18

En ce début de février, la neige avait pris ses quartiers dans le parc de Hivehill, recouvrant chaque arbre, buisson et brin d'herbe. L'étang avait si bien gelé qu'on aurait pu faire du patin dessus. Mais actuellement la maison était encore endormie. A peine entendait-on dans cinq chambres occupées du manoir quelques soupirs ou ronflements. Chacun faisait encore des cauchemars de temps à autre. Mais l'atmosphère des lieux, si calme, si éloignée du temps, apaisait chacun. Tous se faisaient au caractère de la maison. Elle-même semblait plus chaleureuse, moins grinçante et moins inquiétante au fur et à mesure que chacun prenait ses marques et ses aises, trouvant dans la bâtisse un endroit qui devenait le sien. Pour Lily, quand elle n'était pas prise de mélancolie dans sa chambre, c'était le jardin d'hiver et la serre qu'elle apprenait à partager peu à peu avec Severus quand il sortait de la cave, chose qu'Elizabeth le forçait à faire trois fois par jour pour les repas. Remus aimait marcher dans le par cet profiter ensuite de la bibliothèque. Il dormait beaucoup et mangeait davantage encore. Cela le gênait mais Lily et Elizabeth lui avaient bien fait comprendre qu'il n'avait pas à s'excuser de se remplumer un peu. Ils étaient tous descendus avec lui pour la première lune qu'il passait au manoir, même Severus qui était plus blême que d'habitude. Ce dernier lui avait demandé un échantillon de son sang pour l'analyser. Tout le monde l'avait interrogé du regard. Il avait marmonné qu'il travaillait à créer une potion pour les lycanthropes afin de diminuer les effets de la maladie sur l'organisme humain. Un grand silence était tombé. Une fois remis de sa surprise, Remus avait immédiatement donné son bras au potionniste.

« Prend autant de sang que tu veux. » lui permit-il fermement.

Le jeune homme n'avait jamais été autant en paix.

Quant à Sirius, il était devenu plus silencieux, plus renfermé, plus solitaire. Il se montrait le moins possible, passant des journées entières à bricoler et à améliorer sa moto, seul avec sa musique moldu qu'il avait récupérée en passant chez sa mère. Il ne se montrait que pour les repas ou quand il venait saluer leur famille avant de partir explorer les pistes des horcruxes. Pour l'instant, Elizabeth et Severus étaient encore à tâtonner pour trouver de nouveau indices sur les emplacements et le type possible de ces objets.

Sirius se réveilla en sursaut.

Encore une fois. Comme chaque nuit depuis le 1er novembre.

Les cauchemars où la vision du corps de James sans vie le disputait à celle des yeux torturés d'Elizabeth quand elle lui avait dit au revoir. Parfois l'un ou l'autre lui semblaient lui parler. James le considérait alors comme un faible, un être incapable de protéger ceux qu'il disait aimer, un égoïste. Il arrivait aussi qu'il entende la voix de Regulus qui lui reprochait de l'avoir abandonné et qui disparaissait dans des sanglots et des cris de souffrance. Mais le pire venait toujours à la fin, quand l'image de son meilleur ami et quand les voix s'effaçaient. Il se sentait alors entouré de calme et de douceur, comme si on avait déposé une couverture moelleuse sur ses épaules. Puis il sentait ses mains être prises dans un cocon de chaleur. Elizabeth apparaissait alors. Elle lui souriait, elle jouait avec une boucle de ses cheveux, ses doigts frôlaient sa joue avant de se retirer. Il n'avait jamais le temps d'embrasser sa paume et quand il tentait de faire un pas en avant, elle l'arrêtait en posant une main sur sa poitrine. Son regard se chargeait de tristesse et de pitié. A son tour elle s'évanouissait.

Et il se réveillait le cœur battant, désorienté avec une envie de hurler, d'aller briser la porte de sa chambre et la supplier de se souvenir.

C'était de nouveau le cas cette nuit.

Les nerfs à vif, il repoussa ses couvertures, se leva, attrapa son vieux pull à zip rouge couvert de taches sombres et grasses posé sur le valet. Après s'être habillé, il ouvrit doucement la porte de sa chambre et sortit. On aurait pu croire que dans une aussi vieille maison, chaque planche ou marche de bois aurait grincé. Mais Hivehill savait respecter les besoins de solitude ou d'intimité des uns et des autres. Depuis que Beth s'était réveillé, elle était devenue beaucoup plus silencieuse. On pouvait se déplacer à sa guise sans que la demeure signale votre emplacement par tout un tas de grincements lugubres. Aussi Sirius ne prit aucune précaution superflue pour se faire discret.

