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Le mois de janvier commença sur les chapeaux de roue pour Sirius et Elizabeth. Ce dernier avait pris rendez-vous avec les gobelins gérant les comptes de la famille Black et Lestrange. Ces derniers vinrent accueillir les futurs époux Black dans le hall poussiéreux de Gringott's. Ils étaient accompagnés du gobelin en charge de la fortune sorcière des Keats. Comparée à celle des Black, elle était moindre, même si Elizabeth avait des revenus confortables. Mais sa famille était jeune dans le monde des sorciers, ses investissements étaient encore trop récents pour fournir des rendements équivalents à ceux des Black. Cependant, Elizabeth avait hérité des textes de son ancêtre et gérait un patrimoine littéraire assez conséquent. Du côté moldu, elle n'était pas en reste.
« Monsieur Black. » saluèrent les gobelins.
Ils lui avaient parlé avec respect, mais tout dans leur attitude montrait qu'ils attendaient qu'on en fasse de même pour eux. Aussi Sirius leur rendit leur salut non seulement avec déférence mais dans leur langue d'origine. Une chance qu'il s'entende plutôt bien avec le gestionnaire des pièces à conviction au bureau. Rimseck était un gobelin, certes, mais il était aussi le seul qui n'avait pas fait d'allusions douteuses à son allégeance quand il avait repris le travail. Il aurait été mal placé pour le faire : le gobelin ne savait que trop ce qu'était les suspicions et les remarques déplacées qu'aucun supérieur ne prenait jamais la peine d'interdire. De fil en aiguille, à défaut d'une franche camaraderie, ils en étaient venus à se soutenir au boulot, au point de parler de leurs milieux d'origine et de s'échanger des anecdotes. Cette ouverture d'esprit fut payante : Sirius acquit un peu du si précieux respect des gobelins et les mt dans de bonnes dispositions pour entamer les négociations.
Quant à Elizabeth, elle leur serra franchement la main, sa paume délicate disparaissant entre leurs doigts griffus sans crainte.
« J'espère que vous vous portez mieux, Ezbereth. » lui demanda son conseiller, avec une cordialité inhabituelle.
« Je me maintiens, Bursek. Votre lignée prospère-t-elle ? Vos coffres s'emplissent-ils ? »
« L'une est aussi longue que les autres sont pleins. » répondit-il avec une grimace qui devait être un sourire.
Il n'ajouta rien d'autre car les conseillers de Sirius les invitèrent à les suivre dans un couloir de marbre derrière les bureaux de change.
« Ezbereth ? » demanda Sirius à l'oreille de sa fiancée.
« Elizabeth est mon nom de baptême. Mais ma tante a insisté pour qu'on ne me coupe pas de mes racines. Ma mère m'a donné un nom de banshee. »
« Pourquoi utilise-t-il celui-là ? » chuchota-t-il.
Mais Bursek l'entendit :
« Parce que la famille maternelle de votre future épouse appartient à la même lignée magique que notre race. Banshee et gobelins sont ce que vous, les humains, appelez des cousins. » l'informa-t-il. « Prononcez le nom de l'un d'entre nous lui rappelle que nous devons nous faire confiance. Aucune trahison dans la famille des Faes. »
Sirius se raidit et regarda Elizabeth. Elle semblait pour la première fois depuis longtemps mal à l'aise sous son regard.
« Tu veux dire que je vais faire rentrer dans ma famille, la noble et très pure lignée des Black, non seulement du sang-de-moldu, mais aussi du sang de gobelin ? » l'interrogea-t-il sur un ton neutre.
Beth ne répondit pas, se contentant de regarder droit devant elle, mais sa mâchoire s'était contractée et elle avait relevé les épaules.
« Seulement à moins de 0.1 %, Monsieur. » ajouta Bursek voulant rectifier le tir. Pas question qu'il perde sa commission à cause d'une maladresse de sa part.
Beth sembla réagir en entendant Bursek prendre sa défense.
« Il est un peu tard pour commencer à s'offusquer de mes origines, non ? » grinça-t-elle.
« Je n'ai jamais dit que cela m'offusquait. » déclara calmement Sirius.
Elizabeth le regarda, un peu perdue. Sirius lui offrit un sourire rassurant et prit sa main qu'il porta à sa bouche.
