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Dans le bureau du père de Sirius, Elizabeth s'était installé pour avancer ses nouvelles recherches qui portaient sur les pratiques incantatoires de l'Egypte antique, rapports de briseurs de sort et livres d'égyptologie s'éparpillant un peu partout dans la pièce. Mais actuellement, elle avait laissé tout cela de côté pour compléter ses notes sur les horcruxes. Elle cessa d'écrire ses hypothèses reliant le nombre de meurtres attribués à Voldemort et le nombre possible d'horcruxes qu'il avait pu créer. En soupirant, elle releva la tête et se massa la nuque pour en faire disparaître la raideur. Elle regarda par la fenêtre : la pluie qui tombait encore ce matin s'était arrêté pour laisser passer quelques rayons d'un soleil timide pour la saison.

On frappa à la porte : Sirius se tenait dans l'encadrement, l'épaule appuyé contre le cadre de bois. Pour quelqu'un qui avait fui cette maison à l'âge de seize ans, il semblait tout de même assez à l'aise. Mais c'était Sirius. Jamais, il ne montrait ses faiblesses. Elizabeth fit tourner le fauteuil dans sa direction. Contrairement à ce à quoi elle s'attendait, il ne vint pas à elle. Son visage était fermé. Lui qui aimait s'habiller de manière décontracté quand ils étaient chez eux, il avait pris grand soin de porter des vêtements à la hauteur de la réputation de sa famille. Avec sa chemise à rayures violettes, son gilet de velours bordeaux sur lequel reposait la chaîne en or d'une montre et sa veste d'un brun vert, il avait fière allure et il lui semblait intimidant. Seuls ses cheveux longs et bouclés restaient inchangés.

« Il va bientôt arriver. » remarqua Sirius

Beth inclina la tête pour le remercier de cette information et se leva de son siège.

Ils descendirent ensemble les escaliers pour se rendre dans le salon où Kreattur avait servi le thé. Avant d'entrer, Beth prit sa main et enlaça ses doigts avec les siens elle ne parla pas. Les mots ne leur étaient plus forcément nécessaires pour se comprendre. Sirius caressa du pouce le dos de sa main.

Dans le salon, un miroir avait récemment été installé au-dessus de la cheminée. Toute la pièce s'y reflétait. Ce qui se passait en ces lieux était visible pour ceux qui possédaient le second miroir communiquant. Lily, Remus et Severus pourraient donc suivre en temps réel les échanges.

« Tout es prêt selon les désirs du maître. » murmura Kreattur

« Merci Kreattur. Laisse-nous. » ordonna Sirius.

L'elfe salua Elizabeth et obéit à l'ordre qui lui avait été donné.

« Tu sembles t'y faire à cet elfe. » remarqua Elizabeth en s'asseyant dans un fauteuil. Elle lissa le tissu mauve de sa robe.

« Disons que cette maison me semble moins pénible depuis qu'une certaine personne y reste avec moi. » répondit-il.

Elizabeth lui offrit un sourire doux. Sirius s'approcha d'elle et lui vola un baiser, se moquant bien que leurs amis le charrient lorsqu'ils retourneraient à Hivehill. Sa fiancée lui caressa la joue en le regardant dans les yeux.

« Qui eut cru que sous le Don Juan de pacotille se cachait une fleur bleue ? » le taquina-t-elle.

« C'est moi que tu trouves fleur bleue ? » s'amusa-t-il.

« Non, c'est le bel homme qui se trouve derrière toi. Oui, c'est toi, idiot. En même temps avec ton QI de plante verte, ça te va plutôt bien. »

« De mieux en mieux, Miss Keats. Vous allez voir ce que la fleur bleue au QI de plante verte va vous concocter ce soir. » la prévint-il en venant mordiller ses lèvres.

« Des paroles, des paroles…des paroles. » se moqua-t-elle de nouveau.

Sirius allait répondre quand il entendit sonner à la porte. Aussitôt leur comportement joueur changea et ils dissimulèrent leur familiarité et leur tendresse. Intérieurement cependant, Sirius se sentait plus détendu que quelques minutes auparavant. Avec les mauvais souvenirs de son éducation traditionnaliste, il haïssait tout ce qui ressemblait de prêt ou de loin à tout protocole. Mais avec Beth, il n'avait plus l'impression d'évoluer seul dans des eaux infestées de requins. Il se dirigea vers la déserte pour préparer une bouteille de whisky pur feu.

« Mr Malefoy, Maître, Miss. » annonça cérémonieusement Kreattur.

