Les éclats du rire fracassant du capitaine frappèrent les tympans de Zoro, dissonant du rythme que faisaient les talons hauts de la navigatrice et de l'archéologue, qui dansaient avec la cadence des tambours et guitares de fête fête qui battait son plein. Deux jours auparavant ils avaient atteint une nouvelle île estivale du Nouveau Monde, et après une petite enquête sur le comportement étrange des habitants de l'île, l'équipage avait découvert l'horrible vérité : ils étaient terrorisés par une bande de pirates depuis des mois. Tout s'était ensuite enchainé rapidement Luffy témoin d'une nouvelle injustice faisant bouillir le sang dans ses veines et les revoila se jetant dans la bataille. Cela n'avait pas duré longtemps, mais leur chef leur avait donné du fil à retordre. Mais la victoire avait été assurée par l'équipage du futur roi des pirates, et pour les remercier, les habitants avaient organisé une énorme fête.
Zoro vida le reste de son verre, rempli d'un liquide clair qu'il n'avait pas l'habitude de boire. De l'alcool de cactus. Un autre timbre de voix avait éclaté de rire en entendant de quoi était fait cet alcool. Cet éclat de rire appartenait à une certaine personne, qui en avait clairement abusé plus que d'habitude, de la boisson. D'ailleurs, le rire de leur capitaine l'avait arraché à sa contemplation. Les filles dansaient, frappant leurs chaussures sur le sol, entrainées par les femmes de l'île. Mais ça n'était pas non plus cela qu'il regardait depuis son perchoir, assis sur le bar dans un coin. Ça n'était pas non plus Luffy qui riait si fort qu'il faisait trembler les tables, frappant dans ses mains pour accompagner les filles. Ça n'était pas Chopper et Usopp qui étaient rouges de honte de danser avec deux jeunes femmes, non, ça n'était pas Brook qui jouait frénétiquement de son violon pour accompagner l'orchestre. Ça n'était pas du tout Franky qui tentait un concours de rhum-cola avec le champion de boisson du coin, non, ça n'était rien de tout ça. Mais bel est bien cette main passée dans des cheveux blonds, pour les dégager de son front, révélant un regard rarement visible aux yeux du monde. C'était cette veste de costume noire et cette cravate abandonnées sur une table pour laisser apparaitre cette chemise rouge ouverte, dont les manches avaient été roulées jusqu'aux coudes. C'est ces longues jambes qui dansaient, gracieuses et élégantes, tandis qu'il passait sa main sur la taille de cette femme, la faisant danser contre lui, ses jupons froufroutant contre le tissu de son pantalon. C'était ce sourire séducteur et amusé collé sur le visage de cet homme qu'il détestait le plus au monde, à cet instant précis. C'était sur ces joues rougies par l'alcool, la chaleur de la danse, et la proximité d'une sublime jeune femme. C'était sur ces gouttes de sueurs perlant sur sa tempe et roulant jusque dans sa nuque.
Jamais il n'aurait cru que cet idiot de cuisinier était si bon danseur. Qu'il mettrait son comportement de crétin de côté pour vraiment danser avec une femme, ce soir. Pourquoi ce soir ? Pourquoi maintenant ? Le sabreur n'avait pas vraiment envie de se poser des questions ce soir, mais la scène l'irritait plus que jamais. Pourtant, il y était habitué. Sanji qui court après une femme, n'importe laquelle, rien de moins habituel. Pourquoi ce soir, ce serait différent ? Il n'en avait que faire, de le fixer si éhontément. Il était trop éméché pour s'en soucier. Un habitant lui proposa de remplir son verre, mais Zoro s'empara de la bouteille pour y lire « Tequila », et la porta directement à ses lèvres.
Le cuisinier blond fit tournoyer la jeune femme, la faisant passer loin de lui, puis la ramena contre lui, passant se mains sur sa taille, et elle en profita pour passe une main dans sa nuque. Collés l'un contre l'autre, ils se laissaient emporter par le démon de la danse, celle qui fait oublier les barrières entre les langues, les corps et les individus. Les visages s'éclairaient de sourire complices et évocateurs, les souffles se faisaient courts. Les mouvements étaient calculés, sensuels et gracieux. Et Zoro se laissait consumer par les flammes de la jalousie.
