16

Elizabeth avait refusé net d'amener Dumbledore chez eux.

Lily n'avait plus de maison.

Remus n'en avait jamais eu.

Sirius n'avait plus de foyer.

Severus les accueillit à Spinner's end.

L'atmosphère lugubre et glaciale qui suintait la misère prit à la gorge les deux maraudeurs. Ils n'avaient jamais imaginé Snape en dehors de Poudlard. Sirius comprit alors les mots qu'Elizabeth avait prononcés sur le perron de Godric's Hollow. Dans un tel lieu, comment ne pas se débattre et utiliser tous les moyens possibles pour s'en sortir ? Seul le regard tranchant de Snape les empêcha d'éprouver de la pitié. Cette dernière aurait été malvenue de leur part.

Dumbledore ne broncha pas.

D'un signe de tête, Severus les invita à prendre place dans le canapé et les fauteuils miteux du salon. La disposition des meubles fit que Dumbledore se retrouva isolé du reste du groupe. Cela aurait dû lui donner une aura de supériorité toute professorale. Mais lorsqu'il porta les yeux sur l'ancienne élève qu'était Elizabeth Keats, il comprit vite qu'il pouvait devenir un accusé. Elle ne parlait pas. Aucun d'entre eux ne parlait mais la tension était palpable. Lily sentait que Sirius était comme une cocotte-minute sur le point d'exploser de douleur et de rancœur.

« Je suis soulagé de vous voir si bien remise, Miss Keats. » commença prudemment Dumbledore.

« Remise ? C'est là une litote à laquelle vous nous avez rarement habitué, professeur. J'ai le souvenir de discours plus emphatiques de votre part. » répondit-elle.

Elle était calme mais ses yeux avaient un regard fixe et lourd. Dumbledore voulut parler de nouveau mais Elizabeth fit ce que personne auparavant n'avait jamais osé faire : elle lui coupa sèchement la parole. Et n'en parut pas le moins du monde embarrassée.

« Fort bien, Monsieur, comme vous pouvez le constater. C'est d'autant plus surprenant quand on sait ce que Voldemort a tenté. Vous comprendrez que je me pose des questions et qu'il est naturel que je souhaite des réponses. »

En d'autres termes, Elizabeth Keats, sorcière âgée de dix-neuf ans, le mettait au défi de lui expliquer pourquoi elle n'était pas morte. Et son regard, toujours aussi fixe, s'était durci. Elle voulait la vérité nue et crue.

« Bien entendu, ma chère enfant. Mais cela risque de prendre beaucoup de temps. » l'avertit-il.

« Au regard des évènements passés, Monsieur, les gens estiment que nous avons le droit de prendre notre temps pour nous remettre des évènements. Nous sommes donc tout ouïs. » répliqua-t-elle avec un sourire féroce.

« Cela ne vous concerne pas directement, Mrs Potter, Ms Black, Lupin et…Snape. » déclara-t-il aux autres sur un ton bienveillant et ferme.

« La marraine de mon fils s'est interposée entre Voldemort et nous. » répondit Lily en réajustant ses bras autour de son fils endormi. « Nous étions visés, mon mari en a payé le prix et sans Elizabeth, nous serions tous morts. J'exige de savoir pourquoi. Et nos compagnons ont le droit de savoir pourquoi ils ont été manipulés comme des marionnettes. »

« Manipulés ? Visés…mais enfin. » tenta de minimiser Dumbledore.

La lumière de la pièce sembla s'effacer devant de soudaines ténèbres. Sirius avait sorti sa baguette mais sa colère était telle qu'aucun sort ne semblait pouvoir canaliser sa magie.

« Baisse le bras. » ordonna calmement Elizabeth.

Ce fut comme si une main de pierre invisible s'était saisie de son bras et l'abaissait de force. Contre sa volonté, sa baguette fut rangée. Puis, comme pour adoucir l'utilisation de la force, une vague de chaleur douce vint l'entourer pour l'apaiser et le vider de ses forces.

« Pas de ça avec nous, Dumbledore. » répliqua-t-elle en laissant de côté toute formule de politesse.

Elle n'était plus son élève. Elle était son égale et de loin sa supérieure dans les arcanes de la magie, elle dont le pouvoir tourbillonnant de la création lui montrait toutes les possibilités de ce monde.

