Naruto est mort. Les Kages ont disparu, de même que les démons à queues. Les Cinq Grands Pays Ninjas semblent avoir courbé l'échine. Uchiha Sasuke compte désormais accomplir sa révolution.

Voilà un an que je travaille sur cette histoire et je viens la partager avec vous aujourd'hui. Si vous avez lu le résumé, je pense que vous avez déjà une petite idée du sujet. Tout est partie d'une idée que j'ai eu un jour en lisant le tome 72 de Naruto. J'ai eu envie de réécrire la fin suivant une issue différente. Dans ce monde alternatif à l'histoire originale, le combat qui oppose Sasuke et Naruto dans la Vallée de la Fin s'achève sur la Victoire d'Uchiha et le décès d'Uzumaki. L'action reprend deux ans plus tard (à la même époque que le film The Last, si ça peut vous aider à vous situer). Je ne veux pas trop en dire. L'histoire s'en chargera! Attention, je préfère autant vous prévenir que les personnages risquent d'être différents. Les circonstances font qu'ils ont quelque peu changé. J'ai volontairement égrainé les informations, le décor va se planter petit à petit.

Je vous souhaite une bonne lecture!


Chapitre 1:

Naruto est mort.

Couchée sur le dos, bras écartés, elle prêtait l'oreille aux échos lointains qui animaient la bâtisse. Son regard errait sans but précis, parcourait ce décor familier, ce cadre rassurant que constituait sa chambre. Petite, elle s'y réfugiait souvent lorsque la pression paternelle s'exerçait à son paroxysme. En ce temps-là, les murs étaient recouverts d'autant d'oshibana qu'ils pouvaient en porter. Elle passait des heures entières à confectionner ces images composées de fleurs pressées. Les colifichets de l'enfance avaient cependant laissé la place au vide. Ne restaient plus que les meubles, témoins immuables du temps qui s'écoulait invariablement. Quelques bruits filtraient depuis l'extérieur, en dépit des portes coulissantes fermées. Le timbre d'une voix, le heurt des branches, le claquement des ailes d'un oiseau contre le vent, l'écoulement d'une gouttière, le bruissement de l'eau du bassin de la cour… Elle énumérait cette longue suite de sons, sciemment ou inconsciemment. Le grincement du plancher parvenait jusqu'à ses oreilles, il pliait, craquait sous les pas reconnaissables de sa petite sœur qui s'approchait. Pour la première fois ses traits figés se déridèrent et un froncement de sourcils se dessina sur son visage. La jeune femme roula alors sur le côté, de façon à faire face à l'ouverture toujours close. Une main se glissa entre les deux panneaux amovibles qui furent séparés de quelques centimètres. Les trames de bois s'ébranlèrent légèrement. Derrière le papier de riz qui recouvrait le shoji, se détachait désormais une silhouette.

Hinata détaillait à présent le visage encore poupin de sa cadette de quatorze ans. Les épaules droites, les mains sur les genoux, Hanabi se tenait face à elle, assise à même le sol. L'adolescente dont les habits aux couleurs autrefois chatoyantes avaient été remplacés par un kimono d'un gris froid. Où donc était passé cet air goguenard que d'aucuns lui connaissaient ? Les poings serrées, Hanabi voyait les jointures de ses mains pâlir. Hinata demeurait étendue sur le sol comme indifférente. Elle n'avait pas pris la peine de se redresser, de se rendre plus présentable, ni même de la saluer. Pourquoi faire preuve de cérémonie, à quoi bon s'embarrasser de faux-semblant ? Aujourd'hui comme hier, la situation resterait inchangée. Quand se rendrait-elle à l'évidence ? Quand cesserait-elle pour de bon de s'accrocher à cette carcasse inerte ? Devant la passivité de l'adolescente, Hinata se détourna tout à fait d'elle jusqu'à en oublier sa présence. Déjà son esprit dérivait. Le bras gourd, elle retomba à nouveau sur le dos. La jeune femme étudiait maintenant le motif de paille serrée du tatami imprimé sur sa peau. Combien la pièce en dénombrait-elle en tout et pour tout ? Intérieurement, elle en faisait le compte. Il lui semblait avoir lu quelque part que les tatamis faisaient l'objet d'une règlementation impliquant une standardisation de leurs dimensions. Six pieds trois pouces de long, trois pieds deux pouces de large, épaisse de quatre pousses… Le doute s'insinuait en elle, le souvenir restait vague et incertain. Un vannier lui avait expliqué qu'il en existait de deux sortes, en paille de riz ou de blé. Ainsi, elle se perdait assez aisément dans ce type de considération sans réel intérêt. Cet exercice pouvait durer des heures. Des jours entiers s'écoulaient de la sorte sans qu'elle ne s'en aperçoive, une commodité inestimable.