L'elfe de maison n'eut que le temps de se reculer pour éviter un coup de canne de Lucius Malefoy. Beth fronça les sourcils. Sirius se retourna et s'adossa à la déserte pour l'accueillir.

« Sirius. »

« Lucius. »

Le sorcier blond se tourna vers Elizabeth. Cette dernière ne s'était pas levée à son arrivée. Avant qu'il n'ait eu le temps de réagir, Elizabeth lui tendit la main. Il ne pourrait refuser de la baiser sans paraître le dernier des goujats. Il la prit donc et la porta à ses lèvres. C'était comme être touchée par un serpent, même si l'image était clichée. C'était froid et humide.

« Professeur Keats. »

« Mr Malefoy, vous me voyez ravie de cette rencontre. »

« A défaut de l'être aussi, les arguments de notre connaissance commune m'ont paru justifié et votre proposition n'est pas de celle que l'on refuse…sans plus ample discussion. »

D'un geste de la main, elle l'invita à s'assoir en face d'elle. Elle était étonnamment à l'aise dans cette demeure qui n'était pas la sienne. Gracieuse et élégante, elle lui donnait déjà l'impression de savoir parfaitement manier sa barque dans les eaux troubles de la société alors même qu'elle n'avait pas trente ans. Il n'aurait jamais entendu parler d'elle qu'il l'aurait prise pour une fille d'une grande lignée. Sirius les rejoignit et offrit un verre de whisky pur feu dix ans d'âge à Lucius et un cherry à Elizabeth. Lui-même avait son propre verre à la main. Il s'assit non loin d'elle dans le deuxième fauteuil. Désormais, ils formaient à eux trois les pointes d'un triangle. Lucius eut la désagréable sensation d'être dans leur ligne de mire.

« La lettre que j'ai reçue n'était pas clairement explicite, Miss. On m'a fait comprendre que nous aurions des intérêts communs. Pourtant aux dernières nouvelles, les rumeurs font de nous, à déaut d'ennemis, deux adversaires. »

« Quel mot agréable que celui d'adversaire, ne trouvez-vous pas Mr Malefoy ? Contrairement au terme fatigué d'ennemi, celui-ci est porteur de promesses, d'émulation intellectuelle ne trouvez-vous pas ? » commença-t-elle en sirotant une gorgée de son sherry.

Lucius Malefoy l'observa une seconde. Et pendant ce laps de temps, il se retrouva à être surpris par cette femme qui s'adressait à lui de la meilleure manière qui soit : celle des Serpentard.

« Certes. Mais c'est là une idée qui n'est guère familière à votre maison. »

« Ma maison ? Je peux vous assurer que mon foyer était tout à fait…réaliste. On ne m'a pas appris à rêver au prince charmant, Mr Malefoy. » ironisa-t-elle. « Si je ne me trompe pas, le seul jeu préconisé chez les Sang-Pur, ce sont les échecs ? »

Malefoy acquiesça lentement, se demandant où elle voulait en venir.

« Alors, mon père ne s'est pas trompé quand il m'a offert mon premier plateau à la place de la poupée que je souhaitais avoir. Imaginez la déception d'une petite fille de sept ans. Pourtant, je peux dire qu'aujourd'hui, c'est le plus beau cadeau que mon père ait pu me faire. »

Cette fois-ci, il comprit : il était de tradition dans les familles de la bonne société sorcière d'offrir pour les sept ans des enfants deux cadeaux selon le sexe : un jeu d'échecs aux garçons appelés à reprendre les rênes des sociétés et des investissements et une poupée aux filles appelées à faire de bons mariages et à donner des héritiers. Keats n'avait eu qu'une fille. Il s'était tenu à l'écart des autres familles de sorciers, mais il s'était assuré d'avoir un successeur à sa hauteur. Un successeur d'autant plus implacable qu'il serait un outsider. Lucius Malefoy était venu ici pensant pourvoir imposer ses vues et ses idées en tant que figure masculine possédant encore une bonne part d'influence dans le monde sorcier. Mais Miss Keats avait déjà noué des relations et instauré son influence. Elle avait déjà plusieurs coups d'avance : la partie avait commencé sans qu'il ne s'en rende compte.

« J'ai entendu dire que certains investisseurs se sont retirés de certains de vos marchés. »

« Entendu dire ? »

« J'aime beaucoup écouter le chant des oiseaux et les corbeaux ont toute ma préférence. » s'amusa-t-elle

Lucius ne sembla pas à première vue touché par sa remarque. Mais Sirius remarqua une certaine crispation des doigts de son invité autour de son verre.

« Vraiment ? Je doute que vous sachiez de quoi vous parliez réellement, Professeur Keats. »

Sirius eut un ricanement méprisant. Elizabeth émit un claquement de langue désapprobateur. Puis elle retourna son attention sur Lucius Malefoy.

