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Après son cours avec les premières années de licence, Elizabeth s'était rendue dans la cours d'All Souls Collège pour dispenser une leçon sur les pratiques druidiques écossaises et irlandaises de la seconde moitié du XXème siècle. Elle avait été effarée de constater que ses étudiants étaient persuadés que les manifestations magiques étaient l'apanage des sorciers.
« Wiggins, sous-entendez-vous que la magie ne peut être produite que par des sorciers ? » poussa-t-elle l'élève qui avait fait cette remarque.
L'élève en question qui n'avait que quelques années de moins qu'elle adressa un sourire moqueur à ses camarades avant de répondre à son professeur :
« C'est la logique même, Miss. Des parents sorciers transmettent la magie à leur enfant. »
« Combien d'entre vous ici sont de parents sorciers ? » demanda-t-elle. « Allez, n'ayez pas peur. »
La moitié de la classe leva la main et elle remarqua quelques regards dédaigneux envers ceux qui n'avaient pas levé la main.
« Fort bien. Nous avons deux groupes : ceux qui ont toujours connu la magie puisqu'elle est liée à leur famille et ceux qui sont peut-être les premiers sorciers de leur famille ou, tout du moins, qui ont des origines moldues. N'en ayez pas honte. » ajouta-t-elle immédiatement quand elle entendit des ricanements moqueurs.
« Je rectifie mes dires : il y a ceux qui savent évoluer, les survivants, les forts qui s'adaptent à un nouveau milieu et ses contraintes et ceux qui végètent et qui risquent, si nous suivons les théories de l'évolution, de disparaître à cause de leur incapacité à changer. Pour ceux-là, sachez que je ne fais que vous prévenir du résultat d'un tel mode de pensée. Pour les imbéciles qui pensent que la magie n'est qu'une affaire de reproduction, rien ne vous retiens. Si vous en êtes resté au stade des évidences, votre place n'est pas à Oxford. Vous êtes ici pour questionner, douter de ces évidences et les mettre à l'épreuve. Vous comprendrez vite que magie et évidence ne vont pas ensemble. » acheva Elizabeth en posant un regard glacial sur les groupes d'élèves qui avaient ricané.
Certains essayèrent de soutenir son regard par défi. Que ça soit par goût de la provocation, à cause de leurs origines familiales (plusieurs étant des sang-purs et quelques-uns avaient eu des mangemorts dans leur famille), parce qu'elle était une femme ou parce qu'elle n'était encore qu'assistante, plusieurs élèves aimaient à remettre en cause son autorité. Avec ceux-là, Beth était dure, broyant sans aucune pitié toutes leurs convictions.
« Pourquoi faisons-nous de la magie ? La génétique ? Comme je l'ai dit, rien n'est moins sûr. La concentration de pouvoirs au même endroit ? Certains considèrent cela comme une superstition. C'est pourtant un début de piste. Là où vous avez la plus grande population, vous avez toujours un centre névralgique magique. C'est pour cette raison notamment que notre ministère est à Londres et que celui des français est à Paris. Une forte concentration de sorciers au même endroit entraîne forcément des modifications magiques de l'environnement. Il est donc tout à fait plausible que la magie imprègne les lieux où vivent et où ont vécu des sorciers, survivant même quand il n'y a pas de porteur humain, se développant des siècles après que toute communauté sorcière ait disparu en réapparaissant dans des enfants de parents moldus. Stonehenge en est un exemple parfait. Pour plus d'exotisme, les pyramides d'Egypte sont aussi des lieux gorgés de magie alors même que les sorciers les ayant scellées ont disparu depuis des siècles. »
« Vous dites que la Magie peut se mettre…en stase, en attendant de trouver un porteur humain qu'il soit moldu ou sorcier. Dans ce cas, nous aurions dû être découverts depuis longtemps. » commenta une jeune étudiante brune d'une voix timide.
« Excellente remarque, Hooper. Enfin quelqu'un qui a de la suite dans les idées ! J'y viens. Même 'ils ont tendance à préférer la science, les moldus ont toujours eu conscience de la magie. Qu'ils l'aient qualifiée d'aberration, d'art ou d'inspiration, la magie a toujours flirté avec les mortels. Et les moldus comme les sorciers y sont sensibles. Certains des plus grands chefs d'œuvres de l'humanité sont le résultat de cette tentative d'appréhender la magie. Regardez autour de vous. Oxford est l'une de ces créations permises parce que la magie, sans se manifester pourtant concrètement, a permis un éveil des consciences. Et que dire de Shakespeare ! Mais nous reviendrons sur ce dernier lors du prochain semestre. Aujourd'hui après vous avoir dressé un portrait des guérisseuses et des druides, nous allons travailler sur leurs rituels magiques et leur lien avec les lieux hautement chargés en pouvoir. Et pour cela… »
Elle se tut une minute, le temps de faire apparaître une lanterne de verre dans sa main gauche et de changer sa tenue professorale en robe de lin blanc serrée par une cordelette. Une couronne de roseaux et de fleurs sauvages dégageait son front de ses mèches bouclées.
