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Severus et Lily avaient absolument tenu à accompagner Elizabeth à Ste Mangouste dès qu'ils avaient appris le décès de Christopher Keats.

La jeune femme fut conduite à la morgue.

Lentement, elle s'approcha du corps allongé sur la table d'autopsie. Quand elle reconnut le visage de son père, blanc, les yeux fermés, ses cheveux blonds qui avaient viré au blanc et au gris, elle porta son poing fermé à la bouche pour étouffer un sanglot.

« Miss, je suis désolée de vous perturber, mais… » commença le médicomage en charge de ce secteur. « …reconnaissez-vous en cet homme Mr Christopher Abraham Keats ? »

En silence, Elizabeth acquiesça.

Tant qu'elle ne l'avait pas eu sous les yeux, il lui avait resté un espoir.

Désormais, elle était la dernière de leur famille.

« Comment… » commença-t-elle avant que sa voix ne meurt.

« Votre père a reçu le sortilège doloris. Il avait malheureusement une malformation cardiaque. Son cœur n'a pas supporté le choc. » résuma brièvement le médicomage.

Elizabeth regarda de nouveau le visage de son père. On avait réussi à lui rendre un air paisible, même si la crispation de ses paupières n'avait pu totalement disparaître.

Son père avait accepté de la laisser voler de ses propres ailes. Il avait suivi son conseil et était parti plutôt que de se battre, lui qui avait aidé Newt Scamander lors de la lutte contre Grindelwald. Ils s'étaient promis de se retrouver quand tout serait fini. Elle avait cru que c'était elle que son père devrait enterrer, qu'elle lui avait menti. Elle savait à quel point cela l'aurait brisé, lui qui avait enterré tous les siens. La mort n'avait pas fait demi-tour : elle avait pris son dû. Un Keats pour un Keats.

Elle avait voulu jouer les adultes. Elle devait maintenant en assumer les conséquences.

« Dis bonjour à Maman et à Georges de ma part. » chuchota-t-elle en caressant sa main froide.

Sa voix se brisa sur ses derniers mots. Elle ne put s'empêcher de pleurer à nouveau.

Severus et Lily voulurent se rapprocher d'elle mais elle les en empêcha en secouant la tête.

« Quand…quand pourrai-je venir le chercher ? » demanda-t-elle.

« Dès que vous aurez accompli les démarches administratives, Miss. » lui répondit doucement le médicomage.

Elizabeth le remercia d'un signe de tête.

« Pourriez-vous me laisser seule un instant avec lui…je vous prie ? » demanda-t-elle toujours en murmurant.

Le médecin comprit sa requête et y accèda.

« Beth ? » demanda Severus.

« Vous aussi, s'il vous plaît. J'ai besoin de lui dire au revoir. » leur demanda-t-elle sans les regarder.

Les yeux rouges, la gorge nouée, Lily prit Severus par le bras et lui fit signe de la suivre. Severus se laissa faire, comme un petit garçon perdu. Il aurait aimé rester avec Beth car Christopher Keats avait été la figure paternelle qu'il n'avait jamais eue. Il se sentait à nouveau responsable de la mort d'un être cher.

Seule, Beth se pencha sur le front de son père et en caressa la peau. Chaque larme qui tombait de ses yeux était une brûlure qui ne disparaîtrait jamais.

« Je suis désolée Papa. » murmura-t-elle.

Pendant de longues minutes, la jeune femme se laissa aller au chagrin.

Mais quand elle n'eut plus aucune larme à verser, elle releva doucement la tête. Elle aurait reconnu entre mille cette caresse dans ses cheveux. C'était doux et terriblement froid à la fois.

« Tu sais ce que tu as à faire. » chuchota une voix qui les avait quittés des années auparavant pour se perdre dans les brumes des marais irlandais. « Rappelle à ce mortel qui son maître a défié et a échoué à abattre. »

La voix et la caresse froide disparurent aussi doucement qu'elles étaient apparues. Elizabeth était de nouveau seule.

Mais son chagrin se heurta à des instincts sauvages venus de la nuit des temps quand l'homme n'avait que le feu pour tenir les créatures de la nuit à distance, des instincts qui étaient attachés à son sang. Elle tendit la main au-dessus de la bouche de son père.

Quand sa voix s'éleva, elle était accompagnée de celles de ces sœurs que sa mère avait abandonnées. Qu'importaient les trahisons entre elles, les banshees restaient unies pour tourmenter les mortels.