« Hey, Zoro, tu vas où !? La fête ne fait commencer ! »
« Fout moi la paix Luffy, je rentre au bateau. Amuse-toi bien. » répondit sèchement le sabreur, clairement de mauvais poil et plus très net.
Le capitaine s'immobilisa, mais le laissa s'éloigner vers le port.
Titubant dans les ruelles d'une ville faite de pierres, sa bouteille à la main, Zoro ne pouvait trouver son chemin, certes, mais son esprit semblait aussi confus que sa démarche et son orientation. Tout se mélangeais dans son esprit. Un guerrier de sa trempe ne devait jamais se trouver dans l'état de trouble et de doute dans lequel il était actuellement. C'était la raison pour laquelle il avait eut du mal à rester dans cette pièce, cette salle où ils dansaient et buvaient tous à leur victoire. A voir un tel spectacle. Il avait failli le lui dire. Cette nuit-là, sur le pont du bateau. A vrai dire, il lui aurait tout dit si Luffy et Nami ne l'avaient pas interrompu. Il était tellement égoïste. A quoi ça aurait servis de le lui dire ? A part les mettre en danger, mettre en danger un fragile équilibre, celui qui les maintenaient en vie. Pourtant il le haïssait. Il se haïssait.
Il regarda autour de lui, ayant clairement l'impression de tourner en rond. Il s'appuya contre un mur pour finir cette bouteille. Ce maudit alcool montait beaucoup trop à la tête. Lorsqu'il s'aperçu qu'elle était vide, il grogna de frustration et la balança avec force contre un mur, la bouteille venait s'éclater en un millier d'éclats dans un fracas assourdissant. Un juron vint fleurir son vocabulaire, mais il s'interrompit brusquement en entendant des chuchotements et des gloussements non loin.
Se retournant, il vit, au bout de la ruelle, la jeune femme qu'il avait détesté une bonne partie de la soirée, devant une porte ouverte, en haut d'un escalier. Face à elle, Sanji. Il tentait de se défaire de l'emprise de ses bras, alors qu'elle tentait de l'embrasser, ayant abusé de l'alcool. Planté là, Zoro pouvait les voir, et les entendre. Il put entendre la proposition indécente qu'elle fit au cuisinier. Il put aussi voir l'air interloqué de ce même cuisinier alors qu'il se détournait et rencontrait son regard. L'espace d'un instant, Sanji en oublia où il était, tandis que Zoro se pétrifiait, incapable de détourner le regard. Perturbé, le cuisinier repoussa gentiment la jeune femme qui lâcha l'affaire pour rentrer chez elle.
N'osant se retourner, Sanji regarda fixement la porte fermée. Il soupira, avant de sortir une cigarette et de la porter à sa bouche, l'allumant. Il tira une bouffée, qu'il souffla lentement, avant de descendre les escaliers, rejoignant la ruelle où se trouvait Zoro. Il prit bien soin de ne pas croiser son regard, et lui lança, d'une voix éraillée par l'alcool, une fois à sa hauteur.
« Tu t'est perdu encore, marimo ? » dit-il, sans une vraie animosité, juste une lassitude à peine dissimulée.
« La ferme. Le Sunny est pas loin. »
« Nan, pas vraiment. En fait c'est à l'opposé... » désigna le cuistot, montrant le port du doigt.
« Ferme là jte dis, cuisinier de mes deux. »
« Ok, ok... Tmanière je rentre au bateau aussi. »
« Ah ? Tu rejoins pas ta gonzesse ? » répondit Zoro, avec un reniflement moqueur.
« Ma quoi ? Bon sang, c'est pour ce genre de réflexion que tu finiras ta vie seul, Zoro. »
« ... »
Sanji le dépassa, et Zoro fulminait. Il attrapa le blond par le bras et le tira pour le balancer contre le mur. Pris par surprise, et l'alcool n'aidant pas, le cuisinier se retrouva dos au mur.
