Bonjour ici.

Je voudrais juste dire : ENFIN. Et aussi m'excuser pour la longue attente pour ce chapitre. Il m'a fallu un temps fou pour l'écrire, et encore plus pour le relire, je n'arrivais pas à en être satisfaite. Je ne suis toujours pas contente de certains passages, mais je crois que je n'arriverai pas à faire mieux. Il y a tellement de choses à écrire et à faire passer. Pauvre Bucky.

Une petite info au sujet de la longueur des chapitres : j'ai longuement hésité à couper celui-la en deux, je sais que certains ont du mal avec les textes longs, mais je voulais vraiment garder le même découpage que pour Till the end. Les chapitres 2 de chaque texte se terminent au même moment. Je sais que du coup, ça va certainement paraître un peu indigeste à certains d'entre vous. Désolée. Il n'y avait pas vraiment de bonne solution et j'ai du faire un choix.

D'ailleurs vous n'êtes pas les plus à plaindre, imaginez la pauvre Lou qui a du toooooout relire avec attention ^^ (merci Lou pour ta bêta).

Et tant que je suis dans les remerciements, merci Kaelyan, Sumomoechan et Nagron pour leurs reviews.

Sinon, je ne veux pas rajouter trop de warning parce que je trouve que ca spoile de trop, mais vous imaginez bien que Bucky n'est pas dans la meilleure des formes psychiques ... ben vous allez en avoir la preuve.

Bonne lecture.


Il faisait nuit quand il chercha un endroit où s'arrêter. Il avait marché plusieurs kilomètres, s'éloignant le plus possible des débris du combat et des lieux qu'il savait appartenir à l'organisation qu'il avait décidé de fuir - le nom lui était revenu, douloureux comme la chaise : HYDRA.

Sa programmation et son entraînement s'étaient enfin déclenchés une fois qu'il avait pris la décision de ne pas retourner entre les mains de ses superviseurs. Il avait une nouvelle mission et s'il y avait une chose à laquelle il excellait, c'était les mener à bien.

L'urgence, pour le moment, était de s'occuper de ses blessures. Les coupures et ecchymoses guériraient d'elles-mêmes, mais il devait s'assurer que son bras cassé se ressouderait correctement. Ensuite, il pourrait s'équiper : nourriture, armes, vêtements. Et pour finir : trouver sa cible et faire tout ce qui serait nécessaire afin d'assurer sa sécurité.

Il était actuellement au milieu d'un quartier formé d'entrepôts, de commerces miteux et d'habitations dans des états plus déplorables les uns que les autres. Toutes les fenêtres étaient recouvertes de barreaux ou de solides volets métalliques.

Cet endroit était dangereux, surtout la nuit. Mais même blessé, il savait qu'il ne risquait rien des quelques groupes d'hommes armés qu'il avait croisés. Ce n'était que des civils : il était évident, dans leur façon de se tenir, qu'ils n'avaient reçu aucun entraînement militaire. Aucun d'entre eux n'avait eu conscience de sa présence à quelques mètres, alors que n'importe quel soldat aurait senti la menace. Mais leur existence était un avantage, elle poussait les habitants du quartier à rester barricadés chez eux, il pouvait donc aller et venir sans attirer trop d'attention.

Il choisit d'entrer dans un entrepôt dont toutes les fenêtres, placées très haut, étaient brisées. Ce détail, couplé à l'état général du bâtiment, lui firent supposer qu'il n'était plus utilisé par ses propriétaires légitimes depuis longtemps. Une vérification complète de l'intérieur lui apprit qu'il n'était pas squatté non plus.

Il s'installa dans la pièce la plus éloigné des portes d'entrée. Il se désarma, posant chaque arme à feu, chaque couteau, chaque grenade sur le bureau qui se trouvait au milieu de la pièce. L'autre était là, sa colère et sa haine toujours présente, mais il restait calme pour le moment.

La tâche qu'il accomplissait était habituelle, les gestes précis et fluides. Combien de fois s'étaient-ils armés et désarmés ainsi, déposant tout un arsenal de manière ordonnée, chaque arme à sa place, prête à être rangée jusqu'à sa prochaine mission ? Il ignorait la réponse à cette question, ses souvenirs étaient trop fragmentés, trop peu nombreux pour qu'il y parvienne. Mais la facilité avec laquelle il effectua le tout parlait d'une occurrence bien trop élevée pour sa tranquillité d'esprit.

Une fois débarrassé de toutes les armes en sa possession, il ôta sa veste en kevlar. Elle était lourde et rigide et il serra les dents quand il retira son bras cassé de la manche. Il la laissa tomber lourdement sur le sol et enleva ensuite le sous-pull qu'il portait en dessous.

Il observa son bras et fut soulagé de voir que la peau était intacte. Au moins, la fracture n'était pas ouverte, se recoudre avec une seule main était compliqué. Il appuya légèrement avec ses doigts de métal le long de son avant-bras jusqu'à trouver l'emplacement de la fracture, quelques centimètres avant le coude. Il serra les dents en augmentant la pression. L'endroit avait gonflé et s'était teinté de violet et de bleu.

La douleur était bien présente, mais très loin de ses limites, il n'eut même pas besoin de retenir un grognement quelconque. Il ignorait d'où lui venait les informations, mais il savait exactement quoi faire pour se soigner : vérifier l'étendue de la fracture, replacer les os, immobiliser. Surveiller l'apparition de complications : hémorragie interne, septicémie. Guérison : entre douze et vingt-quatre heures selon le temps de repos autorisé.

Il continua à tâter la zone. Le radius et l'ulna étaient brisés tous les deux, mais la fracture semblait nette. Il fouilla les débris de la pièce jusqu'à trouver un tube métallique et un ancien pied de chaise, puis il se pencha pour récupérer les bandes rangées à l'intérieur de sa veste en Kevlar. Il remit son sous-pull avant de se servir de ses trouvailles afin de créer une attelle de fortune. Il attacha le tout du mieux qu'il put avec un seul bras valide et remis sa veste. Il se réarma ensuite. Il allait devoir les démonter et les nettoyer rapidement si il voulait les garder en état de fonctionnement. On ne lui fournissait que le meilleur équipement, mais même leur qualité ne pourrait bientôt plus rien contre leur baignade forcée.

Le soldat était resté silencieux durant sa reconnaissance des lieux et ses soins, mais il commença à s'agiter. Il voulait terminer leur mission, pas celle qu'il s'était choisi et qui consistait à protéger Steve, mais celle d'avant. Celle qu'il leur avait été donné après la chaise et qu'il refusait désormais de mener à bien.

Il était assez fort pour garder le contrôle, pour le retenir. La lumière était là et l'aidait. Et même s'il ne ressentait rien à travers le lien, il savait que Steve était de l'autre côté. Il voulait le retrouver, s'assurer qu'il allait bien, que les secours l'avaient trouvé. Ses blessures étaient graves et il avait failli se noyer. Leur combat et un écho dans son esprit lui avait appris qu'il était fort et guérissait vite, mais même lui devait avoir des limites, tout comme le soldat avait les siennes.

L'inquiétude commença à envahir son esprit. Il DEVAIT le voir, le besoin était de plus en plus pressant. Mais il devait récupérer avant de le rejoindre, il ne pouvait pas risquer de se faire prendre. Dans son état actuel, il ne pourrait pas échapper à une équipe entraînée. Plus vite il guérirait, plus vite il pourrait approcher Steve.

Et il n'oubliait pas que l'autre voulait le tuer. Les intentions du soldat étaient claires et il ignorait s'il serait capable de retenir une attaque.

La logique et la prudence le poussèrent à résister à la lumière et il sortit de la salle afin de se mettre à la recherche d'un endroit pour dormir. Aucun des bureaux qu'il croisa ne lui parut assez sûr. Le bâtiment n'avait que deux entrées, celle pour les chargements et la porte par laquelle il s'était glissé, mais elles étaient dans deux sens opposées. Et aucune des pièces à l'étage ne lui donnait une vue dégagée sur elles. Il leva les yeux vers le toit. Il était soutenu par des poutres métalliques qui se rejoignaient à intervalles réguliers. S'il s'installait sur celle le plus proche des murs du bâtiment, il pourrait s'asseoir sur une des poutres horizontales et s'adosser sur celle qui sortait du toit. Là-haut, personne ne le verrait. Du moins, pas avant qu'il n'ait eu le temps de réagir.

