22
Quand Sirius revint chercher Elizabeth, Lily avait réussi à lui redonner des couleurs. Elle semblait beaucoup moins fatiguée comme l'indiquait la disparition de ses cernes. Il ne s'était absenté que dix minutes, sachant parfaitement où trouver la maison parfait pour une célibataire vivant avec un chien de grande taille. Sans aucune remarque, la jeune femme attrapa son bras et ils transplannèrent tous deux devant une maison qui imitait le style cottage. Il y avait même des roses grimpantes pour parfaire le décor un peu kitsch d'une célibataire de vingt ans.
« Alors ? » demanda Sirius
« C'est parfait. Si jamais on en finit un jour, pense à te reconvertir dans le théâtre ou le cinéma. » le complimenta-t-elle en lui tapotant doucement l'avant-bras.
Il eut un petit sourire satisfait. Elizabeth leva les yeux avec un sourire amusé. Il lui ouvrit galamment la porte et ils entrèrent. Elle observa immédiatement les lieux : petit, ce cottage ne pouvait pas accueillir une famille. Il n'y avait pas d'odeur de tabac mais Sirius avait marqué en se frottant à différents tissus pour que les lieux sentent le chien. C'était un bon point pour la crédibilité de ce faux domicile. Près de la porte, il y avait un panier pour un chien et accroché à une patère, ne laisse en cuir rouge.
« Dépêchons-nous. Mets de l'eau à chauffer, sors une théière et deux tasses, ainsi que des biscuits. Je vais apporter ma pate aux lieus. » lui ordonna-t-elle en enlevant son manteau et son foulard qu'elle accrocha à une patère.
Il suivit immédiatement ses directives. Beth observa le couloir pour mémoriser le nombre de portes avant de chercher le salon qui n'était guère éloigné de la cuisine. Elle prit aussi la précaution de trouver les toilettes et de modifier les magazines moldus par des exemplaires de Potions Magazine et Sorcière Hebdo fournis par Severus et Lily. Sur les murs, elle installa des photos d'elle et de sa famille, sans oublier celles de son chien. Elle déposait quelques potions dans le salon quand on sonna à la porte. Prise de court, elle déposa en vitesse un plaid sur son fauteuil, vérifia qu'aucune photo étrangère n'était présente. On sonna de nouveau. Sirius, changé en Patmol, se mit à aboyer comme un fou pour leur faire gagner du temps.
« J'arrive. » cria-t-elle. « Laisse-moi passer, Patmol. Mais oui, tu es un bon chien. C'est tout maintenant. » protesta-t-elle faussement alors qu'elle posait quelques bouteilles de potions non loin de son fauteuil.
Elle changea la télévision en bibliothèque et sortit dans le couloir. Pour donner le change, Sirius continuait d'aboyer et de sauter partout comme s'il était responsable de la lenteur de sa maîtresse.
Beth ouvrit la porte d'entrée. Sous la petite tonnelle débordant de roses attendait une sorcière de taille moyenne, blonde, aux formes voluptueuses, occupée à retirer quelques pétales tombés dans ses boucles blondes si serrées qu'Elizabeth ne douta pas qu'elles étaient permanentées. Vêtue d'un tailleur de soir vert criard qui seyait à sa silhouette et d'un boa à plumes roses, elle était loin de l'idée qu'Elizabeth se faisait d'une journaliste.
« Miss Keats ! » s'écria-t-elle avec un empressement et un engouement surjoué. « Je suis ravie de pouvoir enfin vous rencontrer. C'est un honneur pour moi d'avoir obtenu un entretien avec vous, la Survivante qui a triomphé de Vous-Savez-Qui. »
Elle tendit une main manucurée aux ongles écarlates qui donnaient l'impression qu'elle avait griffé quelqu'un jusqu'au sang. Beth la regarda comme si elle était prise de court, sans répondre. La journaliste se rapprocha pour lui faire comprendre qu'elle devait la laisser entrer. Mais Beth ne bougea pas.
« Vous êtes ? » demanda-t-elle en s'efforçant d'avoir l'air perdue.