Après leur avoir expliqué la symbolique de cette tenue et l'importance des pas qu'elle allait accomplir, elle entama un chant traditionnel. S'il y avait encore eu quelques bavardages au début de sa présentation, ils disparurent. La musique de sa voix et les mouvements de sa danse imposèrent définitivement le silence. Il y avait là quelque chose qui donna des frisons à tous les étudiants. Ce qu'il voyait ce n'était pas une adulte qui se ridiculisait en s'habillant comme une soi-disant druidesse. C'était une convocation des temps anciens quand quelques mortels, qu'ils soient sorciers ou non, parvenaient grâce à leurs voix et leur musique à ouvrir les portes de l'autre-monde. Elizabeth tournait de plus en plus vite, enchaînant des cercles qui faisaient le tour de la cour circulaire. Sa lanterne n'était plus qu'un halo de lumière floue. Sa voix montait et descendait.
Même si le solstice d'été ne devait pas survenir avant trois semaines, elle sentit pourtant le voile qui séparait les deux mondes onduler légèrement. Elle perçut le passage de ceux qui partaient pour ne plus jamais revenir.
Son tourbillonnement cessa soudain, de même que son chant. Elle ouvrit les yeux. Mais ce n'était pas ses étudiants qu'elle voyait. Deux femmes altières se tenaient devant elle. Elle les connaissait toutes les deux. L'une, sans âge, belle non pas comme une femme mais comme une statue de pierre de sainte, la regardait sans expression. Elle tenait entre les mains une bougie éteinte dont la mèche fumait. A côté d'elle, vêtue de sa sempiternelle robe de veuve victorienne se tenait…Walburga Black, le visage plus apaisé qu'elle ne l'avait jamais vu. Elle inclina la tête pour la saluer.
Elizabeth comprit.
« Je voulais que mon fils soit un grand homme. Avec vous, il sera un homme de bien. » déclara-t-elle sobrement.
Elizabeth resta silencieuse tandis que les deux femmes s'évanouissaient dans une brume surnaturelle. Elle revint à elle quand des applaudissements résonnèrent autour d'elle. Cette manifestation de joie semblait tellement déplacée qu'Elizabeth parla plus sèchement que prévu :
« Ceci n'est pas un numéro de cirque. Pour vous apprendre à faire la différence entre magie et divertissement, je veux sur mon bureau vos devoirs d'analyse des rituels incantatoires des druides dans une semaine jour pour jour. Aucun retard ne sera toléré. Maintenant prenez note… »
Elle leur décortiqua les mouvements qu'elle avait effectués pour les aider à compléter leur cours avant de leur expliquer l'importance des rituels de purification avant que la cloche ne sonne.
Elle répondit à quelques questions d'élèves bien que la sensation d'urgence qu'elle ressentait devenait plus forte de minute en minute. Elle le sentait au plus profond d'elle-même : Sirius avait besoin d'elle. D'un geste de la main, elle changea sa tenue traditionnelle pour son tailleur de tweed.
« Miss Keats. » l'appela-t-on.
Elle se retourna. Le doyen du département d'anthropologie magique ainsi que le professeur qu'elle assistait s'avancèrent vers elle, la mine grave, une lettre décachetée à la main.
« Monsieur, Professeur. » les salua-t-elle.
« Nous sommes chargés de vos informer d'une triste nouvelle, je le crains. » l'informa ce sorcier qui n'avait que quelques années de moins que le professeur Dumbledore.
« Je sais de quoi il s'agit, Monsieur. » lui répondit-elle doucement.
Ils la regardèrent surpris avant qu'ils ne se souviennent de son programme du semestre.
« Je vois. » murmura son maître. « Sachez que nous compatissons de tout cœur à la perte qui est la vôtre. Votre ami demande votre présence à ses côtés. Monsieur le Doyen a pris l'initiative de vous décharger de vos cours pour les deux semaines à venir. Si vous avez besoin de plus de temps, faites-nous parvenir un hibou. »
« Je vous remercie Monsieur. »
« Les devoirs que vous avez demandés seront récupérés, ne vous inquiétez pas. »
Les deux professeurs et la jeune femme restèrent silencieux quelques instants.
« Toutes nos condoléances Miss. »
Elizabeth, stoïque, les remercia d'un mouvement de tête. Ils prirent congés.
Lorsqu'elle fut seule, Elizabeth transplanna immédiatement au Square Grimmault.