Il se dirigea vers le fond du couloir et utilisa le bras métallique pour s'accrocher et monter sur une des poutrelles. Il la suivit jusqu'à atteindre le centre du bâtiment et s'assit. De sa position, il voyait tout le rez-de-chaussée et les deux portes, tout en restant hors de vue. Peu de personnes levaient les yeux en entrant dans une pièce - il n'en faisait pas partie, son entraînement lui avait gravé ce réflexe dans les os - et l'obscurité ambiante le cacherait si c'était le cas.

Après une dernière vérification du périmètre, il ferma les yeux. Ce n'était pas confortable, loin de là, mais il avait connu pire. Il lui fallut moins de deux minutes pour s'endormir.

Il se réveilla brutalement avant même que le soleil ne soit levé. Sa respiration était rapide et il était couvert de sueur. Sa tête était encore emplie des cris et des horreurs dont il avait rêvé : la peur de ses victimes, du sang, tellement de sang et ses propre hurlements, sa chair coupée, lacérée à de multiples endroits, les expériences menées sur lui, les punitions, sa terreur…

Pendant quelques secondes, il crut être de retour dans une des nombreuses cellules où il était habituellement gardé. Le temps que ses yeux se posent sur une des fenêtres brisées et le lampadaire de l'autre côté, le soldat avait pris le contrôle.

Ils quittèrent leur position sur les poutres et redescendirent au sol. Ils se glissèrent ensuite à l'extérieur, une ombre parmi les autres et s'éloignèrent du bâtiment. Ils avaient besoin d'une cible, quelqu'un sur qui passer leur colère et leur haine, mais ils n'avaient plus de mission.

Ils croisèrent un nouveau groupe de civils et, au lieu de rester cachés, ils avancèrent droit vers eux. Les hommes se redressèrent et leurs postures changèrent : ils se tenaient droit, les jambes écartées et le menton en avant - et pourquoi est-ce que cela créait un écho en lui ? Un souvenir peut-être.

Ils étaient armés, même si leurs armes étaient encore dissimulées par leurs pulls et vestes amples. Alors qu'ils continuaient à marcher vers eux, un homme avec un tatouage dans le cou lui adressa la parole :

"Hey mec, t'as rien à faire là. Dégage si tu ne veux pas avoir de problèmes."

Ils ne s'arrêtèrent pas et plusieurs pistolets et semi-automatiques apparurent dans les mains de leurs adversaires. Il sentit le soldat sourire et ce n'était pas bon signe. Ils n'avaient plus de mission et le plaisir que l'autre ressentait à cet instant promettait un véritable carnage. Il ne voulait pas se battre, il ne voulait pas tuer, ils n'avaient plus de mission ni personne pour leur donner des ordres, plus de punition s'ils échouaient ou refusaient d'obéir. Mais le soldat réclamait du sang, il réclamerait toujours du sang.

Les armes étaient maintenant pointées sur eux et le tatoué grogna :

"C'est notre territoire. Tu ne nous cherches pas des noises ici, pas sans en payer le prix. Tire toi !"

Ils n'étaient plus qu'à cinq mètres, qu'à quelques pas d'un massacre. Ces hommes n'avaient aucune chance contre eux, ils n'avaient ni l'entraînement, ni les armes pour arrêter le soldat. La seule chose qui se dressait entre ces idiots sans instinct de conservation et la mort, c'était lui.

Le premier coup de feu retentit dans l'air et ils évitèrent la balle sans aucune difficulté. Ils étaient assez proche et saisirent le tatoué par la gorge, le soulevèrent et plantèrent un de leurs couteaux entre ses côtes.

Il réussit à dévier leur lame afin qu'elle n'atteigne pas son cœur. Avec des soins rapides, ce civil survivrait. Ils jetèrent ensuite leur victime sur les hommes qui semblaient abasourdi par ce qui venait de se passer. Recevoir le corps de leur chef les fit sortir de leur stupeur et ils commencèrent à tirer dans sa direction.

Ils étaient vraiment mauvais, vidant leurs chargeurs là où une seule balle aurait suffit. L'homme le plus à droite reçut un coup de poing métallique suffisamment puissant pour le faire tomber au sol, K.O.. Le soldat avait visé le nez, un moyen certain de le tuer, mais il avait là encore réussi à dévier le coup.

Leur troisième opposant se retrouva avec une balle dans le genou, l'aorte à quelques centimètre du passage emprunté par le projectile. Le quatrième termina avec le même genre de blessure que son chef et le cinquième, avec un bras et plusieurs côtes brisés.

A chaque fois, il réussit à empêcher le pire et quand ils quittèrent les hommes, gémissant au sol, ils étaient tous vivants. Ils étaient grièvement blessés et avaient besoin de soins en urgence, mais ils étaient vivants.

Ils s'éloignèrent, le soldat toujours aux commandes, mais sa soif de sang était apaisée pour le moment. Ça ne durerait pas, ça ne durait jamais. Et c'était pour cette raison qu'il ne pouvait rejoindre Steve tout de suite, qu'ils ne le pourraient certainement jamais : le soldat était imprévisible et dangereux, plein de haine et de violence, et il était incapable de le retenir plus que quelques heures. Il était hors de question qu'ils approchent Steve, ils étaient bien trop dangereux.

ooOoo

Les coups de feu avaient attiré l'attention. Très rapidement, des sirènes se firent entendre au loin.

Ils se fondirent dans les ombres et s'éloignèrent. L'arrivée de la police avait heureusement vidé les lieux et ils ne rencontrèrent personne pendant qu'ils se dirigeaient vers un autre quartier.

Plus ils avançaient et plus les entrepôts étaient remplacés par des immeubles d'habitation. Les bâtiments n'étaient pas mieux tenus et ils étaient recouverts de tags. Les quelques personnes dans les rues, en bleu de travail malgré que le soleil ne soit pas encore levé, gardaient les yeux rivés au sol.

Maintenant que leurs blessures étaient en train de guérir, ils pouvaient s'occuper de la suite de leur mission.

Ils devaient trouver un endroit où s'installer. Un endroit où ils pourraient se fondre dans le décor et où personne ne leur poserait de question. Ce quartier ferait l'affaire, la sécurité y était minimale et les gens avaient peur. Mais cela ne poserait aucun problème pour lui, ils l'avaient encore prouvé en s'attaquant aux membres du gang un peu plus tôt.

Il s'enfonça à travers les ruelles. Il devait éviter les avenues et les rues plus grandes et plus fréquentées. Le soldat semblait calmé. Il lui laissa reprendre le contrôle. Ils savaient, grâce à leur entraînement et leur conditionnement, comment se fondre dans la masse, comment s'installer sans éveiller les soupçons, comment se cacher tout en gardant plusieurs routes de retrait.

Il savait très exactement ce qu'il cherchait : un immeuble avec au moins deux entrées, dont les escaliers incendie étaient inaccessibles depuis la rue. Il avait l'embarra du choix.

Les bâtiments n'étaient absolument pas entretenus. Toutes les portes donnant sur les extérieurs étaient pour la plupart déjà forcées. Et il mettrait moins de vingt secondes à ouvrir celles qui ne l'étaient pas, malgré le bras dans une atèle.

Il jeta son dévolu sur un immeuble de six étages, dont les fenêtres du cinquième et sixième étaient barricadées à l'aide de lourdes planches. Il n'eut aucun mal à pénétrer dans le bâtiment par la porte de derrière. Il traversa la chaufferie et monta directement sur le toit. Maintenant qu'il avait pris de la hauteur, il observa les alentours.

L'immeuble se dressait à une intersection.