« Mais…enfin, vous n'avez pas reçu mon hibou annonçant mon arrivée ? Je suis Rita Skeeter, envoyée spéciale de la Gazette du Sorcier ! » s'étonna la dénommée Rita Skeeter qui ne se rendait pas compte de ce qu'avait d'impoli son arrivée impromptue qui ne laissait pas le choix à la jeune femme qu'elle voulait interroger.
« Oh ! Si ! Bien sûr que si. Pardonnez-moi, je peine à me remettre. J'ai attrapé un rhume récemment et il ne veut pas me lâcher. » répondit Beth en jouant le rôle de la tête de linotte qui parle à tort et à travers. « Mais entrez, entrez donc ! »
Sirius perçut clairement l'amusement d'Elizabeth. Il n'aurait pas cru qu'elle puisse prendre plaisir à des jeux de pouvoir. Et encore moins à la dissimulation. Ce trait de caractère n'était pas typique des Poufsouffles. Bien sûr que Beth connaissait Skeeter, contrairement à ce que la journaliste croyait. Elle savait très bien qui était cette vipère qui répandait allègrement son venin dans ce torchon qu'était la Gazette du Sorcier. Et il semblait bien que sa compagne soit prête à jouer un mauvais tour à cette prétendue journaliste.
Elizabeth se décala pour laisser entrer la journaliste. Les yeux de cette dernière explorèrent immédiatement les lieux, avide d'un détail croustillant pour ruiner la réputation de cette fille qui il y a peu était encore une parfaite inconnue. Pour empêcher le repérage de toute erreur Sirius se mit de nouveau à aboyer et sauta sur Skeeter. Cette dernière cria d'horreur et vacilla sur ses talons hauts.
« Couché Patmol ! Vilain chien ! » le gronda Elizabeth en cachant son sourire. « Ne vous inquiéter pas. Il n'est pas méchant. C'est juste qu'il a tendance à s'exciter vite si je ne lui fais pas faire un peu d'exercice. » expliqua-t-elle en flattant le flan du chien.
Sirius émit un bruit étouffé en entendant la fin de sa phrase. Avant de se reprendre. Ce n'était pas le genre de Beth de faire des phrases qui pouvaient être mal interprétées. Les caresses s'arrêtèrent trop vite à son goût.
« Allons dans le salon. » invita-t-elle la journaliste avec un geste gracieux et un sourire bienveillant.
Elle n'avait l'air ni défaite, ni malade comme Skeeter l'avait entendu en laissant traîner ses oreilles. Tout au plus semblait-elle fatiguée. Il fallait creuser : si Potter avait une liaison avec elle, elle trouverait des indices dans cette maison. Mais le chien posait problème. Elle suivit la jeune femme dans un petit salon coquet et lumineux quoi que vieillot. Etrange ce goût en matière de décoration pour une jeune femme de vingt ans. Puis elle avisa la bibliothèque, remplie de livres scientifiques et de quelques romances. Oh ! Elle était fleur bleue la Survivante ! Voilà un indice intéressant. Elle vivait seule : y aurait-il de l'eau dans le gaz entre Lily Potter et elle alors qu'on les disait très proches ? Mais la présence de la mère et du fils qui semblaient récentes démontait son hypothèse. Mais peut-être que son article pourrait exploiter une faiblesse et la changer en brouille qu'elle pourrait exploiter ensuite.
Rita Skeeter accepta l'invitation à s'assoir. Beth s'excusa quelques minutes pour aller chercher le plateau à thé.
La jeune femme laissa Skeeter dans le salon sous la surveillance de Sirius et se rendit dans la cuisine. Deux tasses blanches étaient posées avec leurs soucoupes sur un plateau en plastique, ainsi qu'une théière assortie et les indispensables biscuits. Elizabeth allait prendre le tout quand l'odeur du thé chaud la frappa soudain. Un souvenir remonta à la surface de sa mémoire : une matinée chez les Potter, elle préparait un petit-déjeuner, elle buvait son thé mais il y avait aussi des bras élancés, forts et chauds qui enlaçaient sa taille et…un baiser…Le souvenir replongea dans les abysses de sa mémoire sans qu'elle puisse le retenir. Qu'est que c'était que cela ? Elle n'avait jamais embrassé personne ! Mais il y avait une période de sa vie qui lui échappait…aurait-elle…
Elizabeth se ressaisit. Elle n'avait pas le temps de songer à ce genre de choses !
