J'ai toujours eu l'impression que j'allais me noyer. C'est stupide, je sais. Mais l'impression qu'une immensité incontrôlée va venir vous engloutir est terrifiante. Même pour les plus sûrs d'entre nous, ça peut dévaster totalement notre confiance en soi.

J'ai peur dès que je fais un pas. Peur de l'avenir, comme environ 7,3milliards de personnes sur Terre. Peur de moi, de mes réactions et de mes capacités. Peur des autres. Peur de la peur elle-même. J'ai passé ma vie à avoir peur.

Pourtant, je suis là. Dans une classe survoltée, entourée de jeunes qui s'en fichent. Mais ça m'est égal. J'aime que les autres soient trop obnubilés pour s'apercevoir de ce qui les entoure.

Prenons par exemple la tâche de vin bon marché qui prône sur le pantalon de notre cher Pr Marchal : sa femme a dû le mettre dehors, encore. Ou bien le fait que Charlie Johnson n'a pas pris la peine d'ouvrir son manuel d'algèbre, signe que tout n'est pas rose entre lui et son petit copain.

Toutes ces petites attentions pourraient être intéressantes pour qui sait les observer. Mais on ne remarque jamais ce qui n'a pas d'importances à nos yeux, tant qu'on n'y trouve pas un certain bénéfice. Enfin, je crois.

« Prenez la page 34, exercices 1 à 7. Et que je ne vous entende pas. Mr Newton, je vous serez gré de bien vouloir ôter votre casquette, merci. »

Et comme d'habitude, notre cher professeur part se rassoir pour mieux nous observer. Sauf que là, son regard est perdu dans le vide. Ça doit vraiment aller très mal entre lui et sa femme.

Je préfère me plonger dans les problèmes qu'il faut résoudre. Encore des problèmes. Aucun mathématicien au monde ne s'est dit qu'il aurait mieux fallu penser au bien être des générations futures et juste se taire ? Au lieu de ça, près de trois millénaires plus tard, on y est encore.

Les exercices sont simples. Les chiffres faciles. Ça je peux contrôler. Il me faut trente minutes pour résoudre la page entière. Je fais signe à Mr Marchal qui se lève avec toute la grâce dont il est capable. J'aime bien Mr Marchal. Il ne parle pas beaucoup. Il vient, enseigne, nous explique, et s'en va. Pas de bavardages inutiles, pas de « Alors ma petite Bella, vos parents ? » ou bien « Vous ne parlez toujours pas ? ». Non, Mr Marchal s'en fiche lui aussi. Tant que je fais mes exercices, que je ne déconcentre pas son cours, je pourrais venir nue qu'il ne dirait rien.

« Bien. Excellent. Passez à la page 56. » Dix minutes montre en main.

Et il retourne s'asseoir. Je peux entendre Newton et sa clique au fond de la classe : « Quelle fayotte celle-là. » Et alors ? Suis-je une fayotte ? Non. Mais quelle importance ce que je suis ? Mon objectif : me tirer d'ici. Ne plus les revoir tous. Alors je bosse. Ma mère vous dirait que c'est tout ce qu'il me reste être douée à l'école. En vérité, c'est la dernière chose qu'il lui reste à elle pour son club de lecture : Mais elle est douée à l'école vous savez ! Ils n'en savent rien et ils s'en moquent chère mère. Mais tant mieux si par cela elle se sent moins honteuse. Elle me fiche la paix un peu plus souvent du coup.

« Mr Marchal, je peux vous interrompre une seconde ? »

Cette voix cristalline qui ne prononce jamais un mot plus haut que l'autre, c'est notre conseillère d'orientation : Mrs Cope, qui se tient dans l'embrasure de la porte. Toujours un tailleur impeccablement repassé, un chignon tiré aux quatre épingles et des lunettes posées au bout de son nez. Ouais, Mrs Cope représente la vieille fille parfaitement sûre d'elle. Le genre de femme que vous ne voulez pas embêter car vous savez que derrière sa façade, elle vous démolira.

La première fois que je l'ai rencontrée, ma mère a passé une bonne heure à s'excuser pour mon comportement inapproprié. Elle, je veux dire Mrs Cope, n'a rien dit. Elle m'a juste regardée. Une fois elle a acquiescé. Quand l'entretien s'est terminé, elle a juste dit au revoir à ma mère et m'a dit à bientôt. Au tout début, quand les professeurs étaient fatigués de ne pas obtenir de réponses de ma part, je finissais dans son bureau. Et même la, elle ne disait rien. Elle souriait comme si elle s'attendait à ma visite. Je m'asseyais sur le canapé dans son bureau et faisait les devoirs que les enseignants me donnaient en plus, pour me punir.

