J'ai dans l'espoir que nous sommes tous notre propre chanson. Je sais, mes élucubrations sont parfois difficiles à suivre. Mais celle-ci me semble être la plus simple de toutes. Je suis une partition; enfin, nous sommes des partitions. Nos jambes sont le rythme que nous lui imposons. Nos bras? Les baguettes qui coordonnent la magnifique harmonie de notre corps. Notre coeur? La basse. Les yeux? La mélodie de fond. Le cou? La ligne à suivre. Nos doigts? Eux, ils jouent avec nous. Petits marionnettistes que nous sommes, accords en devenir, ou véritable tube digne d'un vieux top 50.

Je suis un rock.

Je suis un pop.

Ou non, je suis un classique. Oui, un classique indémodable et intemporel. Mais pas un classique comme les autres. Non, mon classique n'ennuie pas les foules. Il ne se contente pas d'effleurer les insensibles et de blesser les autres. Il s'accorde avec le reste, mon reste. En l'activant, mon corps lui répond. Les accords se forment et remonte lentement, brusquement, le long de mon échine dorsale. Je le sens vivre, grouiller d'idées et de mélodies tout aussi rocambolesques les unes que les autres.

Parfois, je le met sur pause. Car c'est une cassette. Mon classique se retrouve sous la forme d'une vielle cassette presque trop usée. Alors, de temps en temps, je l'arrête. Comme en ce moment même. Quand il s'emballe de trop, il devient assourdissant. Comme lorsque notre cerveau nous prévient d'une surchauffe éventuelle. Alors, on a la tête qui tourne. Les mains qui tremblent; les jambes en coton. La plupart du temps, il suffirait de s'arrêter. Mais nous ne le faisons que très rarement. Nous préférons nous acharner. Continuer pour ne pas à avoir se justifier de notre échec. Les justifications peuvent être pires que l'arrêt en lui-même. Ne serait-il pas plus simple de simplement s'assumer? S'accepter en somme. Accepter ses limites, les limites que nous ne pourrons franchir qu'au prix d'un trop grand effort qui finira, de tout manière, par trop nous coûter? Mais là je radote. Je me répète. Inlassablement. Peut-être parce que je n'ai pas vraiment le courage de dire ce qu'il faudrait réellement dire.

Peut être parce q'une fois j'ai cru pouvoir être moi même. Être la petite fille dont personne ne s'occupe et qui peut dire ce que bon lui chante! Peut être que les jugements que je prend parfois trop au sérieux sont réellement importants et blessants. Enfin; peut être que je ne suis qu'une suite continue de mots sans aucun raccord. Car après tout si mon langage se voit critiqué, c'est que d'un point de vue cohésion il n'est pas perçu. Or, si ma cohérence réussit tout de même à toucher quelqu'un; juste une personne, alors cela me convient amplement.

Mais rappuyons alors sur play. Remettons mon classique en marche. Je vais essayer d'en accepter toutes les notes; les fausses comme les bonnes, les fabuleuses, les tristes, les mélancoliques, les difficiles, les blessantes, les hilarantes, les méticuleuses; et bien sur les languissantes. Il faut croire que la suite asémantique revient d'elle-même. Style trop longtemps utilisé ou bien moyen d'expression comme un autre? Peu importe. Peu m'importe.

« Alor' jeun' d'moiselle? D'où connaissez-vous c'brave gaillard, hein? » Avec son accent et son air gras et lourd, je dois dire que mes attentes concernant les amis de la famille Cullen diminuaient avec le temps. Monsieur Michot, nom qu'il se vantait d'origine française, administrateur de l'hôpital, n'en demeurait pas moins très inconvenant lorsque se mélangeaient boisson et quelques interactions sociales.

« Isabella se trouve être dans ma classe, Monsieur. Tiens. » Me tendant un verre rempli d'une mystérieuse boisson colorée, je m'en saisis à toute hâte. Lui même armé de sa boisson, il passa son autre bras valide tout autour de moi.

Pourvu que ce ne soit pas de l'alcool.

Pourtant, un petit verre ne te ferais pas de mal!

« Ah oui oui. Bon et ben, charmant' saut'rie! Ta tante sait y fair' pour sur! » Ne voulant pas appuyer le sous-entendu pas si implicite que ça, je me décidais enfin à prendre une gorgée du liquide.

- Comment exprimerais-tu l'amour? Si tu en avais le pouvoir, comment le montrerais-tu? Serais-tu sincère? Ou au contraire, finirais-tu par être comme tout le monde: indécis et infiniment perturbé?

Pour te dire « Je t'aime », je pense que je le pourrais, en effet.

Alors?

La cigarette finit sa course parmi les petits graviers parsemant une allée bien trop parfaite à mon goût.

- Je ne serais pas sincère; du moins je ne le crois pas. Je préfèrerais être extravagant que simplement pudique dans ma déclaration. N'est-ce pas ce qu'il nous demande? D'être plus? Toujours plus?