« Severus a entendu la prophétie de Sybille Trelawney. Vous l'avez laissé partir, soi-disant au nom du respec du libre-arbitre. Vous tabliez sur le fait qu'il irait retrouver immédiatement le Seigneur des Ténèbres. »

Severus jeta un regard dégoûté à Dumbledore. Le directeur de Poudlard lui avait semblé être un bon protecteur pour Lily et Elizabeth. Mais il avait eu le temps de réfléchir sur ce qu'il avait entendu, sur ce qui avait été entrepris. C'était décevant de constater que le plus grand sorcier de leur génération s'était contenté d'attendre pour obéir à une stupide prophétie.

« Vous l'avez laissé faire parce qu'il vous fallait un champion. Désigné par des mots, ce champion devait être mon filleule, un enfant. »

Elle se tut, laissant les autres assimiler la culpabilité de Dumbledore.

« Mais il y a eu un grain de sable dans votre machine. Severus n'était pas seul. Vous aviez oublié qu'à Poudlard, quand tout le monde lui tournait le dos, quand les professeurs détournaient le regard sur les brimades qu'il recevait d'élèves plus populaires, Severus n'était pas seul. Je n'ai jamais abandonné mon ami même quand nos chemins ont divergé. Je suis restée avec lui quel que soit le danger que cela représentait, quelques soient ses tentatives pour me faire fuir. Tout simplement parce qu'il en vaut largement la peine. »

Son ton avait enflé involontairement. Elle ne s'adressait plus seulement à Dumbledore : elle remontait les bretelles à chacun d'entre eux.

« C'est pour ça que lorsqu'il a entendu cette prophétie, il a voulu la comprendre. Dès qu'il a été clair qu'elle pouvait menacer la vie de Lily et Harry, il m'a demandé de l'aide. Et votre prophétie est désormais caduque. J'étais celle qui devait tomber ! La prophétie parlait d'un relèvement : j'ai dû garder cette partie. Mais aucun mot, tout magique qu'il soit, ne peut empêcher la mort. De plus, je suis certaine de ne pas avoir lancé de sortilège mortel sur Voldemort. Pourtant il a disparu. Je sais que vous avez des explications sur ces deux évènements. Maintenant, si vous ne voulez pas voir votre réputation de sainteté être entachée par un procès pour négligence, mis en danger volontaire de la vie d'autrui et assassinat puisque vous avez poussé James Potter à accepter une protection moindre que celle que je lui proposais, je vous conseille fortement de répondre à ces deux questions. C'est un prix modique face à notre ressentiment. »

Elle était redevenue calme, presque conciliante. Ils attendirent dans le plus grand silence, leurs yeux braqués sur le directeur de Poudlard.

Dumbledore bougea légèrement dans son fauteuil. Elizabeth offrait un masque imperturbable et sévère.

« Pourquoi avez-vous choisi de vous dresser contre la prophétie ? » murmura-t-il comme épuisé.

« N'est-ce pas évident ? » lui répondit plus calmement Elizabeth.

Dumbledore secoua la tête tristement.

« Je n'ai connue qu'une seule autre personne aussi désintéressée que vous…la maison Poufsouffle est bien plus noble que tout ce que l'on peut croire… »

« Je ne suis pas Newt Scamander, professeur. Je ne donne que si cela peut me rapporter. Mon temps est compté, autant que j'en tire le meilleur parti. »

« La maladie ne s'aggrave que si vous utilisez vos pouvoirs. »

Sirius se figea. Etait-il possible que Beth puisse vivre ?

« Ne pas utiliser mes pouvoirs, les refouler…c'est vraiment ce que vous me conseiller ? Vous savez pourtant ce que cela peut provoquer… »

Dumbledore sembla soudain vieilli et brisé à ces mots. Comme si Elizabeth lui avait rappelé de douloureux souvenirs.

« La maladie ne s'arrêtera pas. Elle me rongera juste plus lentement si une crise ne me tue pas en faisant exploser mon pouvoir. Quelle vie serait-ce là ? Je veux pouvoir agir et décider en mon âme et conscience. Je veux choisir ma mort. »

L'espoir de Sirius disparut aussitôt. Bien sûr que Beth ne pouvait pas rester impassible face à l'injustice. Plus encore quand elle touchait ceux qu'elle aimait. Quand bien même, cela devait lui coûter la vie. De la proverbiale loyauté des Poufsouffle, elle avait fait sa vertu personnelle.