-Le temps n'est pas au mauvais, aujourd'hui. Peut-être pourrions-nous chausser des getas et aller nous promener ensemble, suggéra soudain Hanabi d'une voix mal assurée, venant rompre le silence ainsi que le cours de ses pensées.

Bien sûr, elle savait cette tentative parfaitement vaine. Pourtant, inlassablement, jour après jour elle répétait ses visites dans l'espoir toujours infructueux d'observer un changement, d'obtenir quelque chose. Était-ce par pur désintéressement ou pour satisfaire sa propre vanité ? Espérait-elle être celle qui parviendrait à sortir sa sœur de son état léthargique, de son apathie ? Hanabi se posait parfois la question et redoutait la réponse. Mais le simple fait de s'interroger, ne témoignait-il pas d'une certaine forme de sincérité ? Elle souffrait du déclin de son aînée. Hinata ne pouvait se remettre de cette honte. De leur honte à tous… Le souvenir vivace la hantait toujours. Le flot ininterrompu de larmes, le visage crispé par la douleur, le cri silencieux pourtant déchirant de l'âme, la beauté de ses traits mêlée à l'horreur de ce chagrin intolérable… Tout comme si elle était morte ce jour-là avec lui, avec eux. Cette sœur qu'elle avait tantôt admirée, tantôt méprisée, convaincue de sa faiblesse par les figures d'autorité qu'incarnaient son père et son grand-père. Ce respect que lui inspirait la jeune femme vivait encore en elle. Il animait son regard lorsqu'elle posait les yeux sur Hinata. Sans grande conviction, Hanabi releva la tête et prit sur elle. Elle tâcha alors d'esquisser un sourire convainquant, la mâchoire crispée à en avoir mal. Le naturel, même ça elles semblaient l'avoir perdu. Ses dernières paroles demeurèrent suspendues. Hinata ne lui répondrait pas, pas plus que demain sans doute. Lentement, comme on l'aurait fait pour ne pas effrayer l'animal sauvage, elle se redressa.

-Kô passera surement t'apporter une collation dans l'après-midi, dit-elle avant de lui tourner le dos.

Surement ? Que signifiait surement ? Son alimentation dépendait-elle désormais du bon vouloir de Kô ?! Ainsi, si ce dernier n'estimait pas nécessaire de lui apporter un plateau, elle pouvait mourir de faim ? Injuste, je suis injuste… Kô ne chercherait jamais à lui nuire. Pas lui qui depuis toujours veillait à sa protection. Hanabi avait sans doute simplement manifesté son ignorance concernant les horaires de ses repas. Si rapidement la colère avait pris le pas sur tout le reste. Elle perdait si facilement la maîtrise de ses émotions. Les dents serrées, elle tentait de réprimer ce sentiment de culpabilité qui l'envahissait et la touchait à l'âme. Hinata ramena ses jambes à hauteur de ses bras, se recroquevillant sur elle-même. Ses mains se glissèrent à la naissance de ses cheveux, les serrant par poignées. Elle tentait de canaliser ce flot d'émotions contradictoires. Roulée en boule, elle se fermait au monde qui l'entourait pour mieux s'en protéger.

