27
« Pourquoi on est ici Maman ? » demanda Harry, curieux.
Il tournait la tête dans tous les sens pour observer l'endroit où ils venaient de pénétrer.
Pour la première fois depuis l'enterrement de James, Lily avait trouvé la force de venir se recueillir sur la tombe de son mari. Ses enfants devaient connaître leur père.
« On est venu voir ton papa Harry. » lui répondit doucement Lily en lui tenant la main tandis que Marygold gazouillait comme un petit pinçon dans ses bras.
« Mon papa ? Mais mon papa, c'est Onc'Sev, Onc'Rus et Onc'Mus. »
Lily sentit son cœur se briser en se rendant compte que son fils ne se souvenait même plus de James. Alors même qu'il était chaque jour un rappel constant de ce dernier.
« Non, mon chéri. Ce sont tes oncles. Ils sont venus nous aider et nous protéger quand ton papa est parti. »
« Pourquoi il est parti, Maman ? Il revient quand ? »
Lily ferma une minute les yeux, un sanglot au bord des lèvres. Harry comprenait à peine quel était son lien avec James. Et elle allait devoir lui expliquer pourquoi ce père inconnu ne reviendrait jamais. C'était atrocement douloureux.
Marygold toujours dans les bras, Lily s'accroupit devant son aîné. C'était si dur de le regarder tant sa ressemblance avec James étai frappante. Elle caressa doucement ses cheveux.
« Maman ! Pourquoi tu pleures ? » s'étonna Harry.
Elle vit son petit visage se chiffonner à travers ses larmes. Elle attrapa son fils et le serra fort contre elle quand il se mit à pleurer à son tour. Elle le berça contre elle de longues minutes, cherchant ses mots pour lui expliquer la situation.
« Ton papa ne pourra pas revenir nous voir, Harry. C'est nous qui le retrouverons plus tard. »
« C'est quand plus tard ? »
« Dans très longtemps, quand nous serons très vieux. »
« Pourquoi il faudra être vieux pour le voir ? »
« Parce que ton papa est passé dans un autre monde et que pour y entrer, il faut avoir vécu une longue vie et avoir plein de souvenirs. Comme ça, lorsqu'on retrouve sa famille, on peut se raconter tous les souvenirs qu'on s'est fabriqués. On peut rire et pleurer tous ensemble. Et pour ceux qui nous ont quittés, ce sera comme s'ils avaient vécu toutes nos aventures avec nous.»
Harry regarda sa mère avec un regard mouillé et déterminé.
« Alors, je vais me fabriquer plein de souvenirs, Maman. » promit-il.
Sa voix assurée et son air sérieux réchauffèrent le cœur de Lily. A ce moment-là, Marygold vit une mésange se poser une pierre tombale. Elle poussa des cris de délice tout en tirant sur les cheveux de sa mère.
« Doucement Mary. » rit Lily le cœur plus léger.
James ne l'avait pas abandonnée : il vivait à travers les rires de ses enfants.
Les vacances d'été filèrent à vive allure.
Chacun ayant trouvé son rythme, leur petite famille menait un train de vie tranquille. Sirius avait pu réintégrer les aurors et il veillait à ce que Petitgrew soit pourchassé sans aucun répit. Il aurait pu le traquer avec Remus mais Beth et Lily le leur avaient formellement interdit, craignant trop que Peter ne leur fasse un mauvais coup. Remus et Severus continuaient de travailler à la potion de ce dernier. Fin juillet, ils avaient testé son premier échantillon. Remus s'était changé en loup mais la cave qu'il surveillait grâce à un sort de visionnage n'avait subi aucune de ses habituelles tentatives de saccage. Le loup-garou s'était contenté de marqué son territoire en urinant aux quatre coins de la pièce, comme son cousin animal. Satisfait de ce premier essai, Severus poursuivait avec acharnement ses essais.
« N'oublie pas tes cours ! » lui rappelait de temps à autre Beth.
Severus pestait alors en disant que c'était donné de la confiture aux cochons. Mais il se mettait au travail.
Beth avait achevé ses recherches après avoir passé quelques jours en Irlande pour consulter la section magique du Trinity Collège de Dublin. Août l'avait vu plongée dans ses notes, tapant à toute vitesse sur sa machine à écrire. Elle ne quittait son bureau que si l'un d'entre eux venait la chercher par la peau du cou pour veiller à ce qu'elle se nourrisse et aille prendre l'air. Etrangement, c'était toujours Sirius qui devait affronter le dragon dans son antre.