« Au contraire. J'ai hâte d'envoyer le faire-part à Bellatrix. Avec un peu de chance, elle s'étouffera en le lisant. » s'amusa-t-il à espérer.
Même si elle leva les yeux au ciel, il constata que sa fiancée n'émettait aucune réprobation.
Les gobelins les firent entrer dans un bureau poussiéreux dont les murs étaient ornés de panneaux de bois sombre. Le foyer de la cheminée était vide et il faisait froid. Sirius allait demander qu'un feu soit allumé mais Bursek prit les devants en claquant des doigts. Aussitôt une belle flambée verte apparut et l'atmosphère commença à se réchauffer. Ses deux collègues froncèrent les sourcils en sa direction. Même si les sorciers étaient de bons clients, ils n'en restaient pas moins le peuple qui les avait autrefois réduits en esclavage et qui, aujourd'hui encore, les traitait avec mépris. Les petits yeux noirs et froids de Bursek soutinrent leur regard sans ciller. On pouvait remettre à leur place tous les sorciers du monde, leur rappeler qui tenait les cordons de la bourse. Mais on ne devait jamais écraser les membres de la famille, encore moins une cousine banshee.
« Miss Keats, Mr Black, prenez place. » les invitèrent les deux gobelins.
Le couple s'assit, soulevant deux nuages de poussière des coussins élimés des fauteuils.
« Mr Black, je dois dire que l'une de vos requêtes nous a surpris. Ouvrir un compte commun n'est pas une pratique…courante chez les sorciers. » remarqua le gobelin en charge de la fortune des Black après avoir rangé quelques parchemins.
« Je m'en doute, Brimsek. Mais les temps changent. Ma femme et moi voudrions pouvoir être rassurés sur notre avenir d'un point de vue financier, à défaut d'autre chose. » expliqua Sirius.
Le sous-entendu était parfaitement compréhensible pour leurs conseillers financiers.
« Souhaitez-vous que chacun garde le strict contrôle sur son patrimoine, afin qu'en cas de séparation, les deux parties conservent leurs revenus intacts ? »
Sirius et Beth hochèrent simultanément la tête.
« Vous souhaitez aussi un prélèvement automatique sur vos salaires pour fournir le compte commun. Votre demande a été prise en compte. Cependant en cas de décès, la question de l'héritage est restée en suspend. »
« Je souhaite que mon époux soit le premier bénéficiaire, mais j'aimerai aussi que deux cent cinquante gallions soient versés chaque mois à Harry James Potter et à Marygold Elizabeth Pétunia Potter jusqu'à leur vingt-cinq ans. » demanda Beth.
Le gobelin prit note avant de relever la tête.
« Et en cas de naissance ? Souhaitez-vous que ces dispositions restent actives s'il devait y avoir un héritier ? »
Sirius tourna la tête vers Beth. Son visage resta inexpressif.
Elle acquiesça lentement.
La plume gratta de nouveau le parchemin qu'il avait sorti de son bureau pour ajouter cette dernière clause. Il leur tendit ensuite le contrat pour qu'ils signent le formulaire. Il leur en donna un double avec le compte-rendu de l'ouverture du compte-joint ainsi qu'une clé en or à chacun.
« Une bonne chose de régler. » déclara le gobelin. « Occupons-nous maintenant du testament de votre mère. »
Il sortit de son bureau le parchemin que Sirius avait signé des mois auparavant devant le lit de mort de Walburga. Il en rompit le sceau et le lut conjointement avec le gestionnaire de la famille Lestrange. Quand ils eurent terminé, ils se tournèrent vers les futurs mariés.
« Le docment est en règle. » reconnut le gobelin qui s'occupait du patrimoine de Rodolphus et Bellatrix Lestranges. « Vous êtes habilités par la défunte chef de famille à gérer tous les coffres appartenant ou étant lié aux Black quand ces derniers ont un responsable vacataire. »
« Dans ce cas m'est-il possible de faire un relevé du coffre de Bellatrix Lestrange ? » demanda Sirius Black.
« En tant que gérant, vous pouvez contrôlez les dépôts. Mais si vous souhaitez faire un retrait, il vous faut l'accord d'une seconde personne issue de la même souche que votre cousine. » remarqua leur interlocuteur.
Sirius échangea un regard avec Beth.
« Essaye avec Andromeda. » lui proposa-t-elle.
Sirius se tourna vers le gobelin.
