La différence entre fond et forme est mince. Très mince. Je la transgresse très régulièrement je joue avec elle. Quand on me regarde, on voit une forme. Une fore vivante, parlante, bougeante. Mon fond s'exprime et s'extériorise beaucoup moins. Je joue tout autant avec lui. Je le malmène, le titille quand il est intransigeant.

De nous deux ? Il me contrôle. Me dirige avec son incorrigible détermination et autoritarisme. Je m'exécute plus que de raison mais c'est si simple.

Comme orque nous sommes petits. Jamais vous n'avez eu à prendre de décisions sur votre fond ni sur votre fore, cela dit. On vous dirigeait, vous guidait. Je me suis laissée guider si longtemps que le courant a fini lui-même par me consumer.

Mais quand est-il des pauvres âmes involontaires et courageuses que notre enfance nous a miraculeusement fait oublier ? Ces âmes si puissantes qu'en vous, vous pouvez sentir un changement ? Immédiat ou non, peu importe. On se cantonne tous à notre domaine de prédilection on se répète tous, se rassure tous par une routine si fébrilement attachée qu'un simple souffle pourrait la faire vaciller. Faire vaciller cet immense château de cartes qui constitue lui seul mon repère ici-bas.

Je me souviens du dernier soupir que j'en ai ressenti le plus faible souffle d'air à jamais m'avoir touchée. C'est marrant comme notre cerveau sélectionne alternativement des séries de souvenirs. Consciemment ou non, on occulte certaines choses, pas importantes ? Très insignifiantes ?

La plupart des gens est incapable de se rappeler leurs repas de la semaine dernière ou bien du prénom de la jeune voisine d'en face. J'aimerais être comme eux sevrés pour l'éternité à une vie d'insouciance et de plaisirs aussi charnels qu'éphémères. Moi ? Je suis condamnée me rappeler jour après jour de la décrépitude de la moindre cellule du moindre être vivant sur cette Terre. Je suis la prisonnière la moins volontaire d'une vie de souffrances et d'amertumes puisque mon cerveau en a décidé ainsi. Un cerveau que je n'ai jamais demandé que je n'ai jamais souhaité. Et pourquoi ?

Parce qu'un jour notre espèce a décidé d'évoluer pour un être toujours plus supérieur toujours capable de plus. Je suis le plus du moins. Je suis la moins plus des plus.

Etant enfant, je ne savais pas organiser mes idées les lier toutes ensembles dans un ordre cohérent et de « causes à effets ». Je n'ai pas changé d'un pouce je suis toujours aussi brouillonne et furibonde.

Mais même avec mon incapacité innée, je pourrais vous compter les raisons pour lesquelles je devais éviter ce repas fruit d'une confrontation non nécessaire. Tout d'abord ? Pourquoi ne pas rester faible jusqu'au bout ? C'est véritable : les faibles restent faibles. On ne change pas de camp comme cela. J'aime mon camp. Je le respecte il me respecte. Deuxièmement ses yeux. Ses yeux sont une raison suffisamment valable pour ne pas accepter qu'une inquisition pire qu'espagnole ternisse la couleur que lui possède encore. Une lueur qui n'appartient qu'à moi.

A toi ?

« On ferait mieux de descendre, non ? »

Sa faible mais présente certitude décontenança mon beau discours dissuasif. Il sembla lire ma détresse puisqu'il resserra son emprise sur moi. Je pus ressentir le moindre courant électrique traversant son corps et se réfugiant dans le mien. Je rechignais de la tête lui signifiant mon mécontentement. Il rit tout doucement, et pressa ses lèvres sur ma tempe droite.

On dit souvent que les détails importent peu qu'eux même se volatilisent avec le temps et les envies qui divergent. Mais jusqu'à la fin de mes jours je ressentirais sa respiration et ses lèvres contre moi.

« Allons affronter les loups, princesse ! »

Sa remarque ne fit sourire que lui. Je décidais tout de même de le précéder.

Tu veux lui guider le chemin peut-être ? Non parce qu'il a trouvé le chemin de ta chambre tout seul il me semble…

Alors que Chopin résonnait aux quatre coins de la maison, un poids s'abatis sur mes épaules.

Non pas ça Renée !

Oh si !

Elle apparue s vite que je dû me reculer légèrement. J'atterries donc contre le torse d'Edward. Et comme tout à l'heure, je les ressentis encore. Les fameux courants électriques.

« Vous voilà enfin ! Allons pressons ! Le dîner est prêt ! » Sa voix était passée d'un bon alto à une soprano expérimentée. Son sourire trahissait sa détresse face à deux adolescents dépités mais nous la suivîmes tout de même.

Elle a mis les petits plats dans les grands dis-donc !

