19

Sirius fut le premier à se réveiller. Il ne s'était pas rendu compte qu'il avait suivi Beth dans le sommeil. Deux ans auparavant, soit il se serait sauvé avant le réveil de la belle, soit il aurait remis le couvert. Aujourd'hui, il tenait celle qu'il aimait dans ses bras. Il posa sa main sur son front : la température avait baissé. Il toucha doucement ses mains : elles étaient tièdes. Il avait dû bouger : Beth se nicha davantage contre lui. Il se figea quand il sentit sa main glisser sous son pull pour se poser sur le tissu fin de son t-shirt. Il ne pensait pas que ce mouvement innocent de sa part puisse autant le ravir et le faire souffrir. Cet instant donnait l'illusion cruelle que son rêve était devenu réalité. Mais tout s'effacerait dès que Beth ouvrirait les yeux. Il ne savait pas si elle se souviendrait de ce qu'ils s'étaient dit. Mais avec elle, il y avait de fortes chances que cela ne change pas son comportement. Sirius devait profiter de ce qu'elle lui donnait à l'instant et se contenter de cela. Il posa ses lèvres sur ses cheveux et inspira son odeur de plantes médicinales. Il Songea à la réveiller pour la ramener à la maison, au chaud, quand retentit un petit claquement sec répétitif au carreau du garage. Sirius tourna la tête pour regarder par la vitre de la portière. Un hibou attendait qu'on lui ouvre pour transmettre son courrier. Il sentit sa compagne s'éveiller et s'étendre. Sa main glissa contre sa peau, lui coupant la respiration un court instant. Mais elle se retira d'un seul coup, comme si elle venait de se brûler. Beth venait de réaliser où et avec qui elle se trouvait.

« Pourquoi j'ai dormi dans une voiture ? » demanda-t-elle crispée.

Il se tourna de nouveau vers elle en s'efforçant de cacher sa déception de voir s'achever cet instant. Elle avait baissé la tête et ses doigts pianotaient sr ses genoux. Il la connaissait assez bien pour savoir que ce geste était rare chez elle et qu'elle n'avait ce tic que lorsqu'elle se sentait gênée. Se pouvait-il qu'il l'ait déstabilisée ? Il pouvait en tirer profit. Mais il réfléchit : s'il s'amusait à la taquiner alors qu'elle se sentait vulnérable, elle ne lui pardonnerait pas. Beth avait bien des qualités mais elle était terriblement fière et ne supportait pas qu'on s'amuse de ses faiblesses. De par son expérience, il savait qu'elle n'oubliait jamais un outrage et qu'elle n'avait de cesse de le voir venger.

« Tu es entrée en hypothermie tout à l'heure. Tu es réchauffée ? » lui demanda-t-il en restant calme et détaché.

Elle le regarda, mais ses yeux étaient vides d'expression. Puis elle lui tendit la main. Il la prit. Elle serra ses doigts doucement. C'était plus de contacts en quelques heures que depuis trois mois.

« Merci. » répondit-elle simplement.

Elle continua de le regarder droit dans les yeux. D'habitude, elle ne faisait que glisser son regard sur lui.

« J'ai été dure et injuste avec toi. » ajouta-t-elle à sa grande surprise. « Je m'attendais à devoir te mettre dehors à tout moment parce que tu t'en serais pris à Severus. Non seulement, tu le lasses tranquille… »

Il fallait que la patate chaude Severus ressorte maintenant.

« Mais tu m'as certainement aussi sauvé la vie. » acheva-t-elle plus doucement, chassant ses pensées sombres.

« Tu exagères. » tenta-t-il pour ne pas lui révéler que c'était bien ce qui était arrivé.

Elle ne lui répondit pas. A la place, elle lui offrit un nouveau sourire. Sirius fut bien prêt de jeter par-dessus son épaule ses bonnes résolutions pour se pencher sur elle et l'embrasser.

« Merlin ! Keats, tu me souris ? Dumbledore va débarquer habillé en danseuse de samba ! »

« Merci bien pour l'image, Black ! Je pouvais me passer de ça de grand matin. » protesta-t-elle amusée. « Mais qu'est-ce qu'il a ce hibou ? »

Elle remarqua le volatile qui protestait maintenant bruyamment contre leur ignorance en cognant des ailes et du bec contre le carreau. Il fallait dire qu'il semblait faire encore plus froid que la veille dehors. Sirius se leva, engourdi. Il étira ses bras au-dessus de sa tête pour faire craquer ses vertèbres rudement sollicitées. L'air frais du garage le fit frissonner puis il se dirigea vers la fenêtre qu'il ouvrit. Le hibou grand-duc s'engouffra dans l'abri en battant furieusement des ailes devant son visage. Il plana jusqu'à Elizabeth, laissa tomber son courrier puis repartit sans demander son reste.