Je ne sus quoi répondre. J'aurais aimé le soutenir dans sa folie, mais en cet instant, c'est son visage que je vis. Ses traits que je perçus. Ses lèvres que je me désespérais d'embrasser.

Comment exprimer les turpitudes d'une adolescente perdue? Ou bien comment annoncer les expériences d'une femme aguerrie? Je suis à la fois les deux et à la fois aucune. Comme nous toutes, je me perds dans la contemplation inerte d'un passé douteux et d'un futur incertain. J'aime comme je l'aime. Je hais comme je le hais. Je suis pour lui et pour les autres. Mais alors qui sera pour moi? Juste pour moi, une infinie probabilité qui se retrouve à la dérive parmi une autre infinie de probabilités belles et bien guidées dans leurs quêtes belles et bien définies, elles.

Il est tard.

Je divague.

Je me manque.

La lumière se tamise; la musique devient plus forte. Alors j'explore enfin les parties sombres d'une âme à la dérive. Je ne suis prête à rien. Je ne suis motivée de rien. En stagnant j'approuve tout ce que je détestais. Si j'avance, je me force, prend sur moi, accepte l'hypocrisie que j'ai toujours combattue. Alors que faire? Stagner? Ou avancer? Existe-t-il une troisième option? La désillusion et la douleur finissent-elles comme dans les plus belles histoires par s'atténuer? Et devenir la meilleure part de nous même? Je n'y crois pas.

Je ne crois plus.

Sinon pourquoi les choses arrivent-elles? Croire signifierait accepter le fatalisme d'une misérable destinée que je n'ai pas demandé ni espéré. Au moins de cela je suis sure, qu'elle aille se faire voir ailleurs avec ses miroitantes acolytes et qu'elle me laisse à mon aigreur et mon mépris de soi, des autres. Je m'y retrouve, m'y complet; devenant la protagoniste tant attendue d'une tragédie à a fin dévoilée et sans surprises.

Car oui, je suis sans surprise. Banale, superficielle, méprisante, triste, heureuse, joyeuse, déprimée, sanguine, colérique, flegmatique, amoureuse, désespérée et enfin perdue. Les adjectifs peuvent se succéder tant bien que mal, la qualification devient alors caduc et sans grand intérêt. Mais si salvatrice à ces heures tardives où l'insomnie revient, vieille et tendre amie, prête à se glisser tout contre moi. Chaude et attentive à mes moindres gestes, à mes moindres souffles. Elle est familière, prévisible.

Je devrais m'arrêter. Stopper tout cela. Mais c'est trop difficile, complexe. Une fois la machine lancée, on devient accro. Chacun à notre façon, bien entendu. Car si j'arrêtais, qui saurais? Qui serait capable de dire que j'existe. Que mes sentiments vivent. Que ma douleur est là. Que mes inquiétudes sont partagées: mes humeurs communiquées et mes peurs épanouies tout autour.

Alors? On continue?

Et pourquoi pas?

« En effet, Esmée maitrise assez bien son sujet » Le sarcasme contenu dans sa voix m'encouragea à reprendre une généreuse gorgée de ma boisson, toujours indéterminée. Le corps lourd et instable, les personnes autour de moi se mirent à tourner dangereusement. Instinctivement, je m'appuyais un peu plus contre Edward.

« Jacques; j'espère que tu n'ennuies pas ces enfants avec tes vieilles histoires! » Le ton de sa femme sembla le ramener à la réalité. Réalité beaucoup moins enjouée tout d'un coup.

« Nan ch'rie! J'faisais just' connaissances avec s'bon vieux Edward. Sans oublier sa charmante amie! » Un nouveau clin d'oeil à mon encontre et je déguerpit aussi vite que la lumière.

Pendant un instant, je réfléchis.

Car c'est après avoir agit que tu penses à réfléchir! Bien joué!

Chut!

Les toilettes; tu y seras tranquille!

Comme portée par les effluves d'alcool, de hot-dogs et de musique environnante, je longeais la cuisine avant de déboucher sur l'escalier, que je devinais comme principal.

Étage ou rez-de-chaussée?

Avec autant d'invités et de beaux bibelots: rez-de-chaussée!

Toujours bien cramponnée à mon verre, je partis en quête désespérée du lieu d'asile. Environ trois tours plus tard et la fin prématurée d'un alcool loin d'être bon marché, j'aperçut au loin une porte plus que prometteuse.

Enfin! Combien de mètres carrés cette maison représente-t-elle?

Contente toi d'être contente de t'en être sortie vivante!

Je poussais un peu trop fort la porte acajou flambant neuve d'une salle de bain digne des plus grands magazines de décoration. En m'appuyant contre elle, je ressentis un poids quitter mes épaules et se laisser glisser le long de mon dos. Ma respiration reprit un rythme plus adapté, calme et rassurant. Mes mains s'arrêtèrent de trembler; et vinrent se poser sur mes cuisses. Le buste en avant, les cheveux tombants et les épaules baissées, je respirais enfin.

Juste une minute, d'accord?

Prend ton temps; les hamburgers ne sont pas encore prêts!

Tu penses que je suis folle?