Les heures s'écoulèrent imperceptiblement. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle se trouva dans l'obscurité. Au-dehors, le jour semblait se coucher. Hinata paraissait s'être endormie comme en témoignait la marque du tissu de sa manche sur sa joue. La jeune femme se redressa péniblement. Elle sentit quelque chose de mou choir à ses pieds. Un châle en laine reposait à présent à terre, quelqu'un l'avait visiblement déposé sur ses épaules pendant son sommeil. Une délicate marque d'attention, s'il en est. Dans un premier temps, ses jambes lui répondirent avec difficulté. Et tandis qu'elle se penchait pour ramasser la couverture, elle crut un instant perdre l'équilibre. Elle se rattrapa in extremis sur le kotatsu qui trônait dans un coin, flanqué de quelques coussins épars. Hinata aperçut alors le plateau déposé sur la petite table. Kô était passé par-là. Cependant, le parfum pourtant alléchant du curry ne suscita pas l'effet escompté. Loin de lui ouvrir l'appétit, la vision de cette assiette lui noua un peu plus l'estomac. La jeune femme préféra gagner la porte coulissante. Kô avait laissé le shoji entrouvert afin de permettre à la brise fraiche de pénétrer dans sa chambre et de l'aérer. Ou bien était-ce Hanabi ? Le ciel se teintait de nuances d'orange, de jaune, de bleu et de rose. Hinata rejoignit le couloir extérieur parqueté et le longea d'une extrémité à l'autre. Elle put progresser dans la maison sans craindre de rencontrer âme qui vive. À cette heure-ci, tous vaquaient à leurs occupations, s'attelaient aux préparatifs du diner… La jeune femme atteignit enfin le genkan, le vestibule du bâtiment. Elle chaussa alors sa paire de sandales rouges et tâcha de refermer la porte d'entrée avec discrétion.

Le chant des suzumushis (grillons japonais) accompagnait le coucher du soleil. Lors de l'une de ses visites, Hanabi lui avait remémoré un vieux souvenir. Quand elles étaient petites, elles avaient un jour confectionné un takekago. Cette cage en bambou dans laquelle on peut placer divers insectes. Les deux sœurs s'étaient ensuite mises en tête d'attraper un grillon pour le placer à l'intérieur et ainsi pouvoir écouter son chant. Hanabi racontait certainement cette histoire pour meubler le silence, pensant que sa sœur était inattentive. Mais elle écoutait.

Ses pas l'éloignaient de la bâtisse principale du clan Hyûga. Celle-ci tendait à disparaître derrière elle à mesure qu'elle avançait. Hinata suivait le sentier de terre battu sans vraiment y réfléchir, empruntant ce chemin familier gravé dans son esprit. Cette voie menait au centre de Konohagakure. Le village se dressait devant elle, des rangées de bâtiments et de maisons aux volets fermés se succédaient. Bientôt, les réverbères viendraient éclairer les rues plongées dans l'obscurité de la nuit tombante. Deux ans auparavant, l'avenue au milieu de laquelle elle se tenait, grouillait surement de monde en cette heure d'affluence. Aujourd'hui, les gens se terraient chez eux aussitôt la journée de travail achevée. La vie locale ne semblait plus avoir cours. Il valait mieux éviter de paraître en groupe, tout rassemblement ou toute association non déclarée étant proscris. Pour peu qu'il paraisse suspect, tout individu pouvait faire l'objet d'une arrestation, aussi arbitraire soit-elle. Du moins, c'était là ce qui se racontait. Le pouvoir en place "œuvrait" pour un maintien de la paix. Il fallait en passé par là, semblait-il. Du moins était-ce l'argument phare dont ils usaient afin de justifier ces mesures. Ou comment étouffer tout sursaut de révolte dans l'œuf… Mais qui s'y risquerait ? Tout contrindiquait une quelconque tentative. Une entreprise vaine qui ne pourrait se solder que par une issue fatale. Même elle le savait.

Au détour d'une rue, une façade vitrée l'interpella. Heurtée, confrontée brutalement à son propre reflet, sans qu'elle ne s'y attende. Le miroir lui renvoyait l'image d'une inconnue aux traits pourtant familiers. Le regard hagard de ce double la fixait, la jaugeait. Elle porta sa main droite à son visage. Tout à coup semblable au bébé qui découvre son reflet pour la première fois, et prend conscience qu'il est une entité distincte des gens qui l'entourent. Se regarder plus longtemps lui devint impossible. La jeune femme s'arracha à cette vision.

-Difficile de se regarder en face, pas vrai ?

Hinata sursauta face à cette irruption soudaine dans cet instant d'intimité. Sur la défensive, elle se retourna promptement. Ses longs cheveux en balayèrent le visage du nouveau venu. Ils retombèrent en cascade dans son dos. Elle eut ce geste de recul instinctif qui sembla déstabiliser le jeune homme. Shikamaru Nara fixait Hinata Hyûga qui fuyait ostensiblement son regard, tout cela dans une ambiance des plus étranges. Ce n'était pas vraiment ce que l'on attendait d'une réunion entre deux anciens camarades d'école. Elle n'espérait certainement pas le rencontrer, ni maintenant, ni demain, ni même jamais, lui comme tous les autres. L'effroi et la stupéfaction se lisaient sur son visage. L'air flegmatique de Shikamaru demeurait inchangé, qu'importent les années. Il portait des habits civils, ce qui offrait un contraste saisissant. Lui qui à une époque était indissociable de son uniforme de Chûnin. Nara la dévisageait avec insistance, comme s'il tentait de procéder à un examen de sa personne. Ce qui ajoutait à l'embarra croissant d'Hinata. Brusquement, il haussa les épaules et lui tourna transitoirement le dos. Elle le vit fourrer sa main dans sa poche, visiblement en quête d'un objet quelconque. Il en ressortit un paquet de cigarettes entamé. Shikamaru en fit glisser une sur la paume de sa main, puis rangea l'étui à sa place initiale.