« Bonjour à toi aussi. » grommela Sirius en refermant la fenêtre.

Il frictionnait ses bras en se retournant prêt à sortir une remarque assassine sur la fierté de ces volatiles quand Elizabeth leva des yeux débordant de souffrance vers lui. Elle avait décacheté le parchemin orné d'une ordure noire. Ce modèle avait été très utilisé ces vingt dernières années : il ne se passait pas une semaine sans qu'une famille en Grande-Bretagne ne reçoive cette lettre annonçant que l'un des leurs avait été tué par les mangemorts.

« Beth… »

C'était à la fois un appel, une tentative de réconfort et une marque de compassion. Il s'approcha doucement d'elle, ne sachant si sa présence était toujours la bienvenue.

« Mon père ne m'avait pas prévenue qu'il revenait. » murmura-t-elle. « Pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? »

Elle semblait ailleurs, loin. Puis elle se leva et quitta la voiture. Et Sirius vit qu'elle tentait de redresser ses barrières. Elle fit quelques pas avant de s'appuyer contre la carrosserie et de se laisser aller à pleurer. Elle n'était lus la Survivante, l'Aède, la Chef de famille. Elle n'était plus qu'une orpheline.

Sirius s'assit en silence à côté d'elle. Il prit sa main dans la sienne. Ebranlée, Beth s'appuya sur son épaule en pleurant silencieusement. Il appuya la tête contre son épaule. C'était la première fois qu'elle lui montrait qu'elle pouvait souffrir comme n'importe qui. Et cette injustice envers elle le blesait et le révoltait. Elle pleura longtemps. Ses larmes alternaient avec des moments d'apathie ou de colère froide. Dans ces moments-là, il devait l'empêcher de prononcer des serments qui la mettraient en danger.

« Ne cours pas seule à la rencontre de Dolohov. » lui ordonna-t-il.

« Et comment peux-tu me dire ça quand je t'entends tous les jours dire que tu tueras Peter ? » protesta-t-elle furieuse.

« Peter et Dolohov sont loin d'avoir le même niveau. Dolohov ne fera qu'une bouchée de toi. »

« Je peux me défendre. Je peux me battre. Mieux encore, je peux devenir le pire cauchemar de cette ordure. Je peux le conduire à la folie, l'empêcher de dormir, de vivre. Le tourmenter. Je ne le tuerai pas. Je ferai pire. » crachait-elle.

Il sembla à Sirius que la voix d'Elizabeth perdait peu à peu ses inflexions naturelles. Des gémissements faibles naissaient en écho derrière ses mots.

« Nous savons ce que peut faire une banshee, Beth. Tu peux décider de tuer Dolohov, de libérer cette partie de toi. Mais tu ne pourras plus faire marche arrière. Tu devras quitter Lily, Harry, abandonner tes souvenirs et qui tu étais. Tu ne mourras pas mais tu seras condamnée à torturer pour l'éternité les esprits damnés ou à attirer les innocents pour te repaître de leur souffrance. »

Echevelée, Elizabeth se tourna de nouveau devant lui. Sa colère était retombée mais son visage restait hanté par la douleur.

« Comment sais-tu cela ? même Lily et Severus ne connaissent pas cette…alternative. » murmura-t-elle.

Sirius replia une jambe et posa son bras dessus. Il regarda droit devant lui.

« Tu oublies que le dernier ami qui me reste est un loup-garou. Je me suis forcément renseigné sur sa malédiction. Contrairement à ce que tu penses, je ne suis pas égocentrique. James…et moi, on n'a jamais supporté que Remus se sente diminué. Dans l'un des livres que j'avais consultés, il y avait un chapitre consacré aux créatures capables de magie sans baguette. Tu m'avais déjà joué quelques tours. Alors, j'étais curieux de découvrir quelque chose qui me permettrait de te rendre la pareille. Quand j'ai lu la notice sur les banshee et que j'ai vu les illustrations, j'ai refermé le livre et je me suis sauvé. J'ai fait des cauchemars pendant une bonne semaine. »

Ils restèrent silencieux côte à côte pendant de longues minutes.

« Et tu ne l'as pas crié sur tous les toits. » chuchota-t-elle.

« Pourquoi l'aurai-je fait ? Je suis le mieux placé pour savoir qu'on ne choisit pas sa famille. »

La colère de Beth s'évapora lentement, remplacée par un lourd chagrin.

Sirius l'attira de nouveau contre lui. Epuisée, Elizabeth ne protesta pas.

« Ne garde pas tout pour toi. Tu n'es pas toute seule. On sera là pour toi. » lui promit-il avant d'embrasser instinctivement ses cheveux.