Si l'appartement en dessous de lui était libre, il pourrait surveiller efficacement ce qui se passait dans la rue. Il lui resterait à trouver un moyen de garder un œil sur l'arrière du bâtiment. Les toits voisins étaient accessibles depuis celui-ci et tout le mur côté cours était recouvert d'escalier rouillés, mais assez solide pour supporter son poids. Presque personne ne pourrait monter par là, d'autant plus en restant assez silencieux pour échapper à son ouïe.

Il redescendit au sixième étage et crocheta la serrure de l'appartement qui l'intéressait.

L'odeur à l'intérieur était infecte. Un mélange d'humidité, de moisi et de nourriture qui avait largement dépassé sa date de péremption.

Tout juste assez de lumière filtrait à travers les barricades pour que sa super vue fonctionne. Il avança sans allumer aucune ampoule. Il faisait encore nuit dehors et il ne voulait pas se faire remarquer.

Ses bottes collaient au sol à chaque pas et il s'approcha d'une fenêtre. Il l'ouvrit et respira avec soulagement l'air frais de l'extérieur.

Le jour était en train de se lever et il pourrait bientôt faire un tour plus complet de l'appartement. Il profita de ce temps d'inactivité pour vérifier sa fracture. Elle guérissait normalement. Il devrait pouvoir enlever l'attelle le soir même.

Il observa la rue pendant que le soleil envahissait peu à peu l'appartement.

Il vit sortir successivement deux hommes et trois femmes, puis plusieurs enfants dont les âges variaient de 7-8 ans à 16. Il étudia et enregistra leurs visages, ils étaient potentiellement des habitants de l'immeuble et il avait besoin de les reconnaître et de les séparer d'éventuels inconnus.

Il profita également de ce temps d'attente pour vérifier la lumière et Steve de l'autre côté de leur lien. Il ne rencontra que le néant. Quelque chose lui disait que s'il était mort, il le saurait, mais ça ne l'empêcha pas de s'inquiéter.

Dix minutes plus tard, il put enfin se lancer dans l'exploration du logement.

La moitié du sol du salon était recouvert d'un truc collant, qui avait coulé d'une bouteille ouverte près du comptoir de la cuisine. Ce dernier était tapissée d'immondices, de différents boîtes de nourriture à emporter, à moitié vides et recouvertes de vers et de mouches.

Il essaya d'ouvrir le frigo. Et le referma immédiatement. Il ferait sans.

Il se dirigea ensuite vers le couloir et les trois portes qui s'y trouvaient.

La première donnait sur une salle de bain. Il vérifia avec le lavabo qu'il avait toujours accès à l'eau et tira le rideau qui cachait la baignoire. L'eau qui stagnait au fond, enfin il supposait que c'était de l'eau, était noire et huileuse. L'odeur qui s'en dégageait n'était pas aussi prenante que celle de la cuisine mais elle résonna avec un écho en lui.

Un souvenir, attaché à rien, sans contexte, violent et écœurant.

Un corps. Non un homme. C'était un homme quand il l'avait trouvé.

Attaché dans sa baignoire, dans quelques centimètres d'eau glaciale, laissé là des jours et des jours, jusqu'à ce qu'il craque. Puis un corps, les traces de doigts, de strangulation, pleinement visibles sur la peau exsangue de son cou. L'eau avait eu la même couleur, la même odeur.

Sa respiration s'accéléra.

C'était une mission.

Il ne se souvenait plus de ce qu'il devait retrouver, quel était son but. Il ne se souvenait plus si tuer cet homme faisait partie des objectifs, ou si le soldat avait fait ce choix lui-même.

Il utilisa la main métallique - autant ne pas salir l'autre - pour enlever la bonde et laisser le liquide s'écouler. Il la rinça dans le lavabo. Il aurait voulu que le souvenir disparaisse avec la crasse. Il aurait voulu beaucoup d'autres choses.

Il repartit explorer le reste des pièces.

Les deux portes encore fermées menaient à des chambres. La première possédait un matelas posé à même le sol ainsi qu'une commode. La seconde était totalement vide à part la mare de sang sur le lino, la silhouette délimitée par du scotch défraîchi et plusieurs impacts de balle dans les murs. Ceci expliquait pourquoi l'appartement était inoccupé et dans cet état.

Il pouvait rester ici.

Les heures suivantes furent employées à rendre le logement habitable.

Il vida la cuisine de pratiquement tout son contenu. A l'exception de quelques boîtes de soupe et de légumes encore bonnes, tout partit dans les sacs poubelles qu'il entassa près de l'entrée.

Très rapidement, le silence autour de lui commença à l'oppresser. Il créait des échos dans son cerveau, des fantômes qui traversaient les espaces vides, des sensations qui auraient pu être des souvenirs mais restaient sans substance.

Il y avait une vieille télé au milieu du salon. Il l'alluma. Heureusement, l'électricité était toujours en route. Le son provenant de l'appareil, ainsi que les bruits de la rue qui entraient par la fenêtre ouverte, permirent de couvrir les spectres de son esprit.

Il nettoya le comptoir et le sol. Puis il s'attaqua ensuite à la salle de bain, rinçant les restes de la substance visqueuse qui s'était collée aux parois. Il décida de traîner le matelas de la première chambre vers la seconde, celle qui donnait sur l'arrière de l'immeuble et qui accédait directement à l'escalier anti-incendie.

Pas une seule fois, il ne sentit la présence de Steve. Mais la lumière était toujours là, douce et chaude. Elle lui disait de le trouver, d'aller le chercher, de s'assurer qu'il allait bien. Mais c'était trop dangereux. Il était encore blessé. Il devait être dans sa meilleure forme s'il voulait échapper aux hommes qui étaient probablement déjà à sa poursuite. Il devait être certain de maîtriser l'autre également.

Il surveilla les entrées et sorties de l'immeuble. Il devait se familiariser avec les allers et venues de ses habitants.

Il y avait une femme et ses deux enfants, Trois hommes qui étaient rentrés en fin de journée.

Une vieille dame qui était sortie pour revenir vingt minutes plus tard, avec un cabas plein de courses. Il pensa brièvement qu'elle allait avoir du mal à monter ses sacs si elle habitait dans les étages supérieurs. Les escaliers étaient abîmés et l'ascenseur ne fonctionnait pas. Il faillit descendre l'aider, il était déjà en train de se diriger vers la porte - un très vieux réflexe, bien plus vieux que tout ce dont il se souvenait - avant de se rappeler qu'il était dangereux et ne devait pas être vu.

Il retourna devant les fenêtres du salon et attendit.

Quand le soleil se coucha, l'appartement avait perdu une partie de cette odeur insupportable. Il finit de le sécuriser, rien de plus que quelques fils accrochés à des mini grenades, avant de monter les sacs poubelle sur le toit. Il avait préféré attendre l'obscurité de la nuit pour se débarrasser des ordures. Il ne voulait pas courir le risque d'être aperçu, pas encore. La probabilité de croiser quelqu'un sur le toit était infiniment plus faible que dans le hall d'entrée.

Il profita du voyage pour poser les quelques détecteurs de mouvement qu'il possédait au sommet des escaliers de secours.

A son retour dans l'appartement, l'odeur pestilentielle qui l'avait assailli avait disparue. C'est son absence qui lui permit de remarquer sa propre odeur.

Il se salissait toujours en mission. Uniquement de la poussière s'il était chanceux, de la boue du sang ou d'autre fluides s'il ne l'était pas.

Mais sa plongée à travers les eaux sales du Potomac et sa nuit sous les toits de l'entrepôt avaient laissés une couche de crasse huileuse sur tout son corps. Heureusement, la solution à ce problème était simple. Il avait trouvé des habits, un peu trop petits, dans la commode de la chambre et la salle de bain était en état de marche.

Il déposa sur le bord du lavabo les couteaux qu'ils avaient gardés sur lui. Ses armes à feu étaient cachées à différents endroits de l'appartement, facilement accessibles en cas d'attaque, et il avait laissé le reste de son équipement dans un placard de la cuisine.

Il se déshabilla ensuite entièrement. Il enleva son atèle au passage et vérifia sa blessure. La fracture semblait pratiquement entièrement ressoudée, il devrait être totalement guéri le lendemain. Il laissa ses habits en tas dans un coin et tira le rideau de la baignoire. Il entra et se redressa. Il regarda la tête de douche.