« C'est là que vous faites erreur, Mr Malefoy. Toute professeur que je sois, j'ai aussi un patrimoine à gérer et je place régulièrement mon argent dans des sources de revenus stables ou j'aide au développements de projets novateurs. Or jusqu'à peu, certains de ces meilleurs investissements étaient occupés et je peinais à aider des projets qui me tiennent à coeur. Mais depuis quelques temps, je reçois des propositions d'investissements. En creusant, j'ai découvert que ces entreprises ou ces donateurs étaient de vos anciens collaborateurs. »

Malefoy regarda froidement la jeune femme. Elizabeth semblait insensible à ce qu'il pouvait ressentir. Elle se contenta seulement de croiser poliment ses mains sur ses genoux.

« Je pourrais accepter ces offres bien entendu. » commença-t-elle. »Vous pourriez. Et ce serait parfaitement logique. Un joli coup même pour reprendre votre métaphore. » résuma Malefoy en reposant son verre.

Le niveau de l'alcool n'avait quasiment pas baissé.

« Sauf que nous ne cherchons pas à faire un joli coup. Ce que nous voulons, c'est une victoire totale et indiscutable. » déclara Sirius en reposant son verre à son tour sur la table basse.

Lucius se tourna vers son cousin, étonné de le voir parler avec autant de retenue.

« Une victoire totale ? Contre qui ? » s'enquit-il en feignant l'ignorance.

« Lord Voldemort se bat selon ses propres règles, Mr Malefoy. Il est normal que j'impose les miennes à mon tour puisqu'il m'a marquée comme son égale. » déclara Elizabeth.

« Vous prétendez être à sa hauteur, Miss Keats ? » se moqua Lucius.

Elizabeth épingla son regard. Il n'y trouva ni doute, ni pitié.

« Je ne prétends pas être à sa hauteur. Je veux faire mieux que lui, Mr Malefoy. Et par mieux, j'entends miser davantage sur l'avenir de notre société que sur une image rétrograde. On ne peut pas empêcher l'évolution et l'ouverture de cette dernière. La magie et la puissance font beaucoup, mais elles ne sont rien sans la stratégie et l'intellect. Beaucoup de nos anciennes familles se retrouvent à végéter, penchées sur leur arbre généalogique et leur glorieux ancêtres quand leur monde tombent en ruines. »

« Vous considérez-vous comme l'avenir Miss Keats ? »

« Peut-être suis-je un précurseur, mais je ne bâtirais pas l'avenir seule, Mr Malefoy. Non, pour cela, il faut des alliés de poids. Vous pourriez en être un et nous pourrions trouver un arrangement qui nous satisfasse tous deux. A vous l'arrière-garde, à moi le front. Parier sur l'outsider, c'est parier sur l'avenir de votre famille. »

« Voyez-vous ça. » s'amusa Lucius. « Que de présomption chez une aussi jeune personne que vous. Dois-je vous rappelez qu'il y a peu vous n'étiez personne ? Je doute que vous ayez la moindre influence sur l'avenir ma chère. Vous ne serez que le pantin de Dumbledore dans cette petite guerre de pouvoir. »

« Si j'ai accepté cette rencontre, vous pensez bien que c'est dans mon propre intérêt et celui de ma famille, Me Malefoy. Dois-je vous rappeler que vous êtes celui qui est venu à moi ? » rétorqua Elizabeth. « Il semblerait que vous ne soyez pas aussi bien informé que vous le laissez croire. Il n'y a plus deux camps opposés désormais. Si Voldemort et Dumbledore veulent s'entretuer, pourquoi nous en mêler ? Laissons-les faire. Pendant ce temps-là nous récupérons ce qu'ils oublient de surveiller. »

« Et quel serait ma part du butin ? Que pourrai-je récupérer selon vous ? »

« La réputation et la liberté de ta famille, cousin. Cela ne ta guère réussit de n'être que le laquais d'un homme aux origines aussi douteuses. Je te pensais plus regardant sur l'origine sociale de es fréquentations. » se moqua Sirius.

« Son discours nous donnait la priorité. Les moldus soumis, nous sortions de l'ombre. »

« Très mauvaise idée. Vous auriez tenu un temps mais les moldus réduits en esclavage, cela aurait conduit à une rébellion et à une nouvelle chasse aux sorcières. » répliqua de nouveau Sirius.