Dans le salon, elle servit son hôte puis se prépara à son tour une tasse avant de s'installer dans le fauteuil avec calme et assurance, ne montrant surtout pas que l'un des ressorts s'enfonçait douloureusement entre ses reins. Elle offrit un petit sourire à la journaliste qui sortait un parchemin et une plume d'un vert tout aussi criard que sa robe.
« Cela vous dérange si j'utilise une plume à papote. » demanda-t-elle aimablement.
Beth acquiesça avec un sourire froid, comme si elle lui accordait une immense faveur.
« Absolument. » répondit-elle doucereusement.
Skeeter avait déjà déroulé le parchemin pour prendre en note leur entretien et cherchait sa plume à papote. Son sourire se figea quand elle entendit la remarque d'Elizabeth et sa fausse cordialité.
« C'est pour nous mettre plus à l'aise et ne pas perdre le fil de notre entretien. » tenta-t-elle avec un petite moue auquel les gens ne résistaient jamais.
Mais la jeune femme en face d'elle semblait avoir changé : elle la maintenait à distance. Non, elle la remettait à sa place.
« J'ai fini par accepter votre offre, Miss Skeeter. Mais d'autres journalistes m'ont promis de meilleures conditions d'entretien, savez-vous ? Même au sein de la Gazette. Je vous ai choisie parce que vous êtes la seule femme qui ait osé imposer sa plume et dépasser le stade des recettes de cuisine. Je suppose que la concurrence doit être rude au sein du journal. »
« C'est la loi de l'offre et de la demande, Miss Keats. Seuls les meilleurs sont publiés. Et on ne fait pas de potions sans couper des racines tendres et vigoureuses. »
« Vos collègues masculins doivent être sans pitié. Tout ce qui peut être racoleur, ils s'en emparent. »
« C'est ce qui se vend le mieux. » tenta de conclure Skeeter qui voyait son article lui échappait. Il fallait qu'elle reprenne la main sur l'entretien.
« La Gazette n'a pas de soucis à se faire, niveau vente. Après tout, avoir le monopole du marché, ça aide. » relança Beth pour l'agacer.
Skeeter soupira. Elle allait devoir jeter ce parchemin que son patron attendait pour demain à la première heure.
« On écrit ce que le public attend. Point final. »
« Ca doit être agaçant et répétitif à la longue, les potins, non ? Notre journal est au moins une chose que les journalistes moldus ne seraient pas prêts de nous envier. Leur presse est tellement plus vivante et excitante ! Si vous saviez le pouvoir qu'ils ont face à la politique ! »
Skeeter se redressa malgré elle. Elle aurait tellement aimé elle aussi remettre à sa place certains incompétents du ministère à qui on laissait tout passer parce qu'ils avaient la famille et l'argent. Les moldus ne pouvaient pas l'avoir surpassée, elle ! Pas dans le domaine de l'investigation et des révélations !
« Je doute que ces empotés sachent s'y prendre avec un gouvernement. » se moqua-t-elle pour cacher sa jalousie.
« Ne me dites pas que vous n'êtes pas au courant ! Mais…cette affaire a même ébranlé le MACUSA et on envisage un nouveau congrès pour revoir le code international du secret magique. »
Tout chien qu'il était, Sirius avait du mal à se retenir de rire en voyant l'habilité avec laquelle Beth retournait Sketter, utilisant sa vanité et son ambition. Et tout cela sans magie, ni potion. Le visage crispé et contrarié de la journaliste était unique : on sentait bien qu'elle aurait voulu obtenir son interview pour avoir son quota de pages et une augmentation de salaire. Mais à son agacement, se mêlait une curiosité qu'elle peinait à réfréner.