J'ai passé plus de temps dans le bureau de Mrs Cope qu'en cours d'anglais ou encore de français. Mais peu importe, mes notes sont toujours restées excellentes donc jamais personne n'a trouvé à y redire.

« Certainement Mrs Cope. Je vous en prie. »

La voix de mon professeur de mathématiques réveille ceux qui dormaient encore au fond. On relève alors tous la tête pour voir ce qu'il va se passer. Réflexe. L'être humain est toujours intéressé par ce qui est nouveau. On cherche, on veut comprendre. L'inconnu nous intrigue. Pourquoi croyez-vous qu'on envoie des hommes dans l'espace. On ne supporte pas de ne pas savoir. Pourquoi suive entrain de résoudre un système dont tout le monde se fou éperdument ? Parce qu'un jour, un homme n'en pouvait plus de ne pas savoir et a cherché. Malheureusement pour moi, il a trouvé.

« Bonjours à tous, je vous présente Edward Cullen. Il nous vient de Boston. Soyez gentils avec lui. Mr Marchal, je vous laisse expliquer à Edward le fonctionnement de la classe ? »

Ceci est le jour où j'ai réellement vu pour la première fois Edward Cullen. Mrs Cope et Mr Marchal ont parlé pendant quelques secondes avant que la conseillère ne reparte non sans nous avoir souhaité à tous une bonne journée.

Il est resté là. Debout, tranquille alors que tout le monde le dévisageait. Mr Marchal a parlé de « discipline » et « entraide ». Je n'ai rien entendu de tout ça. J'ai fait comme les autres, le l'ai dévisagé. Comme les autres. Ses cheveux étaient légèrement plus secs, mais toujours en bataille. Toujours ce même sourire qui ne semblait pas l'avoir quitté depuis qu'il était entré. C'est à la mention « Mettez-vous au premier rang Mr Cullen, à côté de Mlle Swan » que mon cerveau s'est remis à fonctionner. Evidemment, la seule place disponible ici, c'est à côté de moi. Personne ne choisit jamais de se mettre au premier rang, alors.

Il y a eu quelques murmures, puis plus rien. Mon mystérieux inconnu s'est juste avancé et s'est assis à mes côtés.

« Bella, vous partagerez votre manuel avec Mr Cullen d'accord ? »

Entant donné que mon professeur ne s'attendait pas vraiment à une réponse, j'ai juste décalé le manuel entre nous deux. Il n'a rien dit. Il s'est contenté d'enlever sa veste en cuir, puis de sortir un cahier ainsi qu'un stylo. Il ne m'a pas demandé si c'était la bonne page, il n'a juste rien dit. Pourtant, je pouvais sentir ses yeux sur moi dès que je relevais la tête et toujours son petit sourire mutin. C'est à ce moment que j'ai vu ses yeux. Pas totalement verts non plutôt ambres. Je n'ai jamais été fasciné par les yeux et non ma phrase n'est pas une phrase de psychopathe. C'est juste qu'en observant bien, je me suis vie rendue compte qu'Edward Cullen n'était pas comme les autres. Il dégageait cette aura protectrice mais aussi toute aussi dangereuse. C'est le type d'homme qui vous fait vous damner tout en vous inspirant la plus grande confiance en lui. Je ne pense pas que dans sa vie, on est dû très souvent lui répondre non.

« Tout le monde a terminé ? » La voix de Mr Marchal me sortit de ma torpeur.

Personne ne répondit, quelle surprise. Je lâchais donc mon stylo. Edward en fit autant. C'est en se tournant vers moi que je remarquais une trace au niveau de son cou au niveau de sa nuque. Pas n'importe quelle trace, un tatouage. Noir, dont seules des flammes étaient apparentes. Mon observation sembla l'amuser. J'ai cru pendant quelques secondes qu'il allait me dire quelque chose, puis la cloche a retenti.

Sans surprise, j'ai commencé à ramasser mes affaires. Il m'a pourtant devancée et s'est éclipsé de la classe comme il en était arrivé. Prête à me relever, j'ai remarqué un bout de papier replié en deux sur sa table. Même sa façon de plier était impeccable.