-Ça te dérange si je m'en grille une ? l'interrogea-t-il familièrement.

Hinata garda le silence.

-Qui ne dit mot consent.

Shikamaru lui lança un regard furtif. La testait-il ? La jeune femme se posa un instant la question. Il semblait guetter ses réactions. La cigarette au bec, il en alluma l'extrémité à l'aide de son briquet. Quelques secondes plus tard, il inhalait la fumée avec un plaisir non dissimulé.

-Tu sais ce qui se dit à ton sujet ? On raconte que tu es folle. Que tu ne sors jamais de chez toi, que tu ne quittes plus ta chambre…

Il s'exprimait de façon tout à fait détachée, concentré sur le nuage de fumée qui se dégageait de sa cigarette.

-Tu m'as pourtant l'air plutôt claire, observa-t-il. Tu n'es pas très causante mais bon tu ne l'as jamais vraiment été.

La fumée lui piquait les yeux. Bientôt, elle n'eut d'autres choix que de se frotter le visage du revers de sa manche droite. Elle tenta alors de réprimer une quinte de toux, peu habituée aux fumeurs. Elle en tira au moins un avantage. Il lui était ainsi plus aisé de dissimuler son trouble. Mais elle ne pouvait ignorer ce frisson désagréable qui lui traversait l'échine.

-Un jour, je devrais faire de même. Donner tout l'embarra possible et imaginable à mon entourage ! Quoique je n'en mène pas large devant ma mère.

Ses paroles la piquèrent au vif. Et c'était exactement l'effet recherché. Elle le toisa avec une extrême froideur. Shikamaru soutint son regard, nullement impressionné.

-Et lui, tu crois qu'il est là aujourd'hui ?

D'un mouvement de tête, Nara indiqua la direction opposée. Hinata suivit son regard. Au bout de l'avenue se trouvait un bâtiment au rouge caractéristique, le centre névralgique de Konoha. L'ancien bureau du… Hinata porta instinctivement sa main à sa poitrine. Elle sentait le malaise venir. Ses tempes sifflaient déjà.

-Encore qu'il pourrait être ailleurs. Il a l'embarra du choix avec les Cinq Grands Pays. Avec sa pupille, un déplacement n'est qu'une formalité...

Un son aigu vrillait ses oreilles, la migraine était imminente.

-Dommage pour les visages de pierre, hein ? Enfin, c'est une époque révolue. Toi comme moi, nous ne sommes plus des ninjas.

-Tais-toi ! Je m'en fiche, tu m'entends ?! Garde ton ironie pour ceux que ça intéresse ! Cracha-t-elle à bout de souffle, écrasée par le poids de ces paroles.

Elle manquait subitement cruellement d'oxygène. Hinata avait beau se tenir en extérieur, l'air semblait lui faire défaut. La rue prenait désormais une allure oppressante, comme si les immeubles se repliaient sur elle. Shikamaru l'observait sans mot dire. Une étrange lueur animait son regard. Finalement, il céda à un profond soupir. Il ferma les yeux, exerçant une légère pression sur ses paupières du bout de ses doigts.

-Tu vois que tu peux parler.

Cette remarque parut momentanément la figer sur place. Le temps d'un instant, elle effaça tous les symptômes qu'elle avait pu ressentir jusqu'ici.

-C'est sain, tu sais, d'exprimer sa colère ! Ajouta-t-il, l'air de rien.

Shikamaru leva un instant les yeux vers le ciel étoilé et dépourvu de nuages. Les mains dans les poches, le regard ailleurs, dans une posture qui lui était propre.

-Mais tu sais moi, cette ironie qui te débecte, c'est tout ce qu'il me reste. Par les temps qui courent… Là où est l'ironie, commence la liberté*.

