Avez-vous déjà pensé à la mort? De façon concrète cela s'entend. Pour ma part, mon psy dit qu'y penser ne veut pas forcément dire que l'on va passer à l'acte. Encore une fois, pensée paradoxale et fausse selon mon point de vue.
Quand j'y pense, je me vois flotter. Je ne sais pas où, je ne sais pas comment mais je flotte inexorablement attirée par la légèreté. Dans une vie antérieure, mon âme devait être celle d'un oiseau. Où d'un nuage; après tout, pourquoi ne pourrait-on pas être des objets inanimés?
Alors un nuage, cela ne me semble pas si mal.
Cela apparait comme une obligation à mes yeux. Je méprise les obligations. Je les ai en horreur. Toutes sortes de carcans dans lesquels il nous faut entrer afin d'être acceptée et intégrée. Sois mince, blonde, grande, mannequin, intelligente mais pas trop, cultivée mais pas à l'excès, aies un avis mais pas trop prononcé, prends soin de toi, ne sois pas chiante, névrosée, colérique, ne craque jamais, sois toujours confiance et sure de toi. Je ne suis ni l'un ni l'autre. Je suis tout à la fois.
Alors, quand on me propose quelque chose, je dis oui. Quand je dois craquer, je le fais. Et c'est cela qui m'a conduite à ma perte. Je n'ai jamais été en mesure de définir celle que je suis et tous les préjudices que cela incombe me retombent dessus forcément. Je devrais apprendre à ne pas accepter la fatalité; au contraire me battre contre elle. Mais le peut-on réellement? Sommes nous capables de combattre les préjugés. Sommes nous capables de dire merde quand ceux-ci s'imposent à nous? Je ne le pense pas, et cela me fait défaut.
« Princesse? Tu es parmi nous? » Quand j'ouvre les yeux à nouveau, tous me contemplent avec des expressions différentes. Pitié, inquiétude, intérêt et désinvolture. Toute la belle famille intriguée par l'animal de foire présenté à eux.
Ressaisis toi un peu!
Quand tu auras des bons conseils, je t'écouterais. En attendant, mets la en veilleuse!
De tous, Carlisle est celui qui semble désinvolte. Comme-ci ma légère crise ne lui semblait pas inconnue. Comme-ci elle lui était familière. En a-t-il lui aussi? Pense t-il que celles-ci ne sont pas incongrues mais font parties d'un quotidien qui lui seul pensait connaitre?
Il doit être aussi fou que nous!
« Alors Isabella? Comment se passe votre rentrée scolaire? » Cette voix me hérisse les poiles dès les premiers sons. Un peu comme la mémoire des corps. Sauf que là, le mien semble désespéré des qu'Esmée ouvre la bouche. Je me contente d'acquiescer. Je ne peux pas faire plus tant la honte et la gêne semble s'être insinuées en moi.
« Ma tante, avez-vous les Defays? Il me semble les avoir aperçus près du buffet » Merci Alice pour l'intervention inespérée de lui faire changer de sujet. Edward se tend contre moi à la façon d'un arc. Je peux ressentir sa haine à lui. Elle ne fait qu'un avec la mienne. Ses obligations deviennent les miennes en cet instant précis. Je deviens vautour. Mon oeil aiguisé espionne les alentours en quête de sources de tensions.
Des groupes de gens semblent s'être agglutinés tout autour de nous. Des familles, des enfants; des animaux observant le combat qui se mène par ici.
« Oui Alice. Ce cher Gaspard ne semble plus faire attention au nombre de verres qu'il boit. Pauvre Béatrice. Et dire qu'elle ne s'en rend même plus compte. C'est une honte de se traduire en société de cette manière. Ne trouvez-vous pas Isabella? » Et de retour dans l'arène, je suis directement lancée dans la fausse aux lions. Que répondriez-vous à une attaque infondée et mesquine? Attaqueriez-vous? Si j'en avais le courage, je défendrais les plus faibles. Malheureusement, je laisse ça aux plus démunis. Je les abandonne encore une fois à leur triste sort.
« Esmée » Ce ton. Cette autorité; de celle qui vous intime le silence. Moi? Elle me rassure. Car je sais qu'il ne cherche qu'à me protéger. Qu'à m'éloigner des griffes féroces des lions, moi petit agneau sans défense.
« Nous allons prendre congé. Je dois ramener Isabella de bonne heure ».
Alléluia! On rentre!
Déjà?
Ne sois pas bipolaire, nous avons assez de soucis comme ça!
Un autre combat se livre alors sous nos yeux ébahis; Alice se retire paisiblement en me murmurant un « au revoir » craintif. Je partirais bien avec elle mais des bras saillants me serrent alors de toute leur force. Il a besoin d'un courage et d'assurance tel que je ne suis plus en mesure de donner.
« Edward. Ce n'est pas correct de quitter nos invités comme cela. Vas au moins dire au revoir poliment je te pries »
Merde. On va perdre pour sur!
Tais toi!
« Et dire au revoir à qui ma chère tante? À deux poivrots venus déféquer leurs insanités ou à deux écervelées ne pensant qu'à baiser à tout bout de champ? »
Cette fois ci, j'enfouis mon visage dans sa nuque. Je peux sentir son sang afflué à vive allure contre mes lèvres. Son coeur bat à tout rompre. Il ne se contrôle plus. Je ne me contrôle plus. Délicatement, je dépose un baiser juste en dessous de son oreille. La partie adverse se contente d'approcher, perchée sur des échasses qui la rende invincible. Il ne semble pas prendre peur. Je sais qu'il bout intérieurement. Il enrage. Ses ongles s'enfoncent dans la chaire de mes hanches. Pourtant retenue elle-même par la poigne de son mari, Esmée ne cesse d'avancer. Je sens sa fureur à elle. Elle déborde, inonde le sol qu'elle fauche.
Fais quelque chose ou on court au désastre ma grande!
Et je fais quoi? Je m'interpose? J'explose à mon tour?
Alors laisses-moi faire pour une fois!
Hein? Tu veux intervenir? Mais je t'en prie, agis de ta magie et sauves-nous du désastre!
Tu es sure? Ma grande fais attention!
Merde! Vas-y!
« Je t'aime »
Un silence. Puis deux. Le temps de quelques respirations saccadées. Je n'ai jamais exprimé ces mots à haute voix. Pourtant, il semblerait que ce soit ma voix qui viennent de les prononcer.
Alors la fureur retombe. Je sens ses muscles se détendent, même si les battements de son coeur ne désemplissent pas.
Il me regarde. Mais c'est différent. Je suis différente, nous le sommes tous les deux. Ses yeux n'expriment plus la haine mais l'intérêt, la curiosité, l'amusement même. Mais par dessus tout, ils expriment l'amour. Alors je sais que j'ai bien fait. J'ai eu raison. Nous avons eu raison.
Tu as parlé!
Merde!
Ne sois pas négative. Tu as parlé! Pour une fois tu as eu le cran de faire ce qu'il fallait!
Mon Dieu! Qu'ai-je fait!
La dernière chose que je perçois c'est le néant. Je sens mes jambes céder sous mon poids, ma tête devient lourde et sans attache. Je sens à peine les cris d'Edward alors que je sombre dans un profond sommeil.