Le 15 août, Elizabeth reçut un hibou l'informant qu'il lui restait trois jours pour rendre sa thèse. Ce fut le branle-bas de combat dans la maison. Elle avait terminée la veille au soir la rédaction. Mais elle devait encore la faire relire pour enlever les fautes et les coquilles. Lily et Remus s'en chargèrent tandis qu'Harry, Severus et Sirius eurent pour mission de divertir la jeune femme. Harry réclama à corps et à cris une partie de cache-cache dans le jardin. L'idée fut immédiatement appliquée. Sirius compta jusqu'à cent.
« Prêts ou pas, j'arrive ! » cria-t-il.
Ils étaient dans la partie dite à la française du parc à l'avant du manoir. Sirius avait compté, appuyé contre le tronc d'un épicéa. Mais il se doutait bien que Severus et Beth avaient choisi les deux labyrinthes de buis de part et d'autre de l'allée carrossable qui menait à la maison. Trichant un peu, il sentit l'odeur d'Harry et de Beth dans le labyrinthe de gauche. A pas de loup, il entra dedans. Il ne lui fut pas difficile de les repérer. Harry ne pouvait s'empêcher de pouffer de nervosité. Mais les trouver restait une autre histoire. Le labyrinthe semblait plus grand à l'intérieur qu'à l'extérieur. Ses hautes haies touffues assombrissaient les lieux. Suivant le bruit avec méfiance, instinct d'auror oblige, il lui semblait qu'il s'enfonçait dans le dédale vers l'ouest. Aucune statue ne venait briser la monotonie du tracé comme cela pouvait arriver dans les jardins moldus. A certains détours, il eut même l'impression que les murs végétales bougeaient en silence derrière lui. Mais il refusa de se figer et de se laisser aller à ses doutes. Beth les avait prévenus après tout que la maison avait son petit caractère. D'une certaine manière c'était rassurant de se dire qu'elle les protégeait de manière efficace.
« Onc'Rus. » l'appela soudainement Harry d'une voix inquiète.
Tout désir de s'amuser s'estompa dans l'esprit de Patmol. Si Harry s'était senti en sécurité, jamais il n'aurait eu un tel ton. Le silence retomba. Il se rendit soudainement compte qu'il n'entendait aucun chant d'oiseau.
« Harry ! Beth ! Serv…Severus ! Tout va bien ? » cria-t-il.
Mais aucune réponse ne lui parvint. Véritablement inquiet, Sirius préféra se changer en Patmol pour retrouver leur trace.
Cependant une main glacée se glissa dans son pelage une fois sa métamorphose achevée. Le chien se retourna pour mordre mais il n'y avait rien derrière lui. Il recula prudemment, tous ses sens aux aguets. Il ne voyait, ni ne sentait quoi que ce soit mais ses sens de chien lui affirmaient qu'il y avait quelque chose dans ce labyrinthe, quelque chose qui n'aurait pas dû être là.
Il recula lentement avant de faire volte-face pour chercher la trace des autres. C'est alors qu'il l'entendit : un soupir presque un sanglot désespéré derrière lui. La personne qui l'avait émis semblait profondément malheureuse. Ce fut plus fort que lui, plus fort que ses instincts primaires qui le poussait à fuir. Il se retourna.
Et se trouva face à Beth. Ses courts cheveux bouclés étaient coiffés et cachés sous un filet de perles. Elle portait une robe diaphane qu'elle n'avait pas en entrant dans le labyrinthe. Elle était assisse au sol, une main dans la terre tandis que l'autre cachait son visage. Ses épaules étaient secouées de sanglots silencieux. Sa tristesse lui fut un supplice. Il ne résista pas, oublia le reste et trottina jusqu'à elle. Il se coucha et posa sa tête sur sa robe. Aussitôt un puissant parfum de fleurs sauvages lui envahit les narines, lui causant un étourdissement. Il voulut éternuer, retirer sa tête du vêtement mais la main froide de Beth se posa sur le sommet de son crâne et commença à le caresser. C'était comme plonger tout à la fois dans un lac glacé et se glisser dans des couvertures moelleuses. Patmol inspira de nouveau le parfum entêtant où il lui semblait percer une note de terre froide et humide. Mais peu à peu ses sens s'engourdirent et il n'eut que le désir de s'endormir sur les genoux de sa maîtresse. Cette dernière glissa son ras autour de son cou et pencha la tête vers lui. Il eut l'impression d'être plongé de force sous l'eau. Mais c'était avec plaisir qu'il s'étouffait.
