13

Severus ne reprit ses esprits que lorsqu'il se retrouva au premier étage. Dans le couloir lambrissé au parquet recouvert d'un interminable tapis vert sapin, il revoyait trois enfants curieux explorant avec frénésie ces lieux chargés d'histoire puis ces trois adolescents qui lézardaient au soleil quand il regarda par la fenêtre. Dans le vieux chêne noueux non loin de l'étang, il lui semblait apercevoir trois enfants escaladant ses branches pour jouer aux naufragés. Naufragés…ils l'étaient vraiment désormais. Il ferma ses poings avec tant de vigueur que ses mains tremblèrent. Il s'était juré de ne pas être sentimental. Mais ses souvenirs qu'il pensait fermement serrés au fond de lui-même jaillissaient comme un diable de sa boîte. Ces lieux étaient de véritables pensines. Dans cette maison, il avait toujours eu l'impression d'avoir un foyer. Mais aujourd'hui, il revenait pour le trouver dévasté. Et c'était sa faute.

Silencieusement, évitant les planches du parquet qui grinçaient, Severus gagna la chambre d'Elizabeth. Enfant, cette pièce le mettait mal à l'aise, lui renvoyant ses origines humbles et pauvres. Adolescent, il avait combattu l'amertume : une chambre pareille, il aurait pu en avoir une si sa mère n'avait pas renié ses origines. Beth l'avait compris, sans un mot, avec cette habitude qu'elle avait de lire en lui. Du jour au lendemain, elle avait effacé le décor grandiose qui devait avoir été réalisé par les plus grands artisans de l'époque victorienne pour en faire un lieu neutre, vide. A trois, ils l'avaient entièrement redécouvert, causant un immense choc à Mr Keats. Severus s'était attendu à ce qu'il le renvoie chez eux et qu'Elizabeth soit sévèrement punie. Bien sûr, il avait grondé cette dernière, lui reprochant la disparition du mobilier. Mais tout cela s'était terminé par un Mr Keats traçant quelques esquisses pour eux et les faisant léviter pour atteindre les plus hauts recoins de la chambre. Ils avaient été heureux. Ils s'étaient rendus heureux les uns les autres avant qu'il ne gâche tout.

Il n'avait plus sa place ici.

Et pourtant, il se trouvait maintenant devant la porte de sa chambre. Elle était entrouverte. Il faillit frapper. Mais c'était inutile. Beth ne l'entendrait pas. Elle ne l'entendrait peut-être plus. Il la poussa et entre doucement.

Comme dans ses souvenirs, la pièce était restée chaleureuse. Sur les murs, leur fresque n'avait pas bougé.

Mais ce n'était plus la chambre d'une enfant. En vérité, ça ne l'avait jamais vraiment été. Son cœur qui battait à tout rompre se figea brusquement. Elle était là, allongée sur son lit de noyer noirci aux montants desquels les rideaux de brocards argent étaient retenus. Elle était telle cette princesse de conte de fées qui s'était endormie en se piquant le doigt. Elle avait l'air paisible et les stigmates de la maladie semblaient adoucis. S'il n'avait pas perçu le sifflement caractéristique de sa respiration, il aurait été persuadé qu'elle était morte.

Il lui avait fallu tout ce temps pour se rendre compte de sa beauté éphémère.

Il se rapprocha et voulut prendre sa main dans la sienne.

Mais un chien au poil noir hirsute, couché dans un coin du lit et jusque-là dissimulé par les rideaux redressa la tête et gronda en remontant les babines. Severus se figea. Elizabeth n'avait jamais eu de chien. D'où sortait-il ?

Le temps de cligner des yeux, le chien avait disparu, laissant place à ce foutu Black qui occupait le lit comme s'il était le sien, qui le séparait d'Elizabeth volontairement.

« Ne t'avise pas de t'approcher davantage ou je t'arrache la gorge, pourriture de mangemort. » gronda Sirius. Sa voix avait encore quelque chose de canin.

« Tu te crois mieux placé, cabot ? Tu penses que ta minable magie peut faire quelque chose pour elle ? Maintenant, recule et laisse-moi me charger d'elle. Au moins n'attendrai-je pas comme un piquet stupide. »

« Ne t'approche pas de ma femme. »

Severus eut du mal à comprendre ces mots : Elizabeth et…Black ! Non, pas encore !

Une digue céda quelque part au fond de lui. C'était une chose intolérable. Pourquoi lui volait-on à chaque fois le peu d'affection qu'on lui offrait ? Il attrapa Sirius par le col et le frappa. S'il fut d'abord surpris par la force physique inattendu du Serpentard, Sirius se reprit pour donner un coup de poing dans le nez de Severus. Les deux hommes roulèrent au sol, exultant de haine. La magie n'aurait pas suffi à apaiser des années de rancœur et de dégout. Les coups pleuvaient et chacun cherchait, non pas à faire mal, mais à blesser l'autre.