« Mais enfin, vous n'avez pas entendu parler du scandale du Watergate ! Je reconnais que ça date de sept ans et que nous étions en pleine guerre. Mais tout de même ! Les moldus ont bien failli découvrir notre existence ! C'est grâce aux journalistes moldus américains qui ont découvert et dénoncé les agissements de Nixon qu'on a évité une nouvelle chasse aux sorcières. Il paraît que c'est Jack Heathrow qui a prévenu le MACUSA puisqu'il est correspondant aux affaires politiques moldus et qu'il est en relation avec Carl Bernstein, l'un des deux reporters mis sur l'affaire. Vous n'avez pas accès aux articles du Salem's Post ? »
Skeeter resta silencieuse et crispée. Cette comparaison peu flatteuse, elle se l'était faite plusieurs fois : oui, les américains avaient une sacrée longueur d'avance sur eux en matière d'informations. Et les femmes journalistes étaient mieux rétribuées et pouvaient traiter de sujets sensibles plus facilement qu'en Angleterre.
Elle posa le parchemin et rangea la plume à papote. Cette maison et son intérieur désuet ne l'avaient pas préparée à rencontrer un tel esprit : rusé, flatteur, informé et pourtant juste dans ses propos.
« Me direz-vous toute la vérité sur la nuit du 31 octobre en m'assurant l'exclusivité ? » demanda-t-elle.
« Je vous dirais seulement ce que je sais et ce dont e suis sûr. Ce ne sera pas grand-chose mais ça sera la vérité. Elle ne sera ni belle, ni glauque mais elle sera suffisamment dure ainsi. »
« Que voulez-vous dire ? »
« Que la nuit du 31 octobre n'est pour moi qu'un trou noir et que me retrouver face à la mort n'a pas fait de moi une héroïne mais une amnésique. »
« Vous avez tout oublié ? »
Elizabeth acquiesça et but une gorgée de son thé.
« Mais les Potter ? »
« Lily Potter m'a rappelé certaines choses : j'étais chez eux à sa demande pour garder son fils qui est mon filleul. Il y a deux choses dont je suis sûre : le Seigneur des Ténèbres s'en est pris à moi à cause de mes pouvoirs qui ne sont pas un secret pour une majorité de la population. Poudlard n'a jamais caché aux étudiants qu'il accueillait une aède dans ses murs. La deuxième chose que je puis vous assurer, c'est qu'aucun corps ne se trouvait à côté de moi quand on m'a retrouvée. »
« Et alors ? »
« Même si le premier étage a été soufflé, on aurait dû trouver le corps de Vous-Savez-Qui s'il était mort comme l'affirme une partie de la population. »
« Peut-être votre magie a-t-elle eu le dessus et sa puissance aurait soufflé Vous-Savez-Qui, le désagrégeant. »
« Un acte de magie instinctive ou un pouvoir semblable aux Obscurus ? Non cela m'aurait détruite, non seulement moi mais tout le village aussi. »
« Je…mais enfin, vous ne sous-entendez quand même pas… » commença Sketter fébrile.
« Pas de corps. Je suis vivante sans aucune raison valable. Peut-être ai-je fait exploser la maison en espérant pouvoir transplanner tout en gagnant du temps. Peut-être l'ai-je blessé gravant accidentellement ? Peut-être est-il en train de refaire ses forces ? »
Beth posa sa tasse dans sa soucoupe et riva ses yeux couleur mer du nord sur la journaliste. Sketer semblait bouillonner et son regard s'était fait lointain pour réfléchir à ses nouvelles données.
« Mais le Ministère assure que Vous-Savez-Qui est mort dans le souffle de l'explosion ! »
Elizabeth s'enfonça dans le fauteuil et croisa ses mains sous son menton.
« Il me semble bien que vous venez de soulever votre propre Watergate. A vous de voir maintenant si vous préférez faire le portrait d'une gamine de vingt ans amnésique et en encore grabataire en vous contentant de faire pleurer dans les chaumières ou si vous souhaitez donner un coup de pied dans la fourmilière du Ministère et changer les choses. » murmura-t-elle d'une voix onctueuse.