L'air grave de Nara se mua en un sourire maladroit. Il ramena son bras gauche à hauteur de son visage. Sa manche glissa le long de son poignet et révéla une montre.

-Bon, je dois y aller. Mais avant ça, j'ai deux conseils à te donner. Le premier, tu ferais bien de raccourcir ta frange. Parce que à ce rythme, tu vas abimer ta vue. Je crois savoir que les yeux revêtent une importance toute particulière dans ton clan. Tu risques de dérégler ta vision si tu continues comme ça. Et puis, sans vouloir te froisser, on dirait un spectre.

Par réflexe, Hinata posa sa main droite sur son front. D'imposantes mèches de cheveux lui tombaient effectivement devant les yeux. Un détail qu'elle négligeait depuis un certain temps. Perdue dans cet examen de sa propre apparence, la jeune femme ne remarqua pas que Shikamaru avait commencé à s'éloigner à grandes enjambées.

-Deuxième conseil…

Elle releva la tête, interpellée.

-Évite de te promener toute seule en pleine nuit. Tu pourrais te faire arrêter…

Puis trop bas pour être audible :

- À moins que ce ne soit ce que tu cherches.


Un calme plat régnait dans la résidence principale. Une légère brise secouait les quelques plantes du jardin intérieur. Des insectes s'aventuraient dans le bassin et décrivaient des cercles sur l'eau. De là où elle se trouvait, Hinata ne pouvait apercevoir les carpes Koï tapies dans les profondeurs de la mare artificielle. D'autant mieux dissimulées qu'il faisait nuit. Un chemin de gravier jouxtait l'étendue d'eau et menait au salon de thé. Les lanternes accrochées à la poutre du pavillon se balançaient sous le vent, elles brillaient encore d'une faible lueur. La lumière qui filtrait depuis les shojis indiquait que son père ne dormait pas encore. Si elle s'approchait suffisamment, elle serait certainement en mesure d'apercevoir son ombre. Cette pensée la conforta dans son idée de se hâter de regagner sa chambre. La jeune femme pressa le pas, forçant sur ses jambes. Enfin elle aperçut la porte de ses appartements, au bout du couloir. Cependant, elle stoppa net. Sa vision périphérique ne la trahissait jamais. Tournant la tête de côté, Hinata constata par elle-même l'efficacité de sa vue, frange ou pas frange. Appuyé contre la cloison, Kô paraissait l'avoir attendue. Elle fut tentée de lui demander s'il tentait de retenir le mur, par peur qu'il ne s'effondre. Mais elle s'en abstint.

-Ainsi vous étiez sortie, mademoiselle. Je n'ai rien dit de votre disparition à votre père.

D'aucuns s'interrogeaient sans doute sur la présence de Kô au côté d'Hinata. Lui qui officiait autrefois à son service en tant que garde du corps. Aujourd'hui, ses tâches correspondaient davantage à celles d'une gouvernante ou d'un infirmier. Kô avait accepté cette charge. Celle de s'occuper de l'hikikomori qu'elle était aux yeux de sa famille.

-Quitte à sortir, vous auriez peut-être pu accepter l'invitation de mademoiselle Hanabi.

-Pourquoi je ferai ça ? s'entendit-elle répondre.

Kô la dévisagea un court instant, puis baissa la tête.

-Parce que vous n'êtes pas la seule à rencontrer des difficultés. On en demande beaucoup à votre petite sœur. Votre père et votre grand-père fondent de grands espoirs sur elle. Bien plus aujourd'hui qu'il y a deux ans. Elle aurait besoin de…

-Et alors ? C'est elle qui a accepté cette fonction.

Sans un regard pour elle, il se redressa complètement. Prenant appui sur l'angle du mur, il s'arrêta subitement.

-Ce n'est encore qu'une enfant.

Sur ses dernières paroles, Kô prit congé d'elle. Il la laissa là, figée sur place. Bientôt, ses jambes ne lui offrirent plus le moindre soutien et plièrent sous son propre poids. Ses mains s'agrippèrent à ses cheveux. Qu'avaient-ils tous aujourd'hui à formuler des reproches à son encontre ? Si elle les gênait autant, peut-être valait-il mieux qu'elle disparaisse. C'était tout ce qu'elle attendait. Disparaître… Le reste n'avait que peu d'importance.

*Citation légèrement reformulée et empruntée à Victor Hugo: " Sachant que c'est à l'ironie
Que commence la liberté. cf La Légende des siècles