Je n'ai jamais été douée pour tout ce qui s'agit de « contact » humain. Relation mère/fille, fille/garçon. Trop compliquée, trop de variables à prendre en compte.
A la place, je m'amusais autrement. Je parlais moins et écoutais plus. On sous-estime grandement l'art de savoir écouter. Parfois j'écoute sans y prendre gare et je m'imagine une autre vie. Je m'incruste dans celle des autres dans ma propre tête. Complexe.
Je n'ai jamais été amoureuse non plus. Vraiment amoureuse je veux dire. Parce que James Parker en maternelle ne compte pas comme grand coup de foudre, bien entendu. A moins que lui me tirant les tresses et moi le mordant compte comme un « je t'aime, épouse moi, fais-moi trois enfants ».
J'ai déjà lu l'amour. L'amour qui vous submerge, vous fait faire n'importe quoi et finit par vous emporter. Non cet amour-là je ne sais pas ce que c'est.
Même celui de mes parents est plus conventionnel ; plus calme. Presque comme une habitude, un train qui roule perpétuellement sans que personne n'y trouve rien à dire.
Aujourd'hui c'est samedi. Jour typiquement ordinaire chez les Swan. Chacun sa tâche, chacun son rôle dans notre belle organisation. Mon père regarde une rediffusion d'u match quelconque à la télé ma mère prépare le repas quand je sors de ma chambre.
Notre maison est « cosie » comme dirait Renée Swan. Ni trop grande, ni trop petite. Les conventions sont respectées : une chambre pour chacun et notre 1,5 salle de bain. Même les couleurs respectent la bienséance. Claires et reposantes pour éviter les « burn outs » ; mot préféré de ma mère depuis qu'elle a vu un reportage à la télé sur les risques des couleurs trop agressifs. Merci la télé !
Quand je pénètre dans notre cuisine parfaitement harmonieuse, même l'odeur des cookies s'intègrent mieux que moi. Je fais presque tâche.
« Ah te voilà ! Je n'ai plus de lait et j'ai rendez-vous avec les filles dans une heure ! Tu peux aller m'en chercher à la quincaillerie s'il te plait ? »
Ma mère ne prend même pas la peine de me regarder en déblatérant sa petite historie. Elle est trop occupée à sortir quelque chose du four. Et je dis bien quelque chose à ce niveau de cuisson, ce n'est plus de la nourriture. Pas si intégré que ça finalement.
Le seul avantage avec ma mère, c'est que je n'ai jamais eu besoin de répondre même lorsque je parlais. J'ai toujours fait ce qu'elle voulait, ça nous facilite la vie à toutes les deux.
C'est donc naturellement que je passe prendre mon manteau dans le placard, mon sac prends de la monnaie dans son portefeuille et file par la porte du garage. L'air est toujours frais début septembre mais quel bien ça fait. J'enfourche mon vélo, branche mon iPod et démarre. Autant un bon petit « Don't Stop Me Now » m'aurait encouragé, mais j'y préfère Ma Petite Bougie dans Le Vent. Mon père m'a élevé avec ce cher Elton.
La route, je la connais par cœur. A une période, c'est le seul chemin que j'acceptais d'emprunter.
Il y a cinq kilomètres jusqu'à la quincaillerie de Mr North. Mais peu importe. Quelques voitures sont garées devant le magasin. Le soleil commence à pointer le bout de son nez quand je descends de ma monture. Même ce bon vieil étalage de nourriture est « apaisant ». Des gens faisant leurs courses sans que personne ne s'intéressent à eux. Je deviens alors l'un d'eux. L'inconnue qu'on connaît mais qu'on n'importune pas.
Je prends un panier et pars à la recherche du lait : allée de droite, quatrième étagère sur la gauche. Le caissier me fait un signe de la tête on se comprend lui et moi : condamnés à perpétuité à faire semblant.
Un vieux tube de Free s'insinue dans mes oreilles. « All Right Now » je me dirige alors vers l'objet tant recherché.
« Essaie au moins Edward. Juste essayer, je ne te demande pas la mer à boire, si ? ».
Ce prénom. Une voix fluette était en train de sermonner la seule personne que je ne voulais pas voir.
Non, pas ici. Pas aujourd'hui.