Avant de descendre l'escalier, il devait passer devant la chambre de son hôte. Ce fut plus fort que lui. Comme chaque nuit, il posa son front contre la porte, ses mains appuyées au chambranle pour éviter la tentation de l'ouvrir. Merlin seul savait ce qu'Elizabeth lui ferait s'il entrait dans sa chambre en plein milieu de la nuit. Même si elle leur semblait très attachée à première vue, Sirius avait remarqué depuis son réveil qu'elle n'était plus tout à fait avec eux. La nuit du 31 Octobre avait dressé une barrière infranchissable entre elle et eux. Elle n'avait jamais été du genre à se laisser aller à de bruyantes familiarités, mais autrefois, on se sentait sur un pied d'égalité avec elle quand on lui parlait. Elle pouvait s'emporter, malgré elle et avec lui, elle avait su se laisser aller. Maintenant, c'était à peine s'il la reconnaissait. Elle gardait la tête froide en permanence, calculant, prévoyant, concentrée sur le seul fait de détruire Voldemort et d'arriver à ses fins. A sa fin. Car jamais, elle n'avait paru aussi malade.

Il s'arracha à sa porte, de crainte de rester là jusqu'à ce que toute la maisonnée ne le surprenne. Il ne voulait ni de leur compassion, ni de leur pitié.

Il descendit l'escalier, se rendit à l'arrière, dans les anciens quartiers des domestiques. Lily avait changé l'une de ces pièces en salle de jeu pour Harry juste à côté d'une ancienne chambre qu'elle avait changé en bureau afin de gérer son commerce de vente de remèdes et de potions par hibou. Il entra dans la cuisine et enfila ses bottes en caoutchouc et son manteau fourré avant de sortir dans la neige.

Le froid de cette nuit d'hiver lui pinça douloureusement les joues, chassant ses restes de sommeil agité. Il avait neigé de nouveau. Lentement, il avança dans la couche de poudre blanche et se dirigea vers le garage, un bâtiment daté de 1910 qui avait accueilli les premières automobiles sorties des usines. Aujourd'hui, il n'y avait plus guère qu'une vieille Bentley qui commençait à rouiller dans son coin. Sirius ouvrit la porte, alluma la lumière, mit un disque des Stones et s'installa à sa bécane pour oublier.

Il ne vit pas le temps passer. Ses doigts prirent le relais. Les arcanes du moteur, des suspensions, des freins étaient un labyrinthe qu'il arpentait sans peine, semant ses préoccupations derrière lui.

Une seule chose aurait pu le faire sortir de sa bulle : l'odeur du café chaud. Mais jamais il n'avait pensé à installer une cafetière dans le garage et il partait trop rapidement pour se préparer un thermos.

Quelle ne fut donc pas sa surprise, quand en reposant sa clé à molette, il se trouva nez à nez avec un mug aux couleurs criardes d'où s'échappait la délicieuse odeur de son breuvage chaud préféré. Il releva la tête et fut surpris de se retrouver face à Elizabeth. Ils s'étaient rarement retrouvés en tête à tête ces derniers temps.

« J'aurais pu t'envoyer un sort ou ma caisse à outils en pleine figure. » lui fit-il remarquer d'une voix enrouée.

« J'aime la confiance que tu as en mes capacités. » répondit-elle. « Comme si je ne pouvais pas te les renvoyer. »

Elle avait pris elle aussi une tasse qui fumait. Mais à l'odeur, Sirius reconnut la potion qu'elle prenait tous les jours et qui lui permettait de respirer sans s'étouffer avec une quinte de toux. Il s'essuya rapidement les mains sur son pull pour prendre celle qu'elle lui tendait.

Il remarqua qu'elle était à peine plus chaudement habillée que lui.

« T'es sérieuse ? Je pensais que tu voulais un minimum survivre pour abattre Voldemort ? » la réprimanda-t-il en lui montrant son bas de pyjama mouillé par la neige et ses épaules couvertes certes d'une épaisse veste mais qui restait ouverte. »

« Trop chaud. » maugréa-t-elle.

« Par ce temps ? » s'étonna-t-il.

Elle secoua la tête. Il ne savait si elle soupirait devant ce qu'elle considérait comme une bêtise ou si elle voulait rectifier ses dires.

« Je me suis réveillée à cause de la fièvre. Si je ne la fais pas baisser, c'est comme si tu n'enlevais pas une cocotte-minute du gaz alors qu'elle siffle à plein régime. » marmonna-t-elle. « La neige, c'est efficace et ça ne demande pas d'aide. »

« T'as prévenu quelqu'un de ta petite balade matinale j'espère ? »

Contrairement à ce quoi il s'attendait, elle lui répondit doucement, presque timidement, comme si elle était en faute.

« Pas besoin, je suis chez moi. »

Sirius reposa brutalement sa tasse sur sa caisse à outils, renversant un peu de café. Mais il n'en sentit pas la brûlure. Il se releva et, inquiet, s'approcha d'elle. Faisant fi de tout ce qui se dressait entre eux, il posa sa main sale sur son front. Il était bouillant.

« Bordel ! Tu ne peux pas te soucier un peu plus de ta santé, Keats. » jura-t-il.

« J'ai pas envie de survivre…qui en a envie ? » marmonna-t-elle.

Sirius ne répondit rien. Il se pencha et la prit doucement dans ses bras en la soulevant comme un fétu de paille.

« Tu fais quoi la, Sirius ? »

Elle l'avait appelé Sirius. Il refusa d'y penser sinon il allait perdre ses moyens. Ce n'était dû qu'à la fièvre…

« Ca se voit non ? Je vais te mettre au chaud. » répondit-il froidement.