« Ma cousine Andromeda Tonks, née Black, peut-elle fournir son accord ? Son cas est particulier car… »
« Nous savons, Mr Black. Elle a été reniée par votre famille. Normalement, dans ces cas-là, c'est impossible. Mais Mrs Black nous a fait parvenir des documents qui revenaient sur cet état des faits, il y a deux ans. »
Il y a deux ans… Les mots firent l'effet d'une détonation aux oreilles de Sirius. Deux ans auparavant, sa mère ne pensait qu'à la vengeance. Elle voulait à tout prix laver son nom. A tout prix…quelques soient les sacrifices…même pour elle. Walburga Black avait sacrifié sa fierté pour retrouver son honneur : elle avait rendu sa place à sa nièce. Il n'aurait jamais cru cela possible.
« Souhaitez-vous que nous la contactions ? » demanda le gobelin.
Sirius acquiesça silencieusement. Il sentit alors la main de Beth se poser sur la sienne et la presser légèrement avant qu'elle ne la repose sagement sur ses genoux. Pendant ce temps, les gobelins préparèrent le feu de cheminette.
Tout aussi surprise que son cousin, Andromeda, fraîchement réintégrée dans la famille Black, vint signer la décharge permettant à son cousin d'ouvrir le coffre.
A six, ils descendirent dans les profondeurs de Gringotts.
Ils durent attendre que les tintamarres fussent mis en place et que le dragon qui gardait les lieux recula dans l'ombre en gémissant de douleur pour accéder au coffre. Beth laissa faire les autres et regarda le recoin où la pauvre bête avait disparu.
Bursek resta avec elle.
« Vous ne pouvez rien faire pour lui, Ezbereth. Il ne survivrait pas dehors. » déclara-t-il froidement.
« Ne justifiez pas la cruauté sous des dehors de bonté. » répondit-elle « Ce que vous lui faites, les hommes y trouvent une excuse pour nous enchaîner et nous condamner à l'obscurité. »
« Certains s'en tirent mieux que d'autres. » remarqua le gobelin en plissant les yeux.
Elizabeth tourna la tête vers lui, le regard étincelant de colère froide.
« Vraiment ? » murmura-t-elle. « Chacun porte sa part de ténèbres quelle que soit la forme qu'elle prend. »
« Ne venez pas vous plaindre à mes oreilles. Vous avez eu le choix. Vous avez préféré leur parti. » grogna le gobelin.
« Et qui dit que leur parti ne pourrait pas servir notre cause. »
« Notre cause ? Vous ne donnez pas tant l'impression de vous soucier de vos origines. »
« L'apparence n'est pas l'action. En tant que banquier, vous devriez savoir qu'il est judicieux de faire des placements à long terme. L'attente est souvent payante. »
« Dois-je vous rappeler que votre mère était une banshee, pas une Sybille. » grommela en guise de conclusion Bursek.
Pour toute réponse, Elizabeth lui offrit un sourire de sphinx.
A ce moment-là, Andromeda l'appela :
« Elizabeth, pourriez-vous venir nous dire si ce que vous cherchez est ici ? »
La jeune femme les rejoignit à l'entrée du coffre mais n'entra pas pour éviter toute malédiction ou sortilège possibles destinés aux intrus. C'est encore ce qu'elle était.
Sirius et Andromeda se tournèrent vers elle dans l'attente de son verdict. La jeune femme projeta sa conscience dans les lieux, passant le voile séparant le monde des vivants de celui des esprits.
Andromeda sentit un frisson glacé descendre le long de son échine et lança un regard à son cousin. Il semblait inquiet mais pas terrifié. Quant aux gobelins, ils semblaient regarder quelque chose qu'elle n'arrivait pas à voir. Elle tourna la tête pour poser des questions à sa future cousine par alliance. Elle fut horrifiée de découvrir un visage blanc, vide de toute émotion comme celui d'une poupée de cire. Ses yeux vitreux dégageaient une lueur spectrale.