Soudain une puissante lumière apparut dans un coin de sa vision. Il voulut fermer les yeux car elle lui brûlait les rétines mais il se retrouva comme obligé de ne pas la lâcher des yeux. Bien qu'elle lui paraisse lourde sa tête se tourna lentement vers cette source lumineuse. En son centre, il remarqua une silhouette aux traits flous mais si belle que Beth n'avait plus l'air d'une vieillarde hideuse au visage figé dans un masque de colère terrifiante.
Les sons semblèrent alors revenir :
« Arrière Belle Dame. Arrière, retourne à la lande. Ne le touche pas. »
« Il est à moi et il me suivra. » souffla la créature terrifiante dont les bras s'étaient refermés comme des chaînes autour de lui.
« Aucun mortel tant qu'il sera sous ma protection ne saurait t'appartenir. Retourne là où est ta place et reste-y. Sinon, j'effacerai toute trace et tout passage de ton existence. »
« Tu ne peux pas me tuer Aède. Il te faudrait avoir du sang de notre monde. »
La lumière se fit plus intense. Patmol ferma les paupières mais même à travers cette barrière, ses rétines étaient mises à mal. Un vent se leva soudainement et il entendit de nouveaux les gémissements des âmes perdues.
« Ne me tente pas Belle Dame. Tu ne ferais pas le poids. » l'avertit froidement cette voix grinçante et grondante qui évoquait un navire en train de sombrer.
Etait-ce la lumière ou cette voix toujours plus terrible ? Toujours est-il que l'étreinte de la créature se desserra autour du cou de Patmol et que son impression de froid reflua peu à peu. Quand elle eut tout à fait disparu, la lumière diminua rapidement et le vent baissa avant de s'éteindre. Sirius eut alors l'impression que d'un bain glacé on le jetait dans un chaudron bouillant. Il entendit alors vaguement son prénom et sentit des mains tièdes se poser sur lui pour apaiser ses souffrances.
« Severus ! » cria Beth dans le labyrinthe. « Severus ! Vite ! »
Un craquement sec retentit à côté d'elle et le professeur de potions apparut. Il remarqua immédiatement le teint pâle et luisant de Black ainsi que ses yeux couverts d'une pellicule blanche.
« Bordel de merde ! C'est quoi ça ?! » s'écria-t-il en s'asseyant auprès de l'ancien Maraudeur pour surveiller ses constantes vitales. Il semblait sur le point de trépasser. « Tu avais dis qu'on ne risquait rien ici ! »
« Ne commence pas à me faire des reproches ! On ne risque rien ! Mais le médaillon a dû attirer la Belle Dame. »
« Comment ça se fait que tu ne l'aies pas sentie ? »
« Je l'ai sentie ! Mais j'ai mis Harry en sécurité d'abord. Il faut absolument le réchauffer, Severus ! Tu as des sels d'ammoniaque quelque chose de fort à lui faire respirer ?»
« C'est pas de l'ammoniaque mais ça marine depuis quelques jours. » déclara Severus en sortant une éprouvette remplie d'yeux de grenouilles. Il la déboucha. L'odeur qui s'en dégagea était atroce. Severus la colla sous les narines de Sirius.
« Tiens lui chaud. » lui ordonna-t-elle.
Beth se releva et tandis les mains au-dessus de sa tête.
« Accio Athelas. » cria-t-elle.
Rapidement une boule de feuille et de tiges apparut avant que la jeune femme ne la rattrape. Immédiatement elle enfourna dans sa bouche un paquet de feuilles qu'elle se mit à mastiquer tandis que Severus se collait à Sirius pour le réchauffer et allumait deux grands feux de part et d'autre du corps de l'ancien gryffondor. Quand elle eut changé les feuilles en une pâte molle, Beth ouvrit de force la bouche de Sirius et lui glissa la mixture sur la langue. Elle l'obligea à l'avaler provoquant alors des spasmes de sa part.