Un violent frisson le parcourut.

Il se rappelait de l'eau froide, glaciale, avec laquelle ses superviseurs le lavaient. De la puissance du jet que même la main de métal n'arrivait pas à bloquer, de la manière dont il se recroquevillait au sol, nu et grelottant pendant qu'on le lavait à l'aide d'une brosse accrochée au bout d'un long manche, comme un animal.

Il sortit précipitamment de la baignoire. Il avait le souffle court. Une couche de sueur supplémentaire recouvrait maintenant sa peau. Il s'accrocha au lavabo. Plusieurs de ses couteaux tombèrent au sol. Le soldat s'agita, la peur le faisant toujours réagir, le rendant toujours plus fort.

Ils tentèrent de calmer leur respiration. Quand enfin, ils réussirent à lâcher la faïence, les doigts métalliques avaient laissé de profondes cavités dans la céramique.

Ils levèrent les yeux et observèrent leur reflet à travers le miroir taché et moucheté.

Leurs cheveux étaient sales. Ils tombaient en mèches huileuses jusqu'à leurs épaules et obscurcissaient leur visage. Malgré ça, ils percevait les poches noires sous leurs yeux, les traces de poussière et de crasse qui descendaient le long de leurs joues et de leur cou.

Leur regard évita soigneusement de se poser sur leur côté gauche et la jonction entre eux et le bras.

Leur peau était grisâtre et moite. Plus ils descendaient et plus elle était recouverte de cicatrices. Ils détournèrent les yeux avant d'arriver à leur abdomen. Ils savaient ce qu'il y avait là. Les marques que d'autres y avaient gravées.

Après de longues minutes passées à lutter contre la panique qui menaçait de reprendre le dessus, ils placèrent leur tête sous l'eau glaciale qui sortait du robinet. Il y restèrent jusqu'à ce que l'eau qu'ils voyaient couler dans le lavabo arrête d'être noire de crasse. Les cheveux dégoulinants, ils attrapèrent ensuite une des éponges laissées dans le placard. Ils la mouillèrent. L'eau était toujours aussi froide, mais elle se réchauffait vite au contact de leur peau. Il grelottait quand enfin il eut terminé de se nettoyer.

C'était moins efficace que la douche, et ses cheveux étaient dans un état pitoyable, mais ça suffirait. Il enfila les habits qu'il avait amené avec lui, mais il ne remit pas l'atèle. Il récupéra ensuite ses couteaux et se dirigea vers la chambre.

Il laissa les volets ouverts - la lumière de l'extérieur suffirait à illuminer la pièce durant la nuit - et s'allongea sur le matelas. Le soldat s'était effacé et il se laissa sombrer dans le sommeil.

Comme le matin précédent, ils se réveillèrent d'un cauchemar, haletant et à nouveau couvert de sueur. Leur tête résonnait encore des hurlements de leurs victimes. Des gens sans visage. Une simple succession de silhouettes, de blessures, de morts.

Ils se levèrent et le soldat décida qu'il était temps de vérifier et nettoyer leurs armes. Soulagé qu'il ne cherche pas à sortir, il le laissa faire.

Ils venaient de se lever pour ranger leur fusil d'assaut quand ils furent pris de vertiges. Ils se rattrapèrent à la table. Ils regardèrent autour d'eux avec appréhension. Ils étaient vulnérables. Si quelqu'un attaquait maintenant…

Pire, ils ignoraient ce qui avait provoqué ces étourdissements.

Ils vérifièrent leurs blessures. Aucune trace d'hémorragie interne.

Il n'avaient croisé personne et choisit l'appartement au hasard. La probabilité que quelqu'un ai installé un poison de contact ici était proche de zéro. Ils n'avaient pas non plus ingéré quoi que ce soit.

La réalisation leur fit cligner des yeux plusieurs fois. Ils n'avaient rien mangé ni bu depuis leur sortie de cryo. Les effets de l'intraveineuse que les techniciens lui avaient installé pendant son dernier briefing dans la banque étaient probablement en train de se dissiper.

Ils devaient manger.

Il réchauffa rapidement une des boîtes de soupe à la tomate et s'installa sur le comptoir de la cuisine.

Il resta à fixer son assiette jusqu'à ce que les vapeurs qui s'en dégagent disparaissent.

Il la réchauffa de nouveau et retourna s'asseoir.

Cette fois, il attrapa la cuillère avant de se figer.

Ses superviseurs préféraient utiliser des intraveineuses pour subvenir aux besoins de son corps. Ou une bouillie nutritive qu'ils pompaient directement dans son estomac. Après l'avoir attaché, parce qu'il se débattait à chaque fois.

Mais il mangeait.

Quand il partait pour des missions longues, il mangeait.

La main qui tenait la cuillère se mit à trembler. Il la saisit avec celle de métal. La cuillère se plia en deux.

Il mangeait.

Il savait qu'il mangeait. Avant.

Tout le monde mangeait. Ou ils mourraient.

Mais parfois, il mangeaient et ils mourraient. Empoisonnés.

Il avait ouvert lui-même la boîte de soupe. Elle n'était pas empoisonnée. Il l'avait ouvert lui-même. Il n'y avait aucun risque.

Mais sa couleur. Rouge comme du sang frais.

Et sa texture. Elle pourrait passer sans soucis dans un tuyau de gavage.

Il pouvait manger. Il mangeait. En mission. Et avant aussi. Il le savait.

Et puis il devait manger. Pour réussir sa mission.

Il saisit les deux côtés de l'assiette et l'approcha de ses lèvres.

Un clang retentit et du rouge apparut sur le mur à sa gauche. Sa soupe. L'assiette était au sol, dans une mare de rouge, comme du sang.

La chaise racla au sol quand ils quittèrent la pièce.

Cette fois, ils fermèrent les volets et les rideaux et plongèrent la chambre dans le noir le plus complet.

Ils ne la quittèrent qu'en pleine nuit, alors que l'obscurité de l'extérieur était identique à celle à l'intérieur. Les vertiges avaient empiré. Ils devaient trouver de quoi se nourrir. Ils auraient du mal à se défendre en cas d'attaque dans leur état actuel.

Équipés d'une casquette trouvée dans l'entrée et d'un pull bien trop large, ils quittèrent l'appartement. Ils trouvèrent un magasin ouvert à plusieurs pâtés de maisons et y entrèrent sous le regard suspicieux du caissier.

Ils arpentèrent les allées cherchant quelque chose à manger. Quelque chose qui avait peu de chance d'être empoisonné. Il savait que les probabilités que ses poursuivants l'aient déjà retrouvé étaient minimes. Il savait que le risque était pratiquement nul. Mais comme avec la soupe, ce que son cerveau savait et ce que son esprit acceptait étaient deux choses différentes.

Pour son inconscient, tout était potentiellement empoisonné. Ce qui rendait le choix difficile.

Ses superviseurs l'avaient entraîné, douloureusement, à détecter au goût ou à l'odeur la plupart des poisons. Mais les épices pouvaient en cacher la présence. Le caissier le regardait de plus en plus souvent. Plusieurs fois, sa main passa sous le comptoir, certainement pour vérifier que l'arme qui y était cachée y était toujours.

Le choix était difficile. Pourtant, ils devaient se décider rapidement.

Ils finirent par prendre un paquet de pain et les quelques pommes esseulées sur un étal de fruits et légumes. Impossible de lui cacher la présence d'un poison dans du pain industriel. Ce serait encore plus difficile avec des fruits frais.

Il paya à l'aide des quelques dollars qu'il avait toujours sur lui - équipement de base lors de chaque mission - et se dépêcha de rentrer. Le soldat faisait l'équivalent mental des cent pas dans leur esprit. Il ne voulait pas risquer de blesser qui que ce soit. Heureusement, il était tard et il évita soigneusement les quelques groupes de délinquants qui traînaient devant certains perrons.