Dumbledor ne répondit pas et garda la tête baissée, les yeux dans le vague. Puis il croisa ses mains sous son nez et sembla s'absorber dans une profonde réflexion. Personne n'osa parler. Seule Lily se leva pour aller changer Harry. Severus lui indiqua silencieusement l'emplacement de la salle de bain.

« C'est votre détermination et votre loyauté qui vous ont sauvé la vie. » déclara soudainement Dumbledore d'une voix plus grave et plus sévère.

Elizabeth se redressa et son visage sembla moins sévère : il avait toute son attention.

« Vous avez accepté de votre plein gré de prendre la place d'un innocent. Cela suffit à le protéger de tout mal. Mais vous étiez vous-même innocente. La mort a fait demi-tour pour cette raison et parce que vous êtes aimée. Si fort et si absolument que la puissance de cet amour s'est placé comme une protection devant vous. »

Beth et Sirius eurent l'air tonné tandis que Remus et Lily jetaient un regard au jeune homme. Ils avaient eu un aperçu de ce que ressentait Sirius. Il le voyait endurer l'oubli dans lequel il était relégué avec un calme et une acceptation jusqu'alors inenvisageable chez lui. Lily le questionna du regard : Sirius comprenait que son amie ne veuille pas qu'ils soient séparés ainsi mais il ne voulait pas que Beth se sente obligée à quoi que ce soit par pitié. Il voulait qu'elle vienne ou qu'elle revienne à lui de sa propre volonté et partageant le même sentiment que lui. Leur relation ne devait pas être un arrangement, une mascarade.

« Et c'est tout ? »

« Et c'est tout ? » demanda Beth, brisant ce moment de révélation. Elle n'avait pas le temps de songer aux mots de Dumbledore. Elle ne voulait pas se pencher dessus car elle ne pouvait concevoir que quelqu'un éprouve pour elle un sentiment aussi fort que celui que Severus entretenait envers Lily. Elle savait que Severus ne l'aimerait jamais comme elle l'aimait et elle n'était pas ce genre de personne qui, pour consoler son amour propre, se laissai aller à l'attention d'un autre. Cela ne servait à rien de se laisser aller à l'interrogation et aux faux espoirs.

« Si cette protection n'avait servi que de bouclier, voire, si on considère la puissance nécessaire pour s'opposer à l'Avada Kedavra de…miroir, on aurait dû retrouver le corps de Voldemort ou, s'il avait esquivé, ce dernier devrait encore être en activité. Mais il a tout bonnement disparu. »

Dumbledore soupira. Il en arrivait à la partie la plus difficile de ses explications. Il ne pouvait pas se taire, ni invoquer un prétexte fallacieux pour retarder l'échéance.

« Monsieur, je pense que ma détermination à aller jusqu'au bout vous a suffisamment été prouvée. Vous savez que je n'ai pas peur de mourir. J'ai depuis longtemps fait la paix avec cette idée. Vous avez aidé Mrs Pomfresh à faire la liaison avec mon médecin moldu pendant mes années à Poudlard. Vous savez combien de temps il me reste. Autant que ce temps soit profitable à tous. » la rassura-t-elle avec une douce et bienveillante matûrité.

Sirius se tendit comme s'il venait de recevoir un coup de couteau. Elle l'avait prévenu pourtant mais envisager sa fin alors qu'il avait eu la chance de la retrouver était trop douloureux pour lui. Dumbledore observa de nouveau cette femme, frêle, trop mince, pâle mais dont les yeux brillaient avec une force et une patience peu commune. Elle était comme l'eau qui dort : une puissance dont on ne se rendait compte que lorsqu'elle se déchaînait.

« Jedusor n'était plus assez humain pour mourir comme un homme. » lâcha-t-il. « J'ai de fortes raisons de croire qu'il a pratiqué sur lui-même une expérience proscrite en vue…en vue d'échapper à la mort. Il existe un sortilège de magie noire qui consiste à diviser son âme en morceaux pour les intégrer ensuite dans des objets. Cela empêche le sorcier de mourir. Ce sont des Horcruxes. »

Les cinq jeunes sorciers l'observaient avec un mélange de fascination et de répulsion.

« Comment peut-on faire cela ? » s'enquit Remus Lupin de sa voix douce.

« En tuant. Notamment en tuant délibérément, de sang-froid et sans éprouver le moindre remord. Cela brise un homme, fragilise son âme. Grâce à un sortilège, on peut alors en prélever une partie et la déposer dans un objet. »

« Peut-on les détruire ? » demanda Severus.