« Tiens-le fermement. » ordonna-t-elle à son ami. « Et ferme les yeux. Quoi que tu entendes, surtout ne les ouvre pas. »
Severus obéit immédiatement. Elizabeth se mit alors à psalmodier dans une langue rocailleuse qui rappelait le gaélique mais qui semblait plus vieux encore. Elle donnait l'impression que sa voix sortait d'une tombe, que le royaume des morts était ouvert. Severus sentit comme des doigts glacés se glisser entre ses cheveux et sous ses vêtements, griffer ses paupières. Les griffures devinrent de plus en plus douloureuses au fur et à mesure qu'Elizabeth accélérait le débit de ses mots.
Mais le corps de Black semblait retrouver sa chaleur. Les doigts et les souffles froids s'éloignèrent alors puis disparurent tout à fait. Les paupières toujours fermées, ayant l'impression qu'il ne reverrait jamais la lueur du jour, Severus haletait. Quand l'écho du rugissement du vent s'estompa dans ses oreilles, il perçut le souffle rapide mais régulier ainsi que le mouvement de montée et de descente de la poitrine qu'il serrait contre lui.
« Tu peux ouvrir les yeux. » lui permit Beth d'une voix étouffée et éraillée.
Il obéit et regarda Black qui semblait reprendre des couleurs.
« Il va vivre ? » demanda-t-il curieux.
« Oui, il va vivre. » répondit-elle presque dans un murmure.
Severus posa les yeux sur elle. Elle les regardait à travers les mèches de sa frange. Severus cligna des yeux, réalisant tardivement ce qu'il voyait. Les yeux bleus de Beth avaient disparu remplacé par la couleur du mercure. La peau autour, ses sourcils, tout avaient perdu leur couleur.
« Beth… » commença-t-il.
« Appelle-moi. » lui demanda-t-elle. « Appelle-moi. Sinon je vais disparaître. »
Sa voix avait un timbre qui n'était en rien humain. Severus frissonna en se rendant compte que c'était la première fois qu'il entendait la voix d'une banshee.
« Elizabeth Margareth Keats, reviens vers les tiens. Elizabeth Margareth Keats, reviens parmi les tiens. Elizabeth Margareth Keats, reviens-nous. Elizabeth Margareth Keats nous te ferons tenir ton serment. » l'invoqua-t-il en se souvenant des livres sur les créatures magiques qu'il avait lus.
A chaque fois qu'il prononça son nom, la couleur revenait sur le visage de la jeune femme et la grisaille disparaissait.
Quand elle eut retrouvé toutes ses couleurs, Elizabeth inspira profondément avant qu'une quinte de toux ne la plie en deux, l'obligeant à cracher au sol des glaires ensanglantées. Elle se tourna cependant en direction du bois, se releva avec peine et tandis ses paumes rougies par le sang qu'elle venait d'essuyer de ses lèvres. Severus l'entendit alors prononcer une nouvelle imprécation dans cette langue oubliée qui ressemblait au gaélique. Le vent s'agita de nouveau, semblant naître de son corps pour s'élargir et se disperser en rafales violentes sur le bois qui se tordit en grinçant. Nul doute que la malheureuse créature qui s'était aventurée au-delà de ses limites allait bientôt le regretter.
Puis soudain le déferlement de puissance d'Elizabeth cessa tout aussi brusquement qu'il avait eu lieu. Sans force, la jeune femme se laissa tomber au sol comme une poupée de chiffon. Repoussant Sirius qui commençait à peine à reprendre conscience, Severus s'approcha de Beth et la prit dans ses ras. Désormais, c'était elle qui était glacée. Immédiatement, il alluma des feux supplémentaires, lui jeta un sort de chauffage et la serra contre lui en redressant sa tête pour éviter qu'elle ne s'étouffe los d'une quinte de toux.
« Pas…un…mot… »lui demanda-t-elle.
Severus se contenta d'acquiescer en la serrant plus fort contre lui.
« Tu ne devrais pas avoir à souffrir. » murmura-t-il.
« Laisse-moi la souffrance, Severus. Ça me permet de ne pas oublier…de ne pas regretter. »
« De ne pas regretter quoi ? »
« D'avoir choisi l'humanité plutôt que l'éternité. » murmura-t-elle.
Ses yeux se posèrent sur Sirius. Il était de nouveau conscient et il la regardait. Il la regardait comme un homme aurait pu contempler Dieu. Et cela l'attrista profondément.
