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« Il vous reste moins d'une semaine pour me rendre vos essais sur l'incorporation de l'alchimie dans les sortilèges de métamorphoses. » déclara une voix professorale par-dessus le brouhaha d'étudiants qui s'empressaient de quitter les augustes salles d'un des bâtiments d'Oxford.

Une professeur d'une trentaine d'années rangea à son tour ses pochettes dans sa sacoche de cuir.

Trois années avaient passé, douces et tranquilles. Ils avaient pu retrouver la trace de deux nouveaux horcruxes par l'intermédiaire de Dumbledore et, plus surprenant, de Lucius Malefoy. Si Dumbledore avait eu à chercher longtemps avant de trouver grâce à des souvenirs que Beth arrachaient au morceau d'âme accrochée en elle, ils avaient trouvé l'année des cinq ans d'Harry et des quatre ans de Marygold une bague surmontée d'une pierre noire. La présence de Severus et de Lily avait empêché le directeur d'enfiler cet anneau et d'utiliser la pierre qui y était sertie. Comme pour le médaillon, Beth s'était rendue sur la lande qui avait accepté ce don avec délectation.

Ils avaient eu de la chance jusqu'ici. Beth continuait de croiser les doigts.

Quant au deuxième horcruxe, ce fut Severus qui lança une supposition qu'ils décidèrent d'exploiter : creuser du côté des intimes de Voldemort, les mangemorts du premier cercle. Peu étaient encore libres et trouvables dans la société civile d'après-guerre. Le seul qui remplissait ces deux critères était Lucius Malefoy. Pour Severus, organiser une rencontre entre lui et Beth était un coup de poker : il pouvait très bien griller sa couverture d'espion. Une rencontre se profilait pourtant car Beth lançait des hameçons dans sa direction. Beth savait que cela angoissait Sirius, même si son compagnon avait l'intelligence et le courage de ne pas lui montrer. Cela faisait six ans qu'ils vivaient ensemble, sans cacher leur couple mais sans pour autant en faire quelque chose d'officiel. Cette situation n'avait pas provoqué de grands chamboulements dans leur vie, mis à part une certaine forme de réconciliation entre Walburga et Sirius. Ils se toléraient beaucoup plus facilement, même si leur relation ne dépassait le stade de la cordialité.

Leur souci actuel était la santé déclinante de la mère de Sirius. Depuis une semaine, la vieille femme était alitée, ne quittant plus son lit et mangeant à peine. Il avait fallu que Beth insiste terriblement pour que Mrs Black accepte qu'un médicomage vienne la visiter. Sirius et elle avaient attendu pendant près d'une demi-heure dans le salon avant qu'il ne redescende.

« Il faut vous préparer au pire. » avait-il murmuré sombrement.

Elizabeth n'oublierait jamais le visage de Sirius rongé par la culpabilité et le regret.

L'enseignante soupira de tristesse. Il semblait bien que chaque instant de bonheur devait être payé de chagrin.

Sirius laissa Kreattur lui ouvrir la porte.

« Maître Sirius. » s'inclina le vieil elfe.

Depuis qu'il était revenu ici avec Elizabeth et qu'ils œuvraient à détruire le Seigneur des Ténèbres pour venger Regulus, Kreattur se montrait plus serviable envers Sirius à défaut d'être honnêtement respectueux. Sa dévotion, il ne l'accordait qu'à sa vieille maîtresse mourante et à la compagne de Sirius qui lui avait promis réparation.

Sirius entra et prit grand soin de s'essuyer les pieds.

« Comment va-t-elle Kreattur ? » s'inquiéta-t-il.

L'elfe baissa la tête. Tout dans sa posture montrait une véritable affliction.

« Le maître-docteur a dit à Kreattur de soulager autant que possible la maîtresse. Il a dit qu'il y a peu de chance qu'elle passe la nuit. » répondit l'elfe de maison.

Sirius sentit un frisson glisser le long de son dos. Avec la disparition de sa mère, ce serait tout une époque qui s'éteindrait.

« Prépare-nous du thé Kreattur. Avec du lait, du sucre roux et des sablés. Apporte-le dans sa chambre. » ordonna-t-il.

L'elfe s'inclina et le laissa passer. Sirius frissonna : bientôt il serait le seul Black restant dans cette maison. Et comme il n'y vivrait jamais…cette dernière disparaîtrait. Il monta les escaliers. Et chaque marche apporta son lot de souvenirs et de souffrance. Sa mère et lui était comme chien et chat. Elle avait voulu le briser pour le modeler à sa convenance, mais chaque coup, chaque remarque acide n'avait cessé de l'endurcir et de le pousser à la révolte. Il n'avait rien oublié. Il la haïssait mais au fond de lu, il pleurait toujours le petit garçon qui aurait voulu qu'on le prenne dans ses bras pour le consoler et lui dire qu'il était aimé. Aujourd'hui, cette consolation, il l'avait trouvée dans les bras d'Elizabeth. Mais la mort prochaine de sa mère n'empêchait pas les vieilles blessures de s'ouvrir à nouveau.

La porte de la chambre de sa mère était entrouverte. L'étage était silencieux. Il lui sembla qu'une éternité s'écoula avant qu'il n'arrive à elle. Lorsqu'il la poussa, la porte grinça légèrement. Toute cette maison sentait l'abandon. Mais la chambre avait une atmosphère lourde où le parfum de la mort commençait à poindre. Le corps diminué soutenu par d'épais oreillers, Walburga tourna difficilement son visage vers son visiteur. Sa peau avait perdu toute couleur et ressemblait à un masque de cire. Seuls ses yeux gris dont il avait hérité gardaient une trace de la vie qui lui échappait lentement.