Dumbledore posa les yeux sur son espion. Il ne savait s'il devait se réjouir de le voir rattacher ainsi à Lily Potter et à Elizabeth keats ou se méfier. Sa proximité avec les deux femmes le pousserait à assurer leur sécurité. Se faisant, il ne prendrait pas de risques supplémentaires, même si cela était nécessaire. Pourtant…pourtant, les questions du groupe, l'implication de la fille de Christopher Keats le poussait à croire que ce qui devait être fait serait fait. Il n'avait pas besoin de les persuader et de les cajoler : ils étaient des membres de l'ordre et ils savaient ce qu'ils avaient à faire. En parler sans faux-semblants l'allégeait.

Le directeur de Poudlard choisit la voix de l'honnêteté.

« Certainement mais aucun document ne fait mention de cela. Ou les sorciers considéraient que la force morale de l'homme l'empêcherait de mener ce protocole ou ces mêmes sorciers avaient produit des horcruxes et dans ce cas-là, leur intérêt n'était pas de les voir détruits. »

« On pourrait utiliser des sortilèges de destructions massive ? » proposa Remus en regardant ses compagnons.

« Des potions corrosives ? » proposa Lily. « Si l'objet est endommagé, cela détruit le morceau d'âme qu'il contient ? » demanda-t-elle à Dumbledore.

« Je le pense oui. Mais le fait d'être changé en Horcruxes rend l'objet en lui-même imperméable à la plupart des dégâts matériels possibles. »

« Une toxine puissante alors. » réfléchit Sirius. « Cela pourrait améliorer la portion corrosive si elle s'attaque aux facultés émanant normalement de l'esprit. »

Beth restait silencieuse, le regard dans le vague. Puis elle plissa les yeux et haussa un sourcil. Lily reconnut les signes qui indiquaient qu'une idée germait dans sa tête.

« A quoi penses-tu ? » demanda-t-elle.

« Je ne suis pas tout à fait sûre…Monsieur, le but d'un horcruxe est bien d'éviter la mort ? »

Dumbledore acquiesça.

« Que se passerait-il si…la Mort récupérait les horcruxes ? » demanda-t-elle.

« Et bien, je ne suis pas tout à fait sûr de ce que vous entendez par là, mais cela provoquerait la fin de Voldemort. Mais, Miss, on ne peut pas convoquer la mort. Du moins pas temps que notre heure n'est pas venue…à moins…à moins d'être le maître des reliques de la Mort. » murmura-t-il.

Mais Elizabeth balaya ses suppositions comme si elle n'était que des fariboles.

« Certains êtres sont liés à la mort qu'elles annoncent. D'autres voguent entre les deux-mondes. Et il y a des ponts, des chemins pour ces passeurs. »

« Mais ces passages ne sont pas faits pour les hommes. » remarqua Dumbledore.

« Nous ne comptons pas envoyer d'hommes sur ces rivages dont on ne revient pas. Nous lancerons ces objets dans l'autre monde. »

Dumbledore la regarda de nouveau.

« Vous connaissez un de ces passages. » comprit-il.

« J'ai grandi à côté. »

Ceci expliquait donc cela. L'ascendance maternelle d'Elizabeth Keats, même couplée à celle de Christopher ne justifiait pas la puissance magique de leur fille. Son statut d'aède, elle le devait à sa proximité physique avec la mort.

« Maintenant, il ne reste plus qu'à trouver ces objets. » déclara-t-elle.

« On va s'en charger. » déclara Sirius gravement. « Tu nous as clairement fait comprendre que nous ne devions pas approcher de… l'Autre-Monde. Toi, ton statut est…particulier. Ça signifie certainement que c'est toi qui devras les faire passer. Je ne sais pas comment ce passage fonctionne mais ça doit demander certainement une grande résistance pour ne pas se faire happer. Et tu n'as pas l'air au top de ta forme. A nous…quate, on peut arriver à bout de protections magiques. On les ramène, tu les détruits et on en finit avec Tu-Sais-Qui. »

Beth regarda tour à tour ses amis, sa famille.

Elle se permit un sourire moqueur exempt de toute froideur ou méchanceté à l'égard de Sirius. Le cœur de ce dernier s'emballa.

« Je vous laisse partir à la chasse de l'œuf de Pâques seuls cette fois-ci. Mais la prochaine fois, j'en suis. »