Et quels plats ! La vaisselle de grand-tante Swan était délicatement disposée avec une élégance bien étrangère à nos habituelles soirées en famille. La télé ne résonnait pas comme à son habitude et je vis mon père sortir de la cuisine, une bière à la main. Renée Swan était le summum de l'hospitalité, Charlie Swan, lui, ressemblait à sa fille. Il était mon exemple de moins par moins. Mais ce n'était pas sans compter sur l'éducation du jeune homme qui se tenait à présent à mes côtés.

« Enchanté de vous rencontrer Monsieur Swan. Je suis Edward Cullen »

Même pas un bafouillage. Il a de la pratique le petit !

Tais-toi !

La main suspendue dans les airs, il attendait. En réalité, ils attendaient et moi je sombrais en silence. L'air sembla se raréfier quand Renée décida de faire son apparition.

« C'est l'ami d'Isabella, Charlie ! » Un plat monstrueusement énorme pour quatre dans les bras. Le colosse fut disposer au centre de la tablée et mon père se décida à agir comme une personne à peu près normale.

« Charlie Swan. Je suis le père d'Isabella. Je suis flic. »

Au pire, tu pourras toujours te faire nonne ils ne demandent pas de grandes élocutions pour ça !

« A table tout le monde ! Sinon nous allons tous manger froid. » Renée avait retrouvé sa bonne humeur et son ch arme du dimanche.

Pour la première fois de ma vie, je me retrouvais à dîner en face de mes parents et pour la première fois, je ne serais pas le centre de l'attention. Avec Edward à ma droite, toujours aussi froid et poli, j'eu presque l'impression que ce repas pourrait se passer agréablement. Presque.

Une orgie de denrées se succéda l'heure qui suivie. Je repris même des légumes, non trop cuits cette fois-ci. Mais ce fut sans compter sur la curiosité maladive de celle qui me sert de mère et qui avait dorénavant la main mise sur la marche à suivre.

« Alors Edward ? Pourquoi déménager de Boston ? » Son corps se raidit comme à chaque fois que je l'avais vu face à ce sujet.

Renée.

Elle essaie !

De quoi ? De mettre les gens encore plus mal l'aise ?

« Mon oncle a trouvé une meilleure place ici, à Forks. » Voilà qui devrait clore définitivement le débat.

Presque.

« Et tes parents ? Ne sont-ils pas venus avec vous ? » La discrétion faisait place à une lourde inquisition que je voulais tant faire disparaître.

Tu pourrais faire quelque chose, tu sais.

Non !

« Renée ! Laisse ce pauvre garçon ! » La moustache frétillante, mon père me sauve la mise.

Le regard fixé dans les petits pois parfaitement alignés, je sentis une Renée Swan bien agacée. Alors, elle fit ce qu'elle fait de mieux. De bien mieux.

« Et toi Isabella ? Ta journée ? »

Après l'inquisition l'humiliation. Et ce qui devait se passer arriva. Le silence. Ce silence que je connais si bien à table. Un silence bien trop habituel mais étranger pour notre ôte.

Quatre corps quatre personnes quatre idées. Les possibilités sont vraisemblablement réduites lorsque l'on joue seulement à trois. Ma partie mon échec.

Même mon père ne daigna pas répondre. La question n'apporte pas nécessairement une réponse verbale. Seulement un geste. Geste que je trouve inutile depuis trop longtemps. Alors on enchaine on continue.

« Charlie ? Ta journée ? » Dernier espoir d'une dînette qui part à la dérive.

« Oh tu sais. Rien de vraiment surprenant. » Vraiment ? « Billy m'a invité le week-end prochain pour aller à la pêche. » Sa révélation fit l'effet d'une bombe. Littéralement.

« Vraiment ? Mais quelle merveilleuse idée ! Je pourrai ais faire une tarte je téléphonerais à Sur demain matin. Sais-tu si Jacob sera ? Il devait rentrer cette semaine, non ? » Une cuillérée avalée et son venin se déversa sur moi à une allure qui parue me foudroyer.

Non !

« Tu pourrais nous accompagner Isabella ! »

« Renée ! » Un ton plus fort, un verre déposé avec rage. J'analysais les informations comme un automate. Même la présence cosmique d'Edward ne sembla pas m'apaiser.

Calme-toi. Respire !

Il rentre !

Non ? Pas forcément. Elle a juste dit ça pour te faire réagir !

Et alors ça marche. Heureuse ?

Mes mains tremblaient. Je ressentais le moindre de mes battements de cœur. Le moindre atome d'oxygène emplissant ma cage thoracique.

Quatre corps quatre idées quatre agitations.

Pitié ! Calme-toi !