Mr Marchal arrivait vers moi quand j'ai saisi le papier et suis partie à la hâte. Forcément je suis arrivée en retard en cours d'anglais. Et puisque c'est le début de l'année, j'ai dû me présenter devant les autres. Et forcément, je me suis retrouvée chez Mrs Cope.

C'est dans mon petit coin rassurant, sur le canapé, que je me suis permis de déplier l'objet du délit.

« Le silence est un aveu. » La calligraphie était parfaite. Une ligne fine et délicate presqu'impossible à assimiler à un homme quand on ne le sait pas.

De plus, rares sont ceux qui peuvent citer Euripide avec autant d'assurance.


« Alors ta journée Isabella ? »

De toutes les choses qui me passèrent par la tête à cet instant précis, la réponse que j'aurais trouvée la plus favorable aurait été déplacée. Hors ma mère en plus de faire comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes, déteste la vulgarité. J'ai donc juste acquiescé puis suis retournée vers mon gigot d'agneau. Heureusement, elle sembla s'en contenter.

« Et toi Charlie ? Des nouvelles au travail ? » demanda-t-elle en sirotant son verre de vin.

La voix de ma mère est spéciale dans son genre. Pas comme celle de Mrs Cope non la sienne est plus cassante dans ses intonations. Même sa manière de faire la conversation vous fait sentir une certaine pression sur vous.

Je ressemble plus à mon père qu'à ma mère. Dans bien des domaines. Notamment, j'ai le même enthousiasme pour satisfaire la curiosité de ma mère. Aucun.

« Rien de bien intéressant j'en ai peur Renée. »

Ma mère ne se laissa pourtant pas démonter. Comme si de rien était, elle partit dans le déballage de sa journée de femme au foyer parfaite. Nous apprîmes tous les nouveaux ragots qui existent sur telles ou telles personnes.


A la fin du dessert, j'eus la permission de monter dans ma chambre.

Le seul endroit où personne n'entre jamais. Mon psy a expliqué à mes parents que j'avais besoin d'un endroit protégé où je pourrais me réfugier. Et cela ne pourrait fonctionner que si j'étais la seule à en fixer les règles. Je dois bien avouer que ma mère a très mal pris cette nouvelle. Mais puisque c'était pour ma guérison, elle a fini par accepter. C'est étrange, mais je me suis toujours sentie mieux entre ces quatre murs que nul part ailleurs.

Je m'attarde sur les écritures qui les recouvrent. J'ai pris pour habitude d'écrire sur mes murs. Mes murs qui sont en quelque sorte mon journal intime. Dès que je n'ai plus de place, je repeins par-dessus, et je recommence.

La première fois que je les ai repeints, ma mère a failli faire une crise cardiaque. Sa petite fille si parfaite dans sa chambre à l'effigie Barbie qui jette aux ordures son enfance et qui tartine son rose parfait avec du noir et du rouge. C'est un choc. Pourtant, je ne pourrais décrire l'impression de sécurité que mes murs m'apportent. Je prends donc un marqueur blanc et reprends là où je me suis arrêtée.

Je ne veux pas y retourner. C'est la dernière phrase que j'ai écrite ce matin, avant de partir. Pourtant, ce soir, j'ai envie d'écrire à propos d'autre chose à propos de quelqu'un d'autre.

Arrête de penser à lui tu ne l'as vu qu'une seule fois. Bon d'accord, deux fois. Mais sans jamais rien lui dire.

Qu'elle genre de fille ne parle pas, hein ? Il doit penser que je suis folle. Ou pire, complètement stupide.

Pourtant, sa note me revient à l'esprit. Ça ne t'était peut-être pas destiné ? Mais alors, pourquoi la laisser là, en évidence, s'il ne voulait pas que je la trouve ?

Je n'ai jamais eu besoin de me poser autant de questions. La plupart du temps, on m'évite. J'avais une amie avant Mathilde. Puis elle a déménagé. Elle s'en moquait de mon silence, elle parlait suffisamment pour nous deux. Puis elle est partie. Canada je crois. Elle m'écrivait au début puis le temps a passé.

Je m'active de plus en plus vite sur mon support à taille humaine. Je parle de lui de ses yeux, de son sourire comme une ado débile d'une comédie romantique à deux balles. Mes mains commencent à trembler signe qu'il est temps d'arrêter.

J'ai quasiment fini le mur de droite. Mon écriture se fait sourire : saccadée, pas droite et plutôt enfantine. Mentalement, je la compare à la sienne. Mon sourire s'agrandit. Et je garderais ce sourire niais jusqu'à ce que j'aille me coucher.

Et merde.