Ils ne croisèrent personne dans le hall, Ni dans les escaliers montant à leur appartement. Mais la tension ne diminua que lorsque la porte fut fermée derrière eux. Elle ne disparut complètement qu'au moment où ils finirent de vérifier que tous leurs pièges étaient dans l'état où ils les avaient laissés.

Ils purent ensuite manger du pain et une pomme. Non empoisonnés. Ils refusèrent de réfléchir aux méthodes utilisées par leur superviseurs pour leur apprendre à le détecter.

Quand il alla se coucher, il prit le temps de vérifier son lien avec Steve.

La lumière pulsait lentement.

Aucune pensée n'en provenait, aucune sensation, comme si une énorme couche de coton se trouvait entre lui et ce qui était de l'autre côté. Il ne savait pas comment passer ce blocage et ce que cela signifiait. Peut-être qu'il pourrait blesser Steve sans le vouloir. Il en avait fait assez sur l'héliporteur.

Il ne tenta pas d'aller plus loin et il s'endormit pour sa seconde nuit dans cet appartement.

Pour la troisième fois de suite, il se réveilla en sursaut.

Un cri résonnait dans la chambre et il mit quelques secondes à se rendre compte qu'il provenait de sa propre gorge. Il quittèrent précipitamment la pièce et se rendirent dans la salle de bain. Ils se passèrent de l'eau sur le visage avant de manger quelques tranches de pain et de s'installer sur le canapé.

Il vérifia sa blessure et fut soulagé de voir que ses mouvements avaient repris leur souplesse habituelle.

Il alluma la télévision. Il n'aimait pas la sensation que le silence faisait naître en lui. Il avait l'impression d'être seul avec ses pensées et des bouts de souvenir.

Il se planta ensuite devant une des fenêtres et surveilla les alentours.

Les deux enfants sortirent, leurs cartables dans le dos et sans leur mère. La vieille dame apparut en milieu de matinée, toujours avec son cabas. Il dut à nouveau se retenir d'aller l'aider quand elle revint une heure plus tard. Cette habitude lui donnait l'impression de faire partie de son conditionnement. Mais il n'imaginait pas ses superviseurs lui apprendre à assister les veilles dames avec leurs courses.

Il resta toute la journée dans l'appartement.

Il craignait que s'il sortait, ses poursuivants le découvriraient. Ou bien que le soldat prenne le contrôle et blesse quelqu'un. Ce dernier était de plus en plus agité. Le confinement le faisait arpenter leur esprit comme un lion en cage, prêt à sauter sur quiconque s'approchait de lui. Mais pour le moment, il arrivait à le contrôler.

Il apprit par la télévision que Captain America était à l'hôpital mais qu'il était désormais hors de danger. Cette nouvelle le soulagea profondément. Pourtant les autres, celles qui parlaient d'HYDRA - il connaissait ce nom - qui parlaient du SHIELD, qui parlaient de la chute des héliporteurs, celles-là faisaient des naître des échos dans son esprit et il changea de chaîne.

A la fin de la journée, quand il se coucha, il tenta à nouveau d'obtenir des informations à travers le lien. Il ne se passa rien. La lumière lui disait de rejoindre Steve, de le surveiller et elle commençait à se montrer de plus en plus instante. Il ne savait pas combien de temps il allait lui résister. Il sentait déjà sa résolution s'amenuiser, il voulait être près de lui. Il voulait le surveiller et le protéger.

ooOoo

Le lendemain se passa de la même manière, à la différence près qu'il ne se réveilla pas d'un cauchemar, mais d'un rêve. Il avait rêvé du jeune homme qu'il avait vu dans la ruelle. Celui qui avait les mêmes yeux que Steve et le même blond dans ses cheveux. Celui qui lui avait rappelé qu'il voulait rentrer à la maison. Celui qui l'avait poussé à désobéir.

Dans son rêve, le jeune homme était encore un enfant. Il était alité, couvert de sueur et tout son corps était secoué par de violentes quintes de toux. L'inquiétude qu'il avait ressenti à le voir si malade était étrangement identique à celle qui provenait de la lumière. Mais celle du rêve ne le poussait pas à retrouver Steve. Elle était exactement là où elle le souhaitait.

Il chercha dans son esprit qui était ce jeune homme. Il ne trouva que des images décousues : un parc, une chambre, un match de baseball, une cuisine, une autre chambre, une construction en coussins, une salle de classe…

Les images défilaient de plus en plus vite et des sons commencèrent à les accompagner : un rire qui fit se nouer son estomac, les cloches d'une église, des 'Je n'ai pas besoin de ton aide, Buck', les bruits d'une course sur les pavés, les vagues.

Il força les images - à moins que ce ne soient des souvenirs - à ralentir, puis s'arrêter. C'était trop d'informations, trop vite. Et il ne savait toujours pas qui était ce blond qui ressemblait tant à Steve. Un frère ? Sûrement très malade, il était si maigre et frêle. Peut-être n'avait-il pas survécu.

Le soldat n'aimait pas qu'il fouille sa mémoire. Il gronda dans leur esprit pendant qu'ils se lavaient rapidement et finissaient leurs maigres réserves de pain et de fruit. Ils allaient devoir ressortir cette nuit. Mais pas maintenant. Pas en plein jour. Pas quand sa maîtrise sur le soldat était si ténue.

Ils allumèrent la télévision et se remirent à leur poste d'observation. Alors que le soleil continuait sa course vers son zénith, ils restèrent sans bouger, à surveiller les allées et venues en contrebas. Il testa la lumière plusieurs fois, mais l'autre côté était toujours inatteignable, comme obscurci.

L'envie de retrouver Steve, qui ne l'avait jamais quitté, prit une toute nouvelle proportion quand il vit une publicité annonçant une exposition sur Captain America. Le voir à la télévision, avec et sans son costume, réveilla la lumière et elle se mit à scander 'trouverprotégertrouverprotéger'.

Il savait très bien qu'elle le guiderait vers lui, mais il refusait de céder. Même si le besoin de le voir commençait à être pesant, même si sa peau devenait moite et que son crâne lui faisait mal.

Il connaissait cette sensation. Il ne l'aimait pas. Elle déverrouilla un souvenir : l'arrêt brutal d'injections. Les soigneurs qui ricanent : plus une goutte, ordre du big boss, il va le sentir passer. Cette envie, ce besoin physique qui finit par le rendre incapable de bouger. Lui, réduit à une masse frissonnante et comateuse, à même le sol et baignant dans son propre vomi. Le temps perdu. Les crampes. L'impossibilité de quitter son corps.

Ils se levèrent et firent le tour de l'appartement. Ils vérifièrent leur pièges et nettoyèrent leurs armes. Ils firent plusieurs centaines de pompes. Et recommencèrent jusqu'à ce que leurs muscles protestent et que le souvenir s'éloigne.

Cela faisait plusieurs jours qu'ils étaient réveillé. Il voulait un peu de repos, un endroit où il n'avait pas à décider, à se battre. Il voulait sombrer, donner les commandes à l'autre pour quelques temps, mais la lumière l'en empêcha. Elle refusait de le laisser tranquille.

Plus la journée passait et plus ses demandes devenaient difficiles à ignorer. Elle faisait naître des images et des sons. Comme ça ne fonctionnait pas, elle ajouta des odeurs et enfin, des sensations.

Parfois il voyait Steve, parfois le jeune garçon blond. C'était des souvenirs, de plus en plus nombreux, mais aucun ne faisaient sens. Il ignorait ce qui les liait entre eux. Le garçon blond ressemblait à Steve, mais il était tellement plus petit. Et il ne les voyait jamais en même temps. S'ils étaient frères, il devait bien avoir des souvenirs où ils étaient ensemble, non ?

Quand ils sortirent à la nuit tombée, ils étaient tous les deux à cran. Il craint durant tout le trajet jusqu'au magasin que le soldat ne reprenne les rênes et n'attaque quelqu'un. Heureusement pour eux, il réussit à rester à distance des quelques inconnus qu'il croisa. Sa seule interaction fut avec le caissier à qui il acheta encore du pain et des pommes.

Ils avaient dépensé tout l'argent qui lui avait été fourni. Ils allaient devoir s'en procurer de nouveau. Ce n'était pas la première fois que ça arrivait. Il savait très exactement comment agir.