Sirius, en proie à la fureur et à la souffrance les plus grandes, voyait en Severus le défouloir parfait. Il l'écrasa et le maintint au sol d'une poigne puissante malgré les ruades de son ennemi. Il leva le poing. Mais un objet lourd heurta l'arrière de sa tête. Sonné, il relâcha son étreinte et Severus en profita pour se dégager non sans lui avoir broyé le poignet auparavant.

« Pas de ça devant moi…ni dans mon dos, Black. » haleta une voix qui revenait littéralement d'entre les morts.

Les deux hommes se redressèrent pour découvrir une Elizabeth épuisée mais bel et bien vivante. L'effort qu'elle venait de faire la fit pâlir et elle retomba lourdement au milieu de ses oreillers. Ils se relevèrent pour se précipiter à son chevet, incapables de croire à son réveil.

« Beth… » murmura Sirius avec tendresse et joie.

« Beth…comment te sens-tu ? » s'inquiéta immédiatement Severus.

Sirius sentit toute la morsure de la jalousie quand Elizabeth se détourna sans lui avoir accordé le moindre regard pour se concentrer sur le bâtard graisseux.

« J'ai l'impression de m'être plongée dans le lac noir…en plein hiver. » haleta-t-elle d'une voix cassée. Elle lança un regard perdu aux lieux « Qu'est-ce que je fais ici ? »

« On t'a ramené après que…Tu-Sais-Qui… » tenta de lui résumer Sirius mais l'horreur des souvenirs fit mourir sa voix.

Beth se tourna enfin ver lui. Il espérait qu'elle serait tout du moins contente de le voir à ses côtés. Il comprendrait sans mal qu'elle ne veuille pas heurter Servillus en confirmant ses propos. Il lui laisserait tout le temps qu'elle souhaiterait. Elle était là, c'était le principal. Mais elle fronça des sourcils. Et son regard…son regard était redevenu celui d'avant : un peu agacé, un peu méprisant. Il montrait son incompréhension comme si elle ne comprenait pas pourquoi il était à côté d'elle, chez elle, comme si…comme s'il n'avait pas sa place ici.

Le gouffre qui s'était ouvert en lui quand il l'avait cru morte s'ouvrit de nouveau.

« Beth… » tenta-t-il de nouveau en voulant toucher sa main.

Mais elle le lui refusa.

« On est quel jour ? » murmura-t-elle.

« Le 2 novembre. » répondit Severus. « De quoi te souviens-tu ? »

« Le dîner chez Lily et James avec Peter. Je me souviens d'avoir dit que j'avais trouvé un moyen de défaire Voldemort, pour tester la fidélité des uns et des autres. Après…plus rien. Cet imbécile de Petitgrew a dû mordre à l'hameçon et nous a balancés…aïe. » gémit-elle en portant sa main à sa poitrine. Ses doigts se crispèrent sur son pull et sa chair.

Elle fut prise d'une violente crise de toux qui l'empêcha de parler et qui donnait l'impression qu'elle allait s'étouffer. Severus conjura un bassinet de métal et Beth cracha bientôt un caillot de sang. Cela sembla l'épuiser et elle tomba, haletante et tremblante dans ses oreillers. Tandis que Severus commençait à l'ausculter en suggérant de renouveler les sortilèges d'anti-contagion, Sirius recula dans l'ombre de sa porte, sans qu'elle le remarquât même. Il laissa les deux amis seuls et se retira dans le couloir.

Il se laissa glisser contre le mur, les jambes coupées par la réalisation qui venait d'éclore dans son esprit. Ses dernières paroles tournaient en boucle dans son esprit.

Elle avait oublié…elle les avait oublié. Leurs sentiments, la promesse qu'il lui avait faite…elle l'avait oublié.

Elizabeth Keats méprisait à nouveau Sirius Black. Et il l'aimait maintenant plus que jamais, avec une force qui lui était alors inconnue. Il vivrait avec elle mais sans elle, condamné à la voir chaque jour de sa vie sans jamais pouvoir se rapprocher d'elle.

C'était une torture horrible…et délicieuse. Elizabeth était vivante, auprès de lui. Il apprendrait à se contenter de cela. Il le devait.

Il continuerait de l'aimer, en silence puisqu'il le fallait.

Il ne trahirait pas le serment qu'il lui avait fait et la promesse qu'elle avait oubliée.