« Si je finis ma vie seul, c'est que je l'ai décidé ainsi. Alors ferme ta grande bouche, avant que je... » cracha Zoro, abattant son poing contre le mur, près du visage de Sanji.
Le cuistot sursauta, étonné par tant de violence de la part de Zoro. Il s'était interrompu, ne sachant pas trop comment terminer cette phrase. Mais Zoro savait comment la terminer. Il était juste incapable de le faire. Sanji était quelque peu déstabilisé. C'était différent de toutes leurs disputes habituelles. Ils avaient bu, tout les deux. Peut être beaucoup trop. Et l'épéiste était dans un état de rage presque palpable. Pourtant, après l'avoir jaugé pendant une minute de son air furieux, le marimo fit deux pas en arrière, le libérant. Sanji tira sur sa chemise, froissée par tant d'agitation. Sa cigarette, qui s'était éteinte, avait roulé jusqu'au sol. Il se baissa pour la ramasser, ennuyé. Il n'en avait plus. Il allait devoir acheter un autre paquet s'il voulait en fumer demain, et pour le voyage... Nami avait dit que la prochaine île n'était pas habitée. Les informations lui venaient des locaux qui avaient l'habitude de recevoir des pirates. Finalement dégouté de l'état de sa cigarette, il l'abandonna, mais voyant que l'épéiste tentait de fuir, il sentit ses nerfs mis brusquement à l'épreuve. Zoro s'était déjà tourné vers le port, décidant qu'il était temps qu'il s'éclipse avant de faire une grosse bêtise.
« Franchement, c'est quoi ton problème, kuso-marimo ? T'es frustré du bulbe parce que j'ai du succès avec les femmes et pas toi ? Sérieusement... ! » dit-il, en shootant dans sa cigarette perdue, lui-même frustré.
Il vit l'épéiste s'immobiliser, et ses épaules se tendre. Avait-il touché du doigt la vérité ? Il s'était juste immobilisé, là, sans bouger, comme retenu par une force invisible qui l'empêchait de s'en aller. Tous les muscles de son corps se contractèrent, le danger imminent. Sanji ne l'avait jamais vu comme ça. Même lorsqu'un combat se préparait, il le prenait comme un nouveau défi, avec ce sourire sadique qui le caractérisait, lorsque leur capitaine sonnait l'attaque. Mais cette colère noire, que lui-même ne semblait pas contenir, lui qui l'avait habitué à ce masque froid d'indifférence, ça ne lui ressemblait pas. Quelque chose n'allait pas. Et cela commençait à taper sur le système du cuisinier. Il allait lui faire cracher le morceau. Tant pis s'il foutait tout en l'air. Tant pis s'ils se fâchaient au point d'en venir aux mains sérieusement. Il comptait sur Luffy pour les arrêter. Mais il devait savoir. Il reprit, avec un air dédaigneux et narquois.
«[...] »
Les yeux de Zoro s'écarquillèrent et son sang se mit à bouillir dans ses veines. Ses poings se serrèrent et il se retourna vers le cuistot avec une expression de pure rage dans le regard. Dans son œil unique, Sanji put apercevoir les flammes de l'enfer, et il se demanda s'il n'était pas allé trop loin, cette fois ci. Mais il y décelait plus que de la folie meurtrière... L'épéistes porta la main à l'un de ses sabres, et la seconde d'après, le fil de sa lame était posé sur la gorge du cuistot, qui recula, se retrouvant à nouveau acculé au mur, sa tête frappant durement la pierre.
« Répète ça pour voir... ? » grommela Zoro, tremblant de rage, entre ses dents.
« Tu... »
Il était trop tard pour reculer. Et il savait qu'il avait raison. Il ne s'était jamais gêné pour l'envoyer sur les roses, ou pour le provoquer en duel. Le cuisinier sentit son cœur frapper dans sa poitrine, et pulser dans ses tempes, sur la gorge, à l'endroit même ou reposait la lame de Zoro, qui le menaçait. Mais il était vraiment trop tard pour reculer. Cette situation devait cesser. Zoro était trop troublé, trop préoccupé pour qu'ils soient en sécurité. Ses hésitations durant les combats s'était faites ressentir. Tout ça ne pouvait plus durer. Sanji lui rendit son regard, leurs visages étaient si proches qu'il pouvait sentir son souffle erratique et désordonné. Feignant cet air de défi, cet air hautain qu'il savais si bien faire, le cuisinier fit un mouvement en avant, laissant le rasoir de son épée entailler sa gorge. Il sentit un liquide chaud couler sur sa gorge, alors qu'il faisait face à l'épéiste, le regard dur et déterminé.