Ils rentrèrent par les ruelles plutôt que par la rue principale. Ils n'eurent aucun mal à trouver un groupe d'hommes en train de s'adonner à des activités fortement illégales. Il ne leur fallut que quelques secondes pour les désarmer et les mettre hors d'état de nuire - sans les tuer, même le soldat reconnaissait la nécessité de ne pas faire de victime dans ce cas - et il les dépouilla de l'argent qu'ils avaient sur eux. Il délesta également un des criminels de sa veste et de sa casquette.

Par sécurité, il fit tout de même plusieurs détours avant de rentrer. Il était sorti depuis pratiquement deux heures quand, enfin, il referma la porte derrière lui de son logement.

Il était fatigué, mais la lumière le tint éveillé une grande partie de la nuit. Il n'y avait toujours rien qui passait à travers le lien, aucun sentiment, aucune sensation, mais le besoin de rejoindre Steve devenait insupportable.

Quand il se réveilla, moins de deux heures après avoir sombré dans le sommeil, il abandonna l'idée de se rendormir et se leva.

Il faisait encore nuit noire, mais son corps refusait de rester enfermé. Il passa la veste qu'il avait subtilisé la veille et enfonça la casquette sur son crâne avant de sortir. Il laissa ses pas le guider, explorant le quartier autour de son logement, élargissant petit à petit son périmètre. Il se sentait attiré vers le nord et il savait, même s'il ignorait comment et pourquoi, que c'était la direction dans laquelle Steve se trouvait.

Quand le soleil se leva, il avait atteint un quartier plus animé et cossu que celui où il vivait. Il y avait de nombreux piétons sur les trottoirs et leur proximité commença à jouer sur ses nerfs. Il quitta les artères principales et s'enfonça un peu dans la zone résidentielle.

Plus il avançait et plus les bâtiments prenaient de la hauteur jusqu'à ce qu'il se retrouve devant une immense bâtisse blanche avec George Washington University Hospital inscrit au dessus de ses portes d'entrée.

Steve.

Steve était là, quelque part dans ces étages. Forcément en danger. Il l'était tout le temps, il ne savait pas s'occuper de sa propre sécurité, ça avait toujours été son boulot à lui.

Il devait le rejoindre. Vérifier qu'il allait bien, qu'aucun assassin ne pourrait l'atteindre, le blesser. Est-ce que les personnes chargées de sa sécurité étaient compétentes ? Il devait aller voir. Sauf qu'il était lui-même un danger. Il sentait le soldat dans son esprit, prêt à lui arracher le contrôle, prêt à accomplir sa mission.

Il devait s'éloigner, mais ses pieds étaient comme cloués au sol. La lumière refusait de le laisser partir, il voulait juste le voir, quelques instants. Juste s'assurer que tout allait bien, que la sécurité était suffisante afin d'empêcher les gens pour qui il travaillait encore quelques jours auparavant de l'atteindre. Mais il ne pouvait pas, ils étaient dangereux. Il était dangereux.

Un bus passa juste devant lui alors qu'il allait traverser la rue et entrer dans l'hôpital. Il vit sa destination du coin de l'œil sur un de ses panneaux lumineux : Smithsonian. Il y avait une exposition sur Steve au Smithsonian. Il pourrait le voir, sans le mettre en danger. Il pourrait peut-être en apprendre plus sur lui, des choses différentes de son briefing, des choses sur le jeune homme blond, des choses sur James Buchanan Barnes, des choses sur lui.

Sans réfléchir, il monta dans le véhicule. Il s'agrippa des deux mains jusqu'à ce qu'il se soit assez éloigné et que la lumière ait arrêté de hurler 'SteveTrouverSteveProtégerSteve' dans son esprit. Quand il fut assez confiant qu'il ne sortirait pas au prochain arrêt pour rejoindre l'hôpital, il lâcha la barre et remarqua que sa main métallique avait complètement écrasé le tube.

Il la cacha dans sa poche et garda le regard baissé jusqu'à l'arrêt qui l'intéressait.

La zone grouillait de monde et il se força à avancer jusqu'aux guichets, à prendre son ticket et à entrer dans le hall d'exposition. La foule les pressait de toute part et ils serrèrent les poings.

Les cris des enfants et les corps frôlant le leur eurent tôt fait de les submerger. Il y avait trop de bruit, d'odeurs différentes et ils sentirent leurs sens entrer en surcharge. Tout devint un amas de stimuli. Ils entendaient chaque respiration, chaque battement de cœur des gens proches d'eux, les murmures de la foule se transformaient en une cacophonie de hurlements stridents, le mélange de sueur, de nourriture grasse et des produits qui servaient à l'entretien leur donnèrent la nausée.

Ils devaient s'éloigner, vite. Il ne voulait pas tuer ces gens. Il ne voulait blesser personne. C'était trop. Ils étaient trop. Le soldat allait les massacrer. Il devait les éloigner. Avant qu'il ne perde le contrôle et qu'ils déciment les pauvres gens qui avaient fait l'erreur de choisir le même jour qu'un assassin incontrôlable pour venir ici.

Il chercha des yeux une issue vers laquelle se diriger et son regard tomba sur une photo de Steve. Elle prenait tout un pan de mur vers la droite du hall. Sa vue calma immédiatement tous ses autres sens. Il se concentra sur l'image et, peu à peu, il reprit le contrôle de son ouïe et de son odorat. Il y avait toujours autant de monde autour de lui mais il réussit à s'approcher sans blesser personne.

Une fois devant le mur, il hésita longtemps avant de continuer.

Derrière ce mur se trouvaient peut-être certaines réponses, des choses qui pourraient déverrouiller sa mémoire, des choses au sujet de Steve. Il ignorait pratiquement tout de lui-même, il ne savait pas qui il était, son histoire, son enfance.

Lors de leur combat sur l'héliporteur, quand Steve était encore son adversaire, il lui avait dit qu'ils étaient amis. Il ne l'avait pas cru à ce moment, mais ce n'était plus le cas. Mieux que croire, il le savait maintenant, comme il savait qu'il devait le protéger quoi qu'il lui en coûte.

Il lui avait donné un nom également.

Il ne savait rien de ce James Buchanan Barnes, mais il semblait important pour Steve, au point que ce dernier accepte de se faire tuer plutôt que de se défendre. S'il avait raison, s'il était ce James Buchanan Barnes, cet endroit lui donnerait peut-être accès à sa mémoire. Mais cela pourrait aussi faire apparaître au grand jour leurs autres souvenirs, ceux qu'il sentait grouiller à la limite de leur conscience, ceux qui donnaient naissance à leurs cauchemars. Il ne voulait pas les retrouver et il ignorait encore s'il était prêt à payer un prix aussi élevé pour comprendre.

Il s'avança de quelques pas, jusqu'à voir le début de l'exposition.

Tout au bout du couloir, sur une série d'écrans géants, il vit le jeune homme blond. Celui qui habitait ses rêves, celui qu'il allait vu dans la ruelle. Devant ses yeux, l'image changea, le gringalet se transforma : il grandit, prit du poids et cinq secondes plus tard Steve se tenait en face de lui.

Cette vision débloqua un souvenir, un information capitale : le garçon blond était Steve. Ce n'était pas son frère. Il l'avait oublié. Comment avait-il pu l'oublier ? Comment avait-il pu ne pas reconnaître cette même détermination dans ces yeux bleus, ce même besoin de le protéger ? Qu'il y avait-il d'autre qu'il ignorait ?

Il s'avança vers le reste de l'exposition, sans vraiment avoir le contrôle de ses mouvements.

Ici, Steve était partout. Sur des écrans en noir et blanc, sur des photos, à travers les souvenirs disséminés dans des vitrines. Il avait déjà vu certains de ces objets et les échos qui habitaient son esprit devenaient de plus en plus nombreux.

Il reconnaissait la moto posée sur une estrade dans un coin.

Il reconnaissait les costumes que portaient les mannequins contre le mur du fond.

