le remettrait plus à sa place, elle ne lui dirait pas une seconde fois « je t'aime ». Il ne lui restait plus que ce corps éteint qu'il serrait désespérément contre lui et dont seul un léger souffle caressait sa joue…un léger souffle ?!
Il redressa la tête, regarda le visage serein d'Elizabeth puis pencha son oreille vers lui. L'air lui chatouilla le lobe. Il n'osait croire. Et si tout cela n'était qu'un tour de son imagination.
« C'est Peter Pettigrew qu'il faut retrouver et arrêter. » lança Lily préservant toujours pour les siens
« Et Voldemort ? » demanda Dumbledore « Où est-il ? »
« Nous ne savons pas…Beth …elle était sa…dernière victime… »
Lily se retint d'éclater en sanglots. Ce qui ne fut pas le cas de Severus qui mordit son poing pour étouffer ses larmes.
« …Lily… » tenta d'appeler Sirius mais sa voix était éteinte par le chagrin. Il dut s'y reprendre à trois fois avant de hurler le nom de son amie.
Lily sursauta , se retourna puis rentra dans la maison suivit de Remus. Il y avait quelque chose d'étrange dans la voix de Sirius, quelque chose qui ressemblait atrocement à de l'espoir fou.
Lily ne pouvait pas s'asseoir à côte de Sirius à cause de Harry. Remus se posa et lui prit l'épaule, prêt à l'éloigner du corps de Beth. Sirius releva brusquement la tête, le regard brûlant.
« Dis moi que c'est vrai…dis moi que je deviens pas fou…vérifie. » le supplia-til
« Sirius…elle…est morte…je suis désolé. » tenta de le raisonner Remus
Sirius l'attrapa par le col, brusque à cause de la douleur.
« Vérifie ! Vérifie-le ! C'est tout ce que je te demande ! »
Remus acquiesça. Sirius le lâcha et s'écarta à peine de Beth. Remus se pencha. Aussitôt son ouïe fine de loup-garou capta quelque chose qui ne devait pas être, qui ne devait plus être : un pouls, léger, mais régulier. Puis un souffle régulier.
« C'est impossible ! » s'étonna t-il avant de lancer un sort.
Et pourtant…toutes les fonctions vitales fonctionnaient parfaitement. On entendait perceptiblement la respiration sifflante de Beth. Elle dormait tout simplement
« C'est un miracle ! »
Remus vérifia aussi pour James. Mais cette fois-ci le diagnostic était sans appel : leur ami n'était plus de ce monde. Il se tourna vers Lily. Cette dernière attendait nerveusement.
« C'est…je ne sais pas…je suis désolé… »
« Qu'est-ce qu'il se passe ? » s'énerva-t-elle en sentant l'espoir planter ses crocs dans son cœur.
« Beth a survécu, Lily. »
Choquée, elle resta silencieuse.
« Et James ? »
Remus baissa la tête. C'était suffisant. Lily ferma les yeux laissant ses larmes couler. Elle se trouvait horrible de regretter que Beth ait survécu.
Sirius ne savait plus s'il devait être heureux ou anéanti. Son cœur était déchiré en deux. On lui avait laissé Beth, mais James n'était plus là.
A ce moment-là, Dumbledor entra dans la maison. D'un regard, il engloba cette famille dévastée avant que ses yeux ne se posent sur l'Elue. Ce titre n'était pas le bon. On ne pouvait pas non plus décemment l'appeler la Survivante, car elle s'était liée à la Mort plus étroitement que n'importe qui. Il n'y avait que le nom de sa race qu'elle pouvait porter : l'Aède. Car comme les siens, il fallait que son corps et sa vie subissent les outrages pour que ses actes transcendent les hommes. Il aurait dû se douter qu'elle ne pourrait laisser les choses se dérouler comme il l'avait souhaité. Ils étaient tous deux au service de la communauté sorcière, mais pas de la même manière : il était un général, elle était une infirmière. Et maintenant, c'est avec elle qu'il devrait manœuvrer. Elisabeth Keats n'accepterait aucun autre sacrifice que le sien. Son abnégation était effrayante.
Sirius s'était ressaissi : Beth devait être protégé. Beth avait besoin de sa famille. Il n'était pas question de la laisser aux mains d'étrangers. Mais c'était à Lily de décider. Tant que leur amie ne serait pas revenue, c'était elle leur chef de famille.
Des gens commençaient à rentrer des aurors…et il craignait l'arrivée de journalistes. Alors il appela la veuve.
« Lily ? »
La jeune femme se retourna. Sirius semblait avoir repris ses esprits.
« Allons-nous-en…s'il te plaît. »
Lily, épuisée, acquiesça. Remus comprit son regard. Il prit dans ses bras, comme on le ferait pour un enfant, le corps de James. Puis il prit la main droite de Lily. Sirius se releva avec Elisabeth. Il ne faillit pas. Il serait désormais son protecteur, son bouclier quoi qu'elle dise. Il s'accrocha à l'épaule de Lily. Cette dernière, investie du pouvoir de son amie, transplanna sans plus attendre, sans donner d'explications au directeur de Poudlard au manoir. Les yeux de Dumbledor pétillèrent : Elle était protégée, elle avait créé un cercle de protection au travers des liens. Mais il gardait tout de même Severus comme atout. Lui n'avait pas été convié à cette famille.