« Enlève tes mains sales de ma veste. Je peux me débrouiller. Je vais rentrer. » protesta-t-elle.

« C'est ça et on te retrouvera changée en glaçon ? Désolé, mais je n'ai pas envie que Lily et Servilus m'empoisonnent ce midi. » répliqua-t-il en s'approchant de la voiture et en ouvrant la portière grinçante.

Il déposa sur la banquette arrière son précieux fardeau et alla chercher une couverture de laine aux motifs écossais.

« Allez, pousse-toi un peu. » la secoua-t-il pour l'empêcher de céder à la léthargie.

Elizabeth se redressa et s'éloigna en gigotant doucement. Sirius se glissa à son tour sur le cuir froid du fauteuil et ferma la portière. Il lança un sortilège de chauffage à l'habitacle avant de se rendre compte à quel point ce n'était pas une si bonne idée que cela : l'habitacle fut bientôt rempli de l'odeur de sa compagne. Il déglutit difficilement avant de se secouer. C'était loin d'être le moment de tenter de raviver les souvenirs d'Elizabeth.

« Viens-là. » murmura-t-il sans pour autant oser l'attirer à lui, craignant une rebuffade de sa part à tout moment.

« Seulement…seulement si tu promets de ne plus appeler…Severus…Servilus. » tenta-t-elle de négocier alors qu'elle commençait maintenant à grelotter.

« Beth…viens-là. »

« Non ! Promets d'abord. C'est…cruel et injuste. Tu n'es plus un gosse, Sirius. Et tu vis avec moi, tu sais ce que pèsent les mots. Tu sais combien ils peuvent nous blesser. Promets. Promets d'arrêter. Ca le blesse et sa souffrance est la mienne. » déclara-t-elle à demi-délirante. « Chaque fois qu'il a mal, je souffre aussi. »

Ses mots révélaient un attachement viscéral qui le heurtait. Il comprenait maintenant pourquoi elle tenait tant à ce que le passé entre eux soit abandonné. Elle aimait Snape. Elle l'aimait lui.

La douleur revint. Elizabeth ne lui rendrait jamais son amour. Elle ne l'avait jamais partagé. Elle avait seulement tenté d'oublier un autre dans ses bras. Un autre avec lequel, ils devraient vivre chaque jour.

Et pourtant…pourtant…

Ces quelques jours qu'ils avaient passés ensemble. Jamais Beth n'avait semblé songeuse ou distante avec lui. Ils avaient parlé et ils s'étaient aimés. Beth était encore timide et peu sûre en amour. Mais il n'avait pas imaginé la lueur dans ses yeux quand il arrivait chez les Potter ou quand ils s'isolaient pour s'embrasser. Ils n'avaient pas eu le temps de refaire l'amour mais il avait perçu son désir. Et elle avait toujours certaines attentions pour lui qui ne mentaient pas sur ses sentiments. Y avait-il malgré tout un espoir ?

Et quand bien même, elle avait oublié, qu'est-ce qui l'empêchait de la reconquérir ?

Il la regarda de nouveau. James avait changé pour Lily. Il ferait la même chose pour elle.

« Je te le promets, Beth. J'essayerai de ne plus l'humilier. »

Elle eut alors un sourire qui avait déserté son visage depuis de nombreuses années.

« Essayer…c'est déjà ça. Et puis…je te ferai passer l'envie. » s'amusa-t-elle avant de tousser brusquement.

Par chance, la potion agissait et la quinte de toux se calma sans qu'elle ne crache de sang.

« Viens. » l'invita-t-il.

Cette fois-ci, elle répondit à sa demande. Un peu raide, elle se colla pourtant contre son côté.

« Tu sais que tu aurais plus chaud si tu essayais de mettre tes bras autour de moi. » tenta-t-il.

« T'en profite. Mais laisse tomber, t'as rien d'attirant. » se moqua-t-elle

Sirius se figea un instant, se demandant comment réagir. Autrefois, il aurait tout de suite sauté sur l'occasion. Mais cette dernière lui échappa trop vite.

« Tu es une bouillotte humaine. Super chaude et résistante. Mais c'est loin d'être sexy. » marmonna-t-elle de nouveau en papillonnant des yeux.

« Hey ! » protesta-t-il doucement en ajustant sa prise sur ses épaules. « Pas d'accord ! »

« Ouvre les yeux Black. T'as vieilli et t'as grossi en plus. »

« Pourquoi t'appuies là où ça fait mal ? » s'amusa-t-il.

« Parce que ça réveille. »

Et sur ce, elle s'endormit, laissant Sirius cogiter quelques instants sur ces derniers mots. Etrange qu'elle ait dit cela… Il la regarda de nouveau et son visage endormi, détendu chassa ses pensées. Il dégagea quelques mèches de son front avant d'embrasser ce dernier.

Même si elle cherchait de nouveau à garder ses distances avec lui quand elle se réveillerait, il lui restait un espoir. Ne dormait-elle pas dans ces bras en ce moment-même ?

C'était déjà plus que ce qu'il croyait pouvoir obtenir quelques jours auparavant.