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Severus renvoya le hibou qui l'attendait à la fenêtre de la cuisine quand il était sorti de la cave avec Harry et Marygold. Ils avaient beau être les enfants de James et être plus jeunes que ses cornichons d'élèves, ces deux petits se montraient toujours très attentifs quand il s'agissait de créer des mélanges et des remèdes. Mary était encore trop jeune pour manipuler même un kit d'apprenti potionniste mais cela ne l'empêchait pas de toujours vouloir s'assoir à sa paillasse pour le regarder faire. Une fois ou deux, elle avait chipé quelques ingrédients. Severus avait failli la gronder. Faillit seulement parce qu'il avait remarqué l'organisation des ingrédients : Marygold les avait rangés selon leur ordre d'utilisation pour la préparation de la recette d'une potion contre le rhume alors même qu'elle ne savait pas encore lire, en s'aidant juste de ses observations et de sa mémoire. Elle l'avait regardé, fière d'elle et Severus l'avait félicitée sans aucune peine, d'autant plus qu'elle avait le même petit air que sa mère au même âge.

Harry était davantage un aventurier Il savait reproduire une potion mais il était toujours curieux de savoir quelles réactions pouvaient survenir s'il changeait une partie du protocole. Severus le tenait davantage à l'œil, prêt à intervenir dès que le danger pointait le bout de son nez. Après sa première expérience réussie où Harry avait su donner un goût de fraise à une potion contre les verrues, Severus lui avait offert un carnet vierge en lui expliquant que s'il voulait reproduire ce résultat, il devait toujours noter ce qu'il modifiait ou ajoutait. Le carnet était déjà à moitié rempli de l'écriture enfantine d'Harry. Ce n'était pas des révolutions dans le domaine des potions mais c'était déjà remarquable pour un enfant de cet âge. Severus commençait à envisager qu'Harry puisse un jour lui succéder dans ses recherches.

Le maître des potions regarda pensivement s'éloigner dans la nuit l'oiseau de Lucius Malefoy. Lily avait raison : c'était effrayant de voir à quel point Beth pouvait prévoir la réaction des étrangers vis-à-vis de la situation actuelle. Et sans boule de cristal, feuilles de thé et autres falbalas. Son amie donnait l'impression d'avoir fait ça toute sa vie, anticiper et contrer. Il n'aurait jamais cru que Christopher Keats soit le genre d'homme à donner une éducation politique et stratégique à une petite fille, ce dernier ne fréquentant guère le ministère. Mais les apparences étaient trompeuses. Severus n'était pas prêt d'oublier le jour où par hasard, en attendant le père d'Elizabeth, il avait trouvé de vieux rapports en train de se consumer dans la bibliothèque. Il en avait sauvé un pour découvrir que ces papiers concernaient des missions d'espionnage datant de 1944. Elizabeth ignorait-elle que son père avait certainement travaillé avec les Dragonneau et Dumbledore ? Il n'en savait rien et il n'avait jamais osé poser la question à son amie. Mais les connaissances de son amie et ses aptitudes à s'adapter à tout interlocuteur de la société sorcière pour s'en faire des alliés ou pour obtenir des informations lui laissaient supposer que Christopher avait formé sa fille au métier des renseignements dès son plus jeune âge. Il en avait encore la confirmation aujourd'hui. Lucius lui demandait d'organiser une rencontre avec elle. Elle avait réussi à appâter l'oiseau qu'elle convoitait.

« Papa. » l'appela Marygold en tirant sur sa poche de pantalon.

Severus ferma les yeux, toujours pris de court par la vague de chaleur et d'affection qu'il ressentait quand la fille de Lily l'appelait ainsi. Bien sûr il la reprenait, lui rappelant toujours qu'il n'était que son parrain. Mais il devait perdre de sa sévérité légendaire face à elle car Mary s'entêtait à l'appeler ainsi. Elle était certainement la seule enfant à pouvoir lui imposer sa volonté. Cette nomination créait une certaine forme de jalousie avec Harry qui voulait l'appeler aussi de cette manière. Mais avec le fils Potter, il avait bin moins de difficulté à être ferme. Cependant, il sentait toujours ce pincement désagréable au cœur quand il voyait la tristesse qui naissait dans les yeux verts de Harry à chaque refus.

« Marygold, tu ne dois pas dire « papa », mais « parrain. » la reprit-il automatiquement mais sans conviction.

Comme d'habitude, elle haussa les épaules. Si elle lui obéissait toujours, à cet ordre, elle restait réfractaire.

« Je peux avoir un verre de jus de citrouille s'il te plaît ? » lui demanda-t-elle.

« D'abord, on se lave les mains. » lui répondit-il en la prenant dans ses bras.

A chaque fois qu'il le faisait, il ne pouvait s'empêcher de se dire que c'était sa fille. Et d'une certaine manière, il était bien le seul père que Mary connaisse. Oh ! Imaginer James Potter se retourner dans sa tombe, le maudire mais sans pouvoir s'interposer entre lui et sa fille était un vrai régal pour Severus. James lui avait volé Lily. Il lui prenait ses enfants, ses amis et peut-être qu'un jour, Lily…

Severus prit une chaise qu'il adossa contre le plan de travail de la cuisine pour Harry. Bien qu'il mangeât suffisamment, le fils de James Potter semblait avoir hérité de la carrure d'attrapeur de son père et n'était donc pas bien grand pour ses huit ans. Ses amis Ronald Weasley et Neville Londubat le dépassaient tous les deux d'une bonne tête. Harry grimpa sur la chaise et Severus aida les deux enfants à se savonner les mains.

C'est ainsi que Lily les trouva.

Son cœur se serra doucement en voyant ses enfants babiller et rire quand Severus, plus ouvert qu'elle ne l'avait jamais connu, déposa un peu de mousse sur leurs nez. Cela l'étonnait toujours de le voir si proche de ses enfants quand les inconnus ne suscitaient que froideur chez lui. Il avait su dépasser son amertume et sa rancœur. Elle ne doutait pas de l'affection qu'il éprouvait pour eux. C'était un bonheur doux-amer de constater que ses enfants étaient heureux avec lui et qu'ils lui rendaient sans retenue cette affection. Severus avait été clairement mal à l'aise avec eux au début. Il ne savait comment se positionner, s'en voulait d'avoir été responsable du sort de leur père et craignait clairement de se comporter comme Tobias Snape. Mais Marygold et Harry n'avaient pas eu ces mêmes appréhensions. Ils aimaient Sirius et Remus mais c'était Severus qui avait la primeur de leur amour. Et Lily, si elle leur parlait régulièrement de James, ne pouvait combattre le penchant de leurs cœurs d'enfant. Son fils et sa fille respectaient James mais c'était Severus qui les élevait. Cela la peinait mais Lily le comprenait. Elle ne voulait que leur bonheur à eux trois.

Elle eut donc un sourire un peu triste en voyant Severus essuyer doucement leurs mains. Mais sa tristesse s'évanouit quand ses enfants la remarquèrent et vinrent s'accrocher à ses jambes pour lui raconter avec enthousiasme ce qu'ils avaient fait avec leur oncle et parrain.

Redressant la tête un instant, elle gratifia d'un sourire Severus qui servait le jus de citrouille demandé. Elle ne s'attendait pas à ce qu'il lui rende, ni à la chaleur que ce sourire provoqua dans sa poitrine.