« J'ai dit que tu devais arrêter de te comporter comme un lâche. C'est pas avec cette attitude que tu arriveras à quoi que ce soit. »
La main de Zoro trembla. Jamais il n'avait tremblé devant quiconque, surtout pas en tenant ses sabres. Jamais sa détermination ne lui avait faux bond, au point de devoir cacher ce qui le troublait. Il baissa le regard sur sa main, la priant cent fois d'arrêter de tremble, comme un mantra. Jamais il n'avait eu aussi peur. Peur de lui-même. Peur de tout perdre. C'est un regard effrayé et suppliant qu'il renvoya à Sanji, le priant mentalement d'arrêter. D'arrêter de le troubler autant. D'arrêter de se mettre en danger. D'arrêter de s'éloigner d'eux.
La vérité était là. Il avait tenté de devenir plus fort à Wano, sans même savoir ce qu'il se passait du côté de l'autre partie de l'équipage. Il n'avait jamais pu imaginer ce qu'il se passait sur Whole Cake Island. Mais lorsque Brook et Chopper avaient fait leur récit, alors il avait été horrifié. Il aurait dû être là. Pour empêcher Sanji de se détourner d'eux. Pour empêcher qu'il se batte avec Luffy. Pour empêcher ce stupide mariage ! Le son du sabre tintant sur le sol le fit revenir à la réalité. Le sang de Sanji coulait dans son cou, et ce dernier ne bougeait pas d'iota. Il lui renvoyait ce regard étrangement compatissant, et le bruit de son propre cœur battant dans ses oreilles était assourdissant.
Sanji était essoufflé par l'intensité de l'échange. Il sentait la détresse de l'épéiste comme si elle était la sienne. Aussi, il avait retenu son souffle alors que Zoro le menaçait de son épée, et s'était remis à respirer alors qu'il avait entendu l'épée s'écraser au sol, en sursautant. Bon sang, mais qu'est-ce que...
La main de Zoro vint trouver sa gorge, s'écrasant contre la jugulaire, et le maintenant contre le mur. Sanji s'apprêtait à protester, mais il n'eut pas le temps. Les lèvres de Zoro s'écrasèrent durement sur les siennes, prenant possession de sa bouche avec autorité. Les yeux céruléens du cuisinier s'écarquillèrent de surprise, mais immobile, il ne trouva pas la force de le repousser. D'abord chaste, Zoro passa son autre main dans sa nuque, effleurant sa peau, tirant sur ses mèches blondes pour accéder à sa bouche plus profondément. Les yeux de Sanji se fermèrent, alors qu'il répondait timidement au baiser offert. Un gémissement lui échappa, et comme électrisé, Zoro écrasa son corps musclé contre le sien. Un frisson parcouru le blond jusque dans le creux de ses reins, son cœur sur le point d'exploser. Il n'entendait plus que l'écho synchronisés et dissonants de leurs cœurs battants. Zoro l'embrassait avec toute la force qu'il avait. Le cuisinier pouvait sentir l'amertume de la tequila sur les lèvres de l'épéiste, et l'acidité du désespoir sur sa langue qui se mêlait à la sienne. Sanji était tout bonnement incapable de réfléchir à ce moment-là, sentant Zoro prendre possession de lui.
Et puis, à bout de souffle, Zoro recula brusquement, mettant de la distance entre eux. Pantelants, ils échangèrent un regard enfiévré. Le souffle tremblant, le cuisinier porta une main à sa bouche, interdit. Les joues colorées du bretteur témoignaient du trouble qui l'habitait. Son regard avait une lueur indescriptible, comme perdu entre... Désir et horreur. Et à cet instant précis, Sanji compris.
A suivre...