Je ne l'ai jamais pensé. Ni avant. Ni maintenant. Ni jamais.

D'accord. Alors on va pouvoir y retourner!

Tu es certaine? Tu ne veux pas attendre encore un peu?

Un coup retentit. Puis encore un. Plus fort et insisté cependant cette fois-ci. Mon coeur s'emballa de lui-même; sans attendre aucunes instructions de ma part.

« Isabella? Est-ce que tout va bien? » La peur non voilée d'Alice me poussa en avant de plein fouet.

Merde!

Elle t'a vue pour sur!

Que faire?

On pourrait toujours faire comme si on ne 'avait pas entendue, non?

Tu crois?

« Isabella? Dois-je aller chercher Edward? »

Non!

Non?

Je me jetais sur la poignée et entrainait Alice dans mon petit havre de paix. Bien que surprise, ce fut du soulagement que je lu sur son visage.

« J'avais pour habitude de me cacher sous le lit de mes parents lors de ces longues soirées de parade. Comme quoi, on pourrait se comprendre toi et moi, non? » Son sourire se fit sincère. Même si l'inquiétude qui perlait aux coins de ses yeux me blessa, je hochais la tête.

« Tu sais, à propos de Jasper, je ne voudrais pas que tu puisses penser que c'était délibéré. Je ne savais pas que vous vous connaissiez. Même si j'aurais pu m'en douter; après tout vous devez être dans la même école depuis une éternité maintenant! Mince, quelle idiote je fais, j'aurais dû… »

Je coupais immédiatement Alice en prenant ses mains dans les miennes. Elle cessa sa petite séance d'auto-flagelation immédiatement. Je regardais un instant nos mains jointes. Aucuns tremblements; aucunes syncinésies, rien. Je restais parfaitement calme et agréablement surprise de notre proximité.

Ouah!

Ouais, comme tu dis.

« Il va être désagréable, tu sais? Pas maintenant, pas demain. Mais un jour, il le sera. Il va être odieux; car il est comme ça. Pourtant, il tient à toi. Beaucoup. Alors ne le laisse pas tomber, okay? » Murmure pour murmure, j'engloutis les propos de ma nouvelle amie avidement.

De quoi est-ce qu'elle parle?

Toujours sans me lâcher, elle releva la tête en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Un sourire parfaitement pensé apparut devant moi. La confidente laissa place à la parfaite fille d'hôtesse jusqu'alors présenté et vendue au plus offrant.

« Bon; je dois y retourner moi! Mais si j'étais toi, je tâcherais de trouver Edward avant qu'il ne te trouve tapie ici! » Le lien rompu, la porte passée, et la froideur des lieux retrouvée, une larme menaça de trahir des émotions refoulées.

Elle est très gentille.

Très gentille, oui. Peut être trop!

Comment peut-on être trop gentil?

Je ne sais pas. On le peut, c'est tout!

Voici pourquoi je me retrouve bloquée dans des toilettes plus propres et chiques que toute ma maison réunie, à essayer de trouver une solution pour m'échapper par une fenêtre donnant sur un jardin où règne une harmonie digne d'un bon vieux Hitchcock.

Manque plus qu'à trouver des petits oiseaux !

Tais-toi donc ! Aide-moi plutôt à trouver une solution !

Tu la connais la solution, Princesse.

Quoi ?

Princesse !

Princesse ?

« Princesse ? Tu es là ? » Une main frappa légèrement à la porte. Mon absence avait dû durer plus longtemps que je ne le croyais. Un dernier regard à mon reflet décousu, une dernière bouffée d'air et je lui ouvris enfin la porte. Adossé à l'embrasure, il attendait. Il m'attendait.

« Bon Dieu, j'ai cru que tu m'avais abandonné seul parmi les vautours. » Comme à son habitude, il passa instinctivement un bras derrière mon dos, m'apportant une chaleur donc j'avais besoin.

Tu y as légèrement pensé tout de même !

« Un dernier rire à une blague stupide de Carlisle et on pourra partir. D'accord ? »

Je ne pus qu'acquiescer, priant pour une délivrance dont je me senti coupable. Coupable de ne pas être capable d'assumer cette foule de personnes. Coupable de ne pas être plus simple moi-même.

Si son oncle était d'une bonté déconcertante, sa tante, en revanche, était l'antipode de son mari.

Nous sortîmes alors, main dans la main. Edward avait dû se resservir, puisqu'un nouveau liquide remplissait à présent son verre. La foule semblait plus grande qu'avant ma brusque échappée. Mon guide nous manoeuvra prudemment jusqu'au jardin ou des tables blanches avaient été installées. Des nappes toutes identiques; des bouquets floraux de saison; des couverts toujours bien placés et enfin des entremets tous plus appétissants les uns que les autres. Voilà ce qui s'était à outrance devant mes yeux de petites filles ignorantes.

Une Alice emplissant une assiette nous fit signe de la rejoindre près du buffet. Une gorgée pour Edward, un regret pour moi, et nous descendions alors les escaliers de marbre pour foncer, volontairement, dans la gueule du loup.