« Tout va bien Andromeda. » chuchota Sirius. « Ne bouge pas et reste silencieuse. »
Une sorte de gémissement lugubre résonna sous le plafond de pierre et la lueur de leur lampe sembla diminuer un court instant. Puis soudain, dans les étagères surchargées, ils entendirent un bruit métallique. Quelque chose semblait vouloir se déplacer. Le bruit cessa un instant. Puis il reprit plus fort, se déplaçant rapidement comme si quelque chose essayait de s'enfuir. Cela faisait penser à la cavalcade d'un grand nombre de rats. Très vite, les objets couvrant les étagères volèrent ans tous les sens, renversés par des forces invisibles. Les visiteurs durent s'abriter derrière un bouclier. Une pile de pièces d'or explosa. Elles retombèrent tout autour d'eux. Un seul objet entouré d'un champ de force continua de flotter dans les airs. Derrière la sphère de lumière, à la lueur des torches vacillantes, Andromeda eut l'impression de distinguer des doigts fins aux ongles pointus. Cette main n'était attachée à aucun bras ou corps, même fantomatique. Mais ce n'était pas cela le plus effrayant.
Le silence était retombé. Mais ils entendaient clairement un râle lourd, régulier mais à peine humain. La coupe se dirigea vers Elizabeth. Plus elle se rapprochait, plus l'objet tremblait. La jeune femme ne chercha pas à se mettre hors de son chemin. Sa main se leva lentement, comme un cadavre qu'on aurait réanimé. L'objet se posa doucement sur sa paume.
Andromeda sentit la présence inquiétante disparaître lentement tandis qu'Elizabeth reprenait des couleurs. Comme si elle passait d'un film en noir et blanc au technicolor. La jeune femme semblait lutter comme si son esprit était ailleurs et qu'on tentait de la retenir.
Sirius passa rapidement devant elle pour rejoindre sa fiancée. Il lui prit la coupe des mains et la posa presque négligemment au sol. Les trois gobelins s'étaient éloignés du groupe comme pour se mettre en sécurité.
Andromeda entendit alors Sirius lancer l'Appel. Elle n'avait jamais pratiqué d'invocation car c'était quelque chose de dangereux et de tabou même dans la famille Black.
« Elizabeth Margareth Keats, fille des hommes, reviens-moi. Elizabeth Margareth Keats, je te ferai tenir ton serment. Elizabeth Margareth Keats… »
Si le sorcier n'était pas assez puissant, l'esprit qu'il appelait pouvait se retourner contre lui et le détruire. Sirius prenait de trop gros risques. Terrifiée, Andromeda ne pouvait que l'écouter. Sa volonté semblait être maintenue prisonnière d'une force immense.
« … nous avons besoin de toi. Elizabeth Margareth Keats, tu as fait serment de protéger et servir. Elizabeth Margareth Keats, ton suzerain a besoin de ta protection. » acheva Sirius.
La lueur fantomatique que dégageait la jeune trentenaire diminua progressivement. Quand elle s'éteignit, la jeune femme s'effondra à moitié inconsciente dans les bras de son fiancé. Sirius sortit un flacon du sac à main de cette dernière, le déboucha et lui donna à boire.
« Allez, cul sec, chérie. Montre-moi un peu la descente des irlandaises. »
C'était inapproprié mais cela dédramatisa la situation. Elizabeth obéit sans discuter. Si elle toussa un peu, quelques instants après, elle était de nouveau capable de se tenir debout même si elle avait besoin de s'appuyer sur Sirius et si elle tremblait de froid.
« Wingardium leviosa. » ordonna-t-il.
Il rangea sa baguette quand Elizabeth récupéra dans ses mains une coupe en or ornée d'un blason sur lequel figurait un blaireau.
« Ce n'est tout de même pas… » s'étonna Andromeda en avisant le motif frappé dans l'or.
« Si Madame, nous pouvons le confirmer. Cet objet est authentique et il s'agit bien de la coupe ayant appartenu à Helga Poufsouffle. » affirma Brimsek.
« Et cette ordure a osé salir ma maison. » cracha Elizabeth. « Cette fois-ci, d'où qu'il soit, il sentira la douleur du passage. »
« Avant que tu ailles dire bonjour à ta famille, tu vas me faire le plaisir de te reposer. » l'avertit sérieusement Sirius. « Bon j'espère que tu aimes ton cadeau de mariage. »
Elizabeh leva la tête vers lui et lui offrit un sourire inquiétant.
« Je l'adore. D'autant plus que c'est Bellatrix qui nous l'offre. » se moqua-t-elle.
Andromeda recula à nouveau d'un pas quand elle entendit Sirius rire cruellement.