Il reconnaissait les carnets de croquis et les crayons à leurs côtés. Tu n'aurais pas dû, Buck, c'est bientôt l'anniversaire de ta mère.

Il reconnaissait la boussole et la photo à l'intérieur. Peggy Carter. Je n'ai aucune chance, regarde la.

Tout dans cet endroit lui était à la fois étrangement familier et inconnu. La lumière se renforçait au milieu de toutes ces choses qui leur rappelait Steve. Elle se nourrissait de tout ce qui les entourait.

Mais il y avait un endroit qu'il avait évité. Une personne sur laquelle ses yeux passaient rapidement. Depuis qu'il était entré, il faisait attention à ne pas la remarquer, ne pas trop l'observer, même sur cette vidéo où Captain America souriait comme le soleil se lève.

Mais il y avait ce grand mur en verre, ce grand mur avec écrit ce nom et il tournait autour depuis qu'il l'avait remarqué, incapable de le regarder, mais n'arrivant pas à partir sans l'avoir fait.

Dans un sens, il n'en avait pas besoin. Il savait qui il était. Steve lui avait dit, il lui avait dit sur l'héliporteur, quand il l'avait sauvé au lieu de le tuer, quand il lui avait fait confiance et avait arrêté de se battre, de se défendre, quand il l'avait libéré.

Ça suffisait.

Sauf qu'il n'arrivait pas à quitter l'exposition et il revenait toujours à cet endroit.

Approcher Steve était impossible. Pas encore, peut-être jamais. Il ne pouvait pas lui demander de lui raconter. Il n'arrivait pas à faire le lien entre cet homme et celui qu'il était, il n'y arriverait pas seul. Ce mur avait certainement un début de réponse.

Pourquoi avaient-ils été séparés ? Il était évident qu'il n'aurait jamais abandonné son ami de son plein gré. Alors que s'était-il passé ? Il ne voulait pas de tous les souvenirs qui tournaient à la périphérie de sa conscience, mais celui-ci lui était nécessaire.

En fin de compte, son besoin de savoir l'emporta. Il regarda le mur de verre et lu son contenu : James Buchanan Barnes, ami d'enfance de Steven Grant Rogers, était mort dans une mission dans les Alpes.

Steve l'avait cru mort.

Il était tombé d'un train pendant une mission. Steve piégé dans le wagon devant le sien, une porte verrouillée entre eux deux.

Il était tombé d'un train pendant une mission. Une fusillade, son chargeur qui se vide et Steve toujours seul de l'autre côté de la porte.

Il était tombé d'un train pendant une mission. Leur travail d'équipe, Steve qui se place entre lui et leur adversaire. Le tir.

Il était tombé d'un train pendant une mission. Steve au sol. Sa rage d'avoir quelqu'un qui ose le toucher, l'attaquer.

Il était tombé d'un train pendant une mission. Le bouclier. Un second tir. La poignée du train dans sa main. Le vent glacial autour de lui.

Il était tombé d'un train pendant une mission. La main de Steve qui se tend. Son cri. La chute. La chute. L'impact.

Il était tombé d'un train pendant une mission.

Ils quittèrent l'exposition précipitamment.

Ils coururent et coururent jusqu'à laisser le musée très loin derrière eux, jusqu'à ce qu'ils arrivent au bout de leur endurance. Ils s'arrêtèrent derrière un restaurant et s'écroulèrent contre une poubelle. Leurs jambes n'arrivaient plus à les soutenir et ils avaient des difficultés à respirer. La porte du restaurant s'ouvrit et un homme opulent en sortit, il jeta un œil sur eux et s'avança, menaçant :

"Dégage de là, y'a rien pour toi ici."

Le soldat prit les rênes et attaqua.

ooOoo

Ils rentrèrent dans leur appartement très tard.

Pour la première fois depuis des décennies, sa main de chair tremblait pendant qu'il les nettoyait du sang qui les recouvrait. Ce n'était pas le sien, il n'était pas blessé, mais il ne se souvenait pas vraiment de ce qui s'était passé. Et ça rendait le tout encore pire. Est ce que l'homme qui les avait surpris était mort ? Avaient-ils attaqué d'autres personnes ?

Tout était flou. Il se rappelait être sorti du musée, l'esprit assailli par ses propres souvenirs. D'avoir couru en espérant que la distance permettrait de les arrêter. Mais ils avaient continué à se déverser : il n'était pas mort lors d'une mission dans les Alpes. Il était tombé d'un train, mais ça ne l'avait pas tué.

Il aurait préféré.

Il repoussa du mieux qu'il put les spectres de cette période : la douleur, les expériences, la peur… le bras. Il avait jusque maintenant oublié les tests qu'ils avaient menés sur la prothèse, la douleur insupportable à chaque fois qu'elle était attachée ou détachée. Il frissonna.

Son poing s'écrasa sur le miroir, finissant de le briser. Il ne voulait pas de ces souvenirs. Il avait toujours su qu'ils étaient là, cachés derrière un voile bien trop fin. Ils enlevèrent leurs vêtements, tachés de sang et les abandonnèrent dans un coin. Il faisait froid dans l'appartement et ils tremblaient quand ils entrèrent dans la chambre.

Il passa le reste de la nuit, les bras autour de ses genoux relevés, se balançant doucement et les larmes coulant librement pour la première fois depuis des années.

Il avait l'esprit tellement embrumé par ses souvenirs qu'il ne se rendit pas tout de suite compte que quelque chose avait changé. Ce ne fut que le matin, lorsqu'il commença à manger qu'il sentit de la douleur et de l'inquiétude provenir de la lumière.

Il se figea et se concentra sur le lien.

Steve était en train de se réveiller, sa conscience remontait lentement à la surface. Il la sentait traverser le coton qui avait empiété sur leur connexion. Il fut envahi d'un profond besoin de le voir, de s'assurer qu'il était en sécurité et, après la nuit passée, il était incapable de résister à cette pulsion.

Il sortit de l'immeuble et se dirigea immédiatement vers hôpital. Il se souvenait du chemin et la lumière le poussait à avancer, toujours plus vite. Elle le guidait sans difficulté et, après une marche qui lui permit de reprendre définitivement le contrôle, il s'infiltra dans le bâtiment.

Il hésita quelques secondes à utiliser un des ordinateurs disséminés à travers les différent services - il savait comment pirater la plupart de ces machines - mais il faisait jour et sa tenue ne lui permettrait pas d'y accéder sans se faire remarquer.

Maintenant qu'il était assez proche, sa boussole interne était moins précise. Le lien lui disait que Steve était dans les étages supérieurs mais il était incapable de définir lequel. Il commença à monter les escaliers, un à un, jusqu'à ce qu'il sente qu'il était arrivé. Il ouvrit la porte et se laissa guider par un instinct encore plus ancien que ceux qu'HYDRA lui avaient inculqués, plus ancien que son conditionnement.

Cet instinct le guida devant une chambre. Elle ressemblait à toutes les autres et sa porte était fermée. Il s'installa sur une des chaises en plastique le long d'un mur, la tête baissée. Quiconque passerait le prendrait pour le proche d'un patient qui attendait des nouvelles.

Il laissa son ouïe s'étendre jusqu'à entendre ce qui se passait dans la petite pièce. L'hôpital était extrêmement bruyant et il lui fallut quelques secondes pour isoler la conversation qui l'intéressait.

Son cœur fit un bon lorsqu'il entendit la voix de Steve, pâteuse et bien loin de sa fermeté habituelle :

"Il doit forcément rester des cellules un peu partout. Il faut les attaquer pendant qu'elles sont désorganisées."

Une seconde voix retentit. Celle de l'espionne, la Veuve noire d'après ses quelques souvenirs de briefing. Le soldat se redressa, alerte.

"Et tu n'es pas en état de le faire. Sam, peux-tu appuyer sur le bouton de sa morphine ? Tu dois te reposer encore un peu."

Un bruit de mouvement, une pompe, le couinement d'une chaise inconfortable, le bruissement de draps que l'on replace, puis Steve reprit, susurrant légèrement :

"Ce n'est pas de la simple morphine."