« Bonjour, c'est trop demander ? Ou alors juste….non en fait ne dis rien. Juste, ne dis rien et je ferais le reste, ok ? »
La petite voix continua son intervention jusqu'à la fin de l'allée voisine. Je me cachais alors derrière les petits pois. En promotion puisqu'en tête de gondole.
C'est quand la tentation fut la plus grande que je me penchais vers l'endroit d'où les sons provenaient. Et il était là. Cet air désinvolte toujours porté fièrement. Les mains dans les poches, veste en cuir, les pas trainants. Et à côté de lui, une petite boule de nerfs.
« De toute manière, tu ne fais jamais d'efforts. Et tu fais fuir tout le monde. Je perds mon temps ».
La petite boule de nerfs semblait résignée. Elle était plus petite que moi, pourtant je ne suis pas grande. Une prestance certaine, un quelque chose dans le regard qui pourrait vous convaincre de n'importe quoi. Des cheveux cours, noirs, hirsutes mais structurés.
Peut-être sa copine ?
Non, je ne l'ai jamais vue elle doit être nouvelle.
Bien Swan, c'est vrai que tu sors souvent, tu l'as peut être manqué !
C'est après ma petite conversation mentale que je me suis rendue compte qu'ils ne parlaient plus. Enfin, qu'elle ne parlait plus. J'ai re-regardé attentivement et ce fut à mon tour d'être prise en faute.
Il me regardait. Sa connaissance semblait plongée dans un dilemme quand à deux shampoings qui me semblait tout à fait identiques. Je n'ai pu bouger pendant quelques minutes. Il avait le don de me laisser complètement pétrifiée.
Il se pencha vers la jeune fille et lui murmura quelque chose à l'oreille. J'en profitai pour m'éloigner. Vite. Je contournais le rayon surgelé, m'enfonçait dans l'allée des conserves. Plus qu'un effort, l'allée souhaitée est presque là. Me pensant hors de danger, je ralentis le pas et tournais à droite.
Mais au lieu de continuer à avancer tranquillement je heurtais quelque chose. Quelque chose de dur, de chaud, et d'habillé. Ok, je heurtais quelqu'un. L'inconnu me rattrapa pour que je ne tombe pas : ses mains sur mes hanches.
Nous restâmes dans cette position quelques minutes. Mes yeux durent exprimer ma détresse car il se décida à parler.
« Tant d'efforts pour m'éviter et voilà » Sa voix était un peu rauque comme s'il venait tout juste de se lever. Pas si effrayante que je l'aurais cru pourtant.
Tu n'étais pas supposé me suivre en même temps. Il ne bougea pas. Moi non plus. Le silence étant mon ami, je n'aurais jamais cru qu'un jour je puisse le trouver pesant. Comme maintenant.
« Ou courais-tu comme ça ? » Un petit sourire en coin, il enleva ses mains qui me soutenaient et elles repartirent presque insolemment dans ses poches de jean. Je mis quelques secondes à retrouver mon équilibre.
Parle. Non, ne parle pas. Bouge, agis, fais quelque chose ! Alors je l'ai contourné et me suis dirigée vers le fond de l'allée, quatrième étagère sur la gauche. A ma grande surprise il me suivit. En observant une certaine distance mais je pouvais entendre ses chaussures sur le carrelage du magasin.
Je me mis sur la pointe des pieds, pris le litre de lait pour ma mère. Je serrais tellement fort la bouteille contre moi que mes jointures devinrent blanches.
Je lui faisais dos et pourtant jamais personne ne m'avait autant intimidé. Même pendant mes séances de thérapie de groupe ou Bethany Mitchell prenait un malin plaisir à nous humilier. N'y tenant plus je me retournais et le dépassais.
Cette fois-ci, je courrais presque. J'atteignis la caisse sans pour autant me ridiculiser.
« Tu as tout ce qu'il te faut Bella ? » Artie passa mon unique article et j'acquiesçais de la tête. « Deux dollars cinquante s'il te plait. » Il mit la bouteille dans un sac en papier et je lui tendis un billet de cinq. Je commençais à être nerveuse.
Quand il me rendit la monnaie, je n'attendis pas son traditionnelle « Bonne fin de journée » et sortit en trombe.