Non !

Tu n'en sais rien !

Non !

Respire !

« Non ! » Un cri. Mon cri ? Du verre brisé. Une nappe froissée.

J'étais debout. Loin d'eux. Trop loin. Je volais à des lieux de cette table dévastée et des investigateurs. Mais ce ne fut pas moi qui réagis. Ce fut lui.

« Princesse ? »

J'aurais dû me taire ! Me contenir !

Tout va bien ! Tu n'as rien fait de mal enfin.

La fuite est une version de notre corps et âme pour se protéger. Ma version est plus radicale tout en restant ancrée dans un moule plus fixe. Je fuis. Mais plus loin encore. J'isole toutes les parcelles de douleur et leurs concèdent une place de choix. Elles sont stockées, répertoriées, à l'abri. Ma chambre.

Maintenant.

Jamais je ne réagis aussi vite lors d'une de ces expressions de désinvoltures. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, je retrouvai mon espace à moi.

Tu es l'abri.

Je sais.

Je m'empressais de fermer mon antre à clefs, une harpie toujours sur mes pas.

« Isabella sors de cette chambre ! Arrête de faire l'enfant voyons ! » Un premier coup porté.

Et d'un !

« Je ne plaisante pas jeune demoiselle ! Sors immédiatement ! » Et de deux.

Et de deux !

« Très bien ! Fais-en comme à ton habitude ! J'abandonne ! » Enfin.

Enfin !

Le gout du sel et de l'humidité inondait mes lèvres. Statique. J'attendais.

Quoi ? Tu attends quoi ?

Je ne sais pas ?

Lui ?

Lui ?

Le dernier coup me délivra de toutes les questions possibles et j'ouvris en grand la porte. Et il était bel et bien .

« On peut dire que tu soignes tes sorties ! » Son sarcasme accentua le sel sur mes joues.

« Pardon princesse. Pardon » La litanie se répercuta à mes oreilles, la porte fut refermée sur le drame et je retrouvais ma place contre lui.

Il me berça de droite à gauche, tout en me caressant les cheveux. Il me fallut une bonne demi-heure pour retrouver un semblant de consistance. Je me détachais tant bien que mal de notre étreinte. Il ne dévia pas son regard. Il y avait tant de choses que j'aurais aimé lui dire , tout de suite.

Mais tu n'en feras rien ? N'est-ce-pas ?

Non

« J'en étais sûr. » je ne bougeais plus à présent quoi ?

Quoi ?

« Tu as une voix magnifique. » Hein ?

Hein ?

Il va falloir apprendre à mieux réagir là !

Je sais !

« Ta mère m'a laissé quinze minutes pour te dire au-revoir princesse. »

Alors que ses paroles s'éloignaient, son corps se rapprocha. Plus encore qu'auparavant. Sur la pointe des pieds, je me hissais jusqu'à lui et enfouis mon nez dans son cou. Je respirais son odeur, je pris toutes les forces que je pus pour avoir le courage de tenir. Juste ce soir. Juste encore un soir.

Et quand je fus enfin prête, ce fut à son tour de m'emprisonner. Je le sentis jusqu'au bout des ongles. Sa tête se pencha légèrement à ma hauteur et ses lèvres disposèrent des miennes comme elles le souhaitaient. Je ne fis rien pour arrêter le seul moment de plaisir que je pouvais ressentir en cet instant. Mes mains dorénavant plus à l'aise jouèrent avec les quelques mèches de ses cheveux à la base de sa nuque. Ma bouche s'entrouvrit quand sa langue qui quémanda l'accès. Un grognement franchit mes lèvres. Incontrôlés, je le laissais exprimer ce que mes mots ne pouvaient pas lui prodiguer.

A bout de souffle, il s'éloigna de moi. Non sans exprimer lui aussi son mécontentement.

« N'oublie pas de fermer derrière moi, d'accord ? » Comment ?

Comment ?

Mon allure le fit sourire avant de poser un dernier et chaste baiser sur mes lèvres.

« Demain même heure princesse ! »

Un dernier clin d'œil un dernier regard et il disparut dans les escaliers. Mon instinct repris le dessus et je fis exactement ce qu'il m'avait demandé. Le verrou scellé, je pus entendre des voix dans l'entrée, un vague « je suis désolée », une voiture démarrer et le silence.

Mes stylos furent un défouloir bienvenu. Renée alla se coucher la première. Charlie la suivis de près. Et moi je veillais le plus calmement du monde. Les évènements défilèrent comme un film au ralenti devant mes yeux. Mais à chaque arrêt sur image, Edward emplissait l'écran.

Et pour la première fois depuis longtemps, cette nuit-là, je ne fis pas de cauchemars.