"Bien entendu, Captain Obvious. Cadeau de Tony. Il a demandé à certains de ses meilleurs chercheurs de synthétiser un anti-douleur pour les gens comme toi."

Il ne savait pas qui était ce Tony, mais il devrait le remercier. Tout ce qui permettait de limiter la douleur qu'il sentait pulser à travers leur lien était le bienvenu. L'esprit de Steve devenait plus lent, puis une question, à peine audible:

"Est-ce que l'un d'entre vous a des nouvelles de Bucky ?"

"Rien du tout. Il s'est envolé. On en reparle à ton prochain réveil."

Le coton réapparut et il sut que la drogue avait fini d'agir et que Steve était endormi. Les deux autres occupants de la pièce restèrent silencieux quelques instants avant que "Sam" comme l'avait appelé la Veuve ne parle :

"Il va se mettre à sa recherche à la seconde où il sortira de cet endroit."

Un soupir.

"Évidemment."

"Il croit qu'il peut le sauver."

"Il croit qu'il peut sauver tout le monde. "

"Il va le tuer. Tu as vu dans quel état l'a mis leur dernière rencontre ?"

"Je sais."

Un silence. Et l'homme reprit :

"Tu as un plan."

Ce n'était pas une question.

"Pas tout à fait. Mais je sais comment gagner du temps, le garder ici quelques jours supplémentaires. Je vais appeler certains de mes contacts, si nous le trouvons avant lui, nous aurons un peu d'avance."

"Tu ne crois pas que l'on puisse le récupérer."

Là encore, ce n'était pas une question.

"Aucune chance. Je sais ce qu'ils sont capables de faire en quelques années et nous parlons de décennies."

Ils se turent tous les deux. Ils savaient qu'il était un danger pour Steve.

"Ça ne va pas lui plaire."

"C'est pour ça que nous devons le trouver avant lui. "

Elle avait raison. Pourtant il était hors de question qu'il se fasse à nouveau emprisonner. Il resterait à distance. C'était une décision qu'il avait déjà prise. Il était bien trop dangereux, mais il refusait d'être attrapé.

Ils feraient des expériences, ils l'enverraient faire des missions dont il ne voulait pas, ils l'obligeraient à tuer des gens innocents, à commettre leurs méfaits, ils l'empêcheraient certainement de voir Steve, même de loin, de le protéger.

Mais elle avait raison, il ne pouvait pas l'approcher.

La volonté de la lumière commençait à submerger la sienne. Il ne pouvait pas rester ici. Si la Veuve sortait de la chambre, elle le reconnaîtrait immédiatement et elle tenterait de l'arrêter. Il n'était pas certain de réussir à s'échapper sans lui briser plusieurs os. Il ne voulait pas la blesser. Elle était visiblement une amie de Steve et ce dernier serait en colère s'il lui faisait mal. Et elle semblait aussi intéressée que lui à le garder en sécurité. Elle avait besoin de toutes ses capacités.

Il s'éloigna l'esprit un peu plus léger, elle était assez douée pour que Steve ne risque rien pour le moment.

ooOoo

Il faisait nuit quand quelque chose traversa à nouveau le lien. Il était en train d'observer la rue en contrebas de ses fenêtres et il sentit la lente remontée de Steve vers la surface. Leur connexion était très faible, étouffé par les drogues, mais il était en train de se réveiller.

Était-il seul ? Est-ce que la Veuve montait la garde ? Ou ce Sam ? Il ne pouvait pas rester sans surveillance, HYDRA le cherchait certainement et ils allaient profiter de ses blessures pour l'attaquer. Quelque soit l'assassin qu'ils choisiraient, il serait assez doué pour frapper au meilleur moment, quand leur cible serait diminuée. Il avait été cet assassin tellement de fois.

Mais même sans cette menace, il savait, même s'il ignorait pourquoi et comment, qu'il ne fallait pas laisser Steve seul. Jamais. Il allait avoir une idée stupide et se mettrait lui-même en danger.

Pourtant il arrivait à résister au besoin de le rejoindre, de s'assurer que tout allait bien. Les injonctions n'était pas aussi puissantes que dans la journée, mais rester à sa place lui demandait un effort conscient.

Il attendit que le blessé ne se rendorme avant de se risquer à l'extérieur pour sa vérification nocturne de ses pièges et capteurs. La présence de la lumière, de Steve, au fond de son esprit l'accompagna tout du long. Pour le moment, rien ne traversait leur connexion, mais la savoir là le rassurait.

Il ne dormit pas de la nuit et resta à surveiller les fluctuations à travers le lien. Ce n'était pas aussi efficace que d'être à proximité mais c'était suffisant pour le garder chez lui.

Il sentit quand Steve se réveilla. Il ressentit également plusieurs pics de sentiments durant la journée. Mais sinon la lumière resta calme.

Malheureusement, le soldat recommençait à s'agiter. Sa colère devenait de plus en plus tangible. Il devait trouver un moyen de le calmer, de gagner du temps avant sa prochaine crise. Il ne voulait pas revivre une autre attaque, un autre meurtre. Il espérait de tout cœur qu'ils n'avaient pas tué l'homme qui les avait surpris à l'arrière du restaurant.

Il devait l'occuper et il le laissa donc démonter, nettoyer puis remonter leurs armes. Ils firent ensuite le tour de l'appartement et vérifièrent leurs pièges.

Maintenant qu'ils étaient installés, ils devaient élargir leur périmètre de contrôle. Leur système de surveillance actuel ne leur donnerait qu'une poignée de secondes d'avance, moins avec une équipe bien entraînée. Et HYDRA n'allait pas envoyer autre chose à sa poursuite.

Le soldat était presque content à l'idée qu'ils puissent être attaqués. Mais il ne voulait pas se faire surprendre. Ils utilisèrent leurs compétences communes pour étudier le toit et l'escalier de secours. Avec un peu de matériel basique, ils pourraient être prévenus si quelqu'un approchait par là.

Et ils devaient également modifier légèrement les armes qu'ils portaient constamment sur eux. Actuellement, ils n'avaient que des couteaux, plus silencieux et tout aussi létaux que n'importe quelle arme de poing dans les petits espaces que formaient son appartement. Ils avaient aussi caché plusieurs armes à feux et des grenades à des endroits stratégiques : sous le comptoir de la cuisine, sous la table du salon et celle de la salle à manger, derrière la télévision, sous le manteau accroché à l'entrée.

Il décida de récupérer le pistolet rangé sous leur oreiller et de le porter à toute heure du jour et de la nuit. Si nécessaire, il pouvait dégainer et se tirer une balle dans la tête en moins d'une seconde. Il préférerait mourir plutôt que de retourner dans les mains d'HYDRA.

Rien que l'idée de la punition qui l'attendait là-bas le couvrait d'une sueur froide. Il repoussa la panique du mieux qu'il put et prépara une petite liste mentale des choses dont il aurait besoin.

Il quitta l'appartement en fin de journée. Il entra dans la première quincaillerie qu'il croisa. Il ressortit dix minutes plus tard avec du fil de pêche et des petits clochettes en fonte. Ce n'était pas idéal mais, avec sa super ouïe, ça suffirait à lui donner ces quelques secondes d'avance dont il aurait très certainement besoin.

Comme la nuit n'était pas tombée, les commerces étaient encore ouverts et il pu acheter des fruits et légumes frais au primeur. Il passa ensuite chez un épicier un peu plus fourni que son supermarché habituel et il s'y procura des denrées sèches et quelques boites. Il n'était pas pressé de renouveler le fiasco de la soupe, mais il devait se nourrir. Il était vital qu'il garde ses forces s'il voulait être capable de protéger Steve efficacement.

Sur le chemin du retour, il fut surpris par un groupe d'enfants qui passèrent en courant et criant à côté d'eux. Le contrôle, déjà affaibli par sa crainte de se faire détecter et attraper, lui échappa complètement.

Le soldat saisit le dernier gamin par le dos de son manteau. Il avait déjà un couteau dans la main et quand le gosse - il ne devait pas avoir plus de 9 ans - le vit, il se mit à se débattre. Il allait bientôt se mettre à hurler.

La règle