Mais il était là. Adossé près des rampes à vélo. Il fumait sa cigarette, regardant droit devant. C'est quand je sortis qu'il tourna la tête comme s'il savait que j'arrivais.
Ne te fais pas de films enfin !
Mes jambes tremblaient tellement qu'on pouvait les entendre depuis l'autre bout du p parking. J'avançais prudemment pour le rejoindre.
Il souriait. Un sourire qui vous donne envie de sourire. Un sourire qui dit « arrête de courir je te rattrape toujours ». C'est le cas d'ailleurs.
Chut !
« Lait bien sûr. J'aurais dû m'en douter ! » Sa voix était un peu plus volontaire, plus joueuse.
Il termina sa cigarette qu'il écrasa à ses pieds. Ses cheveux retombaient devant ses yeux un peu trop long mais qu'il remit en arrière.
« Tu sais, d'habitude, c'est moi qui part. » Il avait repris un air plutôt sérieux. Ses traits devinrent plus durs, plus tirés. Ses yeux aussi se fixèrent dans les miens ne me laissant aucunes portes de sortie.
Je ne compris tout de suite la portée de sa phrase, de son aveu.
C'est quand il s'avança que je perçu une toute petite part d'Edward Cullen.
Nous nous retrouvâmes nez à nez. Il sentait la menthe et le tabac. Sur son visage, on pouvait deviner une barbe naissante des cernes et une certaine mélancolie dans le regard. J'étais totalement pétrifiée. Je pouvais sentir son souffle sur mon visage une légère brise ramena mes cheveux entre nous. Il sourit et entortilla son index à une de mes mèches.
Vous savez, dans les films, quand la fille regarde le garçon ? Que le garçon lui sourit et qu'elle fait comme si elle s'en fichait mais qu'en réalité son monde en est tout chamboulé ? Après elle rentre chez elle elle essaie de se convaincre qu'elle est une bonne américaine des années 2000 : indépendante, fière qui n' a pas besoin d'un homme dans sa vie. Elle décide donc d'oublier ces quelques instants d'égarement, de continuer sa vie. Puis un drame survient le garçon se révèle d'un grand soutient. Elle peut donc restée cette bonne américaine tout en ayant un homme dans sa vie.
Et bien ces quelques minutes en compagnie d'Edward Cullen furent plus que ça. Plus dans le genre raz-de-marée. Mon cœur battait la chamade et il fut prêt à exploser quand son autre main effleura ma joue. Plus léger qu'une brise, ses doigts s'écartèrent posément, tracèrent les contours de mon visage.
J'embrassais le silence qui nous entourait. Ses gestes étaient lents et posés. Mesurés. Ses yeux toujours dans les miens, je n'avais pas besoin de mots. J'étais complètement perdue et il le vit. Il se pencha vers moi, sa bouche près de mon oreille, toujours accroché à moi, dans un sens du moins.
« Croyez-vous que je ne donnerais pas la moitié de ma vie pour retrouver pendant l'autre moitié le repos que j'ai perdu ? » Sa voix ne fut qu'un murmure. Un murmure qui me fit trembler de la tête aux pieds.
C'est un regard remplie de questions que je posais sur lui, ce qui sembla l'amuser. De tous les êtres que j'ai eu la chance (ou pas) de rencontrer rare furent ceux qui me bouleversèrent comme lui seul venait de le faire à l'instant.
Je me reculais instantanément il n'en parut pas surpris comme conscient de ce qu'il venait de faire. J'eu du mal à respirer et me rendit compte que je retenais mon souffle depuis bien trop longtemps. Je vacillais, il chercha à me rattraper mais je m'éloignais encore plus.
J'enfourchais mon vélo et pédalais comme une folle en direction de la maison. Je ne me retournais pas persuadée de trouver le même garçon, toujours immobile, me regardant avec ces yeux-là ! Me disant ces choses-là !
Alors tu fuis ? Bien ! Sage décision !
Tais-toi !
Ce n'est qu'en arrivant à la maison que je remarquais les larmes sur mes joues.
Super, manquerait plus qu'elle ne me pose des questions !
« Bella, c'est toi ? » s'enquit une voix féminine.