« Approche…mon garçon. » murmura-t-elle avec peine.

Etait-ce l'approche de la mort ou ces longues discussions qu'elle avait eues avec Elizabeth qui la poussaient à lui parler ainsi ? Il n'aurait jamais cru que lui et sa mère parviendraient à s'entendre un jour.

Sirius obéit et vint s'assoir près du lit de sa mère.

Mrs Black resta silencieuse de longues minutes, se contentant de le fixer sévèrement.

« Tu as toujours eu trop de caractère, enfant. » commença-t-elle.

« Si c'est pour des reproches, je peux… »

« Ecoute-moi jusqu'au bout. » le coupa-t-elle sèchement. « C'est la dernière fois que nous nous voyons et j'aimerai partir l'esprit en paix. »

Sirius se tut mais resta sur la défensive. Il n'était pas question qu'il se fasse torturer par cette moribonde.

« Il semblerait que j'ai échoué dans mon rôle de mère toutes ces années. Tu es le dernier de notre lignée et je sais déjà que tu ne sauras pas marcher dans les pas de tes ancêtres. »

« Tu peux en être sûre ! J'en fais même une fierté personnelle. » cracha Sirius, déçu de devoir encore une fois être repoussé et critiqué par sa mère, même sur son lit de mort.

« Et tu as raison. »

Les mots tombèrent comme un couperet, brisant violemment ses défenses. Il ne s'était pas attendu à cela. La surprise de cette déclaration calma légèrement sa colère.

« Nous avons été aveugles et cela n'a mené qu'à la ruine de cette famille. Regarde-nous aujourd'hui. Toi que j'ai tenu dans mes bras, mon premier né, ma première fierté, tu voudrais bien être ailleurs n'est-ce pas ? »

« Mère… »

« Cela faisait longtemps…je ne me souvenais plus qu'on pouvait m'appeler ainsi. » ironisa-t-elle amèrement. « Nous ne sommes plus que des étrangers l'un pour l'autre désormais. »

Elle eut une quinte de toux qui se changea en râle interminable. Sirius craignit qu'elle ne meure sur ces mots acides. Mais sa toux s'éteignit et, bien qu'à moitié étouffée, elle se redressa. Sirius remplit un verre grâce à un filet d'eau sortit de sa baguette et aida sa mère à boire quelques gorgées.

« Nous devrions laisser cela derrière nous. » murmura-t-il las de ces tensions.

« Impossible. Il y a trop de choses qui ne pourront jamais être rectifiées. Mais j'espère que tu sauras respecter les dernières volontés d'une morte. »

Instinctivement, Sirius se tendit.

Sa mère le remarqua et eut un rire aigu mais faible.

« Rien n'a changé Sirius. Regarde-toi : tu es déjà sur la défensive, persuadé que je ne peux que te vouloir du mal et prêt à me contrarier. Soit, écoute et fais ce que bon te chante. Cela ne changera guère de tes errements de jeunesse. Dans mon secrétaire, tu trouveras des papiers à donner à Gringotts : tu seras restitué en tant que chef de famille des Black et gardien de notre patrimoine. »

« A quelle condition ? » ne put s'empêcher de se méfier Sirius.

« Un mariage. Avant tes trente ans. »

Sirius recula.

« Tu veux que je me passe la corde au cou pour une histoire de gros sous ! »

« Oh, ce n'est pas qu'une histoire d'argent, mon garçon. Tu aurais accès à tous les coffres de la famille. Qui sait ce que tu pourrais y découvrir en sachant qui nous avons comme cousins… » le nargua la moribonde.

« C'est du chantage. »

« Ne me fais pas rire, mon garçon. Mon cœur ne le supporterait pas. Ce n'est pas comme si tu devais faire un mariage arrangé. Tu as le choix, toi. »

Sirius se tut et revint au chevet de sa mère. Il tira un fauteuil et s'y assit.

« Pourquoi ? »

« Parce que même cloîtrée dans cette chambre, j'ai des yeux et des oreilles. Il serait temps de faire de Miss Keats une femme honnête. Elizabeth n'est pas ce genre de fille que tu peux promener et exhiber comme un joli bibelot. Même si c'est navrant de se dire qu'une fille comme elle a eu des parents moldus, elle sait se comporter en société comme toute lady qui se respecte. Mieux encore, elle n'est pas qu'un joli minois. C'est une femme de tête et de poigne. Ce genre de femme qu'on épouse parce qu'elle a les épaules solides pour gérer une famille, la faire prospérer et lui donner une image de respectabilité. Vous avez la chance insolente de ne devoir vous unir avant même de vous connaître. Et même si c'est écœurant de voir un Black parader avec son cœur en bandoulière, tu l'aimes, mon garçon et elle te le rend sans pour autant perdre toute décence. Alors, rends-moi fière pour une fois. Fais d'elle ta femme. » lui ordonna-t-elle.

Sirius se tut et resta songeur.

« Elle me tuera si elle apprends que c'est pour une histoire d'héritage. »

« Crois-moi, elle le saura. Cette femme ne laisse aucun détail lui échapper. Et tu verras qu'elle approuvera ma décision. »

Sirius resta silencieux.

« Ce serait bien la première fois que nous trouverions un terrain d'entente, Mère. » déclara-t-il.

« Ravie de voir que tu n'as pas du sang de navet dans les veines, mon garçon. »

Mère et fils échangèrent un sourire mélancolique après toutes ces années perdues.