« Et alors ? Nous avons le pouvoir. »

« Mais nous sommes trop peu nombreux face à eux. Et les moldus évoluent plus vite que nous. Regarde leur technologie, leurs armes… Si nous appliquions le programme de Voldemort, non seulement, nous nous casserions les dents mais je ne nous donne pas dix ans avant de nous éteindre. »

Lucius éclata d'un rire froid.

« Le fils prodigue me donne des leçons de politique, maintenant. L'adage est vrai : l'amour fait faire des folies. »

« Riez si vous le souhaitez, Mr Malefoy. Mais la logique et la science donnent raison à votre cousin. Une société comme la nôtre qui ne ferait que croiser et recroiser les mêmes sangs deviendrait stérile à cause de la consanguinité. » le coupa Elizabeth.

« La magie… »

« …découle du sang, Mr Malefoy. J'en sais quelque chose. » le coupa-t-elle en allumant les lumières d'un geste de la main. « Un sang qui ne se renouvelle pas finirait par tarir la magie et nous ne serions plus que des moldus. Non, à vrai dire, nous serions moins que cela car nous ne saurions pas nous adapter. »

« Je ne vois pas en quoi tout cela devrait me concerner. » tenta de se dédouaner Lucius.

« Cela te concerne plus que tu ne voudrais l'admettre, cousin. » répliqua presque négligemment Sirius en déposant sur la table deux dossiers rassemblés grâce aux enquêtes de Ria Skeeter. « Si nous vivions selon les principes de Vodemort, tu pourrais dire adieu à tes précieux vignobles bordelais et aux bénéfices dans les entreprises pharmaceutiques sans compter les rentrées d'argent que tu te fais régulièrement dans l'import-export…c'est bien FedEx le nom de cette entreprise. Ça fait un peu moldu non ? »

Lucius Malefoy ne put empêcher la surprise et le malaise de se peindre sur son visage cette fois-ci. Il ne s'était méfié que d'Elizabeth. Elle avait détourné son attention de la vraie menace qui était Sirius.

« Que mon cousin se soit engagé contre le Seigneur des Ténèbres, cela ne m'étonne guère. » remarqua Lucius. « Mais vous, Miss ? Cette guerre ne vous concernait pas. Il vous aurait suffi de…disparaître. Pourquoi vous êtes-vous engagée contre lui ? »

Il avait plissé les yeux comme s'il tentait de voir au-delà de son apparence de fille de bonne famille. Elizabeth se força à reposer son verre pour ne pas lui jeter à la figure. Cet imbécile n'avait même pas compris pourquoi Severus avait été son intermédiaire. Il continuait de la sous-estimer.

« Pour la même raison que certains s'opposent à lui, d'autres le rejoignent, Mr Malefoy. Pour décider de ma vie. Si j'avais rejoint votre ancien maître, peut-être serai-je devenue plus puissante mais j'aurai dû me soumettre aux désirs d'un homme. Et la soumission n'est pas dans ma…nature. Disparaître n'était pas une possibilité non plus. Voldemort m'aurait traquée : il ne pouvait pas laisser un pouvoir tel que le mien lui échapper. Un non n'aurait jamais été accepté. » conclut-elle en faisant disparaître murs, plafond, plancher et meubles pour les faire flotter dans l'espace, au milieu du ballet étourdissant des étoiles et des astres.

Ebloui, Lucius dut fermer les yeux tout en s'agrippant fermement aux accoudoirs invisibles de son siège. Lorsqu'il souleva de nouveau les paupières, il était de retour dans le salon. Sirius et Elizabeth l'observaient de manière neutre et polie.

« L'envie est un moteur destructeur, Mr Malefoy. Malheureusement pour lui, votre ancien maître en est dévoré. »

« Mais il n'est plus. Il s'est heurté à votre puissance, Miss. »

« Vous-même ne croyez pas à cela. Vous savez que cette période n'est qu'une accalmie et qu'il reviendra. Plus puissant. Il frappera de nouveau. Mais cette fois-ci il ne se contentera pas de nous jeter dans la mêlée, Mr Malefoy. Nos enfants seront aussi envoyés sur le champ de bataille. » le prévint-elle.

Draco.

On pouvait dire bien des choses sur lui, mais jamais il ne serait un père négligent qui sacrifiait sa chair pour ses ambitions. Il se l'était toujours promis.

« Que dois-je faire ? finit-il par murmurer.

Sirius aurait juré avoir entendu l'écho d'une pièce tombée à terre.

Une semaine plus tard, Elizabeth récupérait un paquet livré par un hibou anonyme. Une carte l'accompagnait :

Pas de nom.

Elle en déballa le contenu pour trouver un carnet à la couverture de cuir noire.

« Et de trois. » murmura-t-elle en le levant devant ses yeux.