« Montre-moi ton meurtrier. Mène-moi à ton assassin. » lança-t-elle en posant sa main sur le visage de son père.

Le corps eut un sursaut brusque.

Il y eut une sonnerie d'abord assourdie qui éclata stridente dans ses oreilles. Elle ferma les yeux.

Quand elle souleva ses paupières, elle n'était plus à la morgue.

Elle se trouvait désormais dans un étroit boyau de pierre, humide et froid. Son souffle créait de la buée et sa chair se couvrit de chair de poule.

Elle n'en avait que faire. Un coupable attendait son châtiment.

Cet instinct qu'elles partageaient toutes, cet appétit pour le remord et la torture qu'elles aimaient la guida. Elle lui ferait éprouver les pires tourments qui soient. Elle connaissait les replis les plus sombres de l'âme humaine. Sa race s'en nourrissait.

Une porte se dressa devant elle avec une petite ouverture au niveau des yeux.

Souvenir d'une époque où les lieux avaient encore des gardiens mortels. Aujourd'hui, leurs remplaçants ne s'approcheraient pas de cet endroit.

Même si le prisonnier les appelait à l'aide.

Elle s'approcha de l'ouverture et regarda la cellule miteuse. Elle semblait vide.

Un visage apparut soudainement, collant sa chair au métal froid. Dans ses yeux noirs injectés de sang brûlait une joie sadique. Un éclat de rire résonna derrière la porte. Puis les yeux s'ouvrirent de nouveau et la regardèrent avec dégoût et mépris.

« Que fais-tu là petit agneau ? » se moqua une voix cassée et rauque.

Il pensait être effrayant. Il ne savait pas ce qui venait à lui.

« Me payer une peau de loup. » repondit-elle de cette voix faite d'un millier de cris et de gémissements de douleur.

Elle sourit lentement devant l'incompréhension du sorcier. C'était toujours le premier signe avant que la peur ne leur fasse perdre leurs moyens.

« Toc, toc, qui est là ?

Ce n'est que moi.

Qui moi ?

Invite-moi.

Tu le sauras. » chantonna-t-elle.

« Tu es complètement… » commença Dolohov avant que son visage ne montre sa surprise. Sa bouche s'ouvrit et il reprit ses mots avant de changer les derniers :

« Entre et dis-moi. »

Le mangemort qui avait torturé et tué de sang-froid, se délectant de la peur des autres, recula brusquement au fond de sa cellule, planquant son corps relativement encore en bonne santé contre le mur suintant d'humidité.

Sa porte était faite du métal le plus épais possible, bardée de sortilège que seul les détraqueurs pouvaient passer sans risquer quoi que ce soit. Pourtant le corps de son étrange visiteuse jaillit sans peine, apparaissant peu à peu comme si elle était passée à travers le rideau d'eau d'une cascade.

Dolohov voulut parler pour lui demander la formule qui lui avait permis de faire ça. Mais aucun son ne sortit de sa gorge. Sa voix avait tout bonnement disparu.

La jeune femme regardait quelque chose qu'elle tenait entre ses mains. Elle releva les yeux et lui offrit un sourire cruel. Pendant une minute, Dolohov vit entre ses doigts ce qui ressemblait à un filet. Elle y mit le feu. Sans prononcer aucune parole.

Il voulut pousser un hurlement de douleur. Mais aucun son ne sortait de sa bouche. Les mains autour de son cou, il chercha un moyen d'éteindre le feu qui consumait sa gorge et ses cordes vocales.

Un verre d'eau apparut devant lui.

Sans réfléchir, il s'en empara pour le boire d'une traite. L'eau se changea en métal en fusion qui se glissa non seulement dans sa trachée mais remonta aussi sur son visage pour pénétrer par toutes les interstices qu'elle pouvait trouver.

Beth quitta la cellule laissant derrière elle un Dolohov hurlant qu'on le brûlait vif et s'écorchant le visage où aucune trace de brûlure n'était visible.

Sa mère, sa tante, leurs sœurs auraient une source de souffrance inépuisable à laquelle s'abreuver. Elle ferma les yeux.

Les couloirs d'Azkaban ne garderaient d'autre trace de son passage que les hurlements de déments de Dolohov. Mais bien malin serait celui capable de déceler le passage d'une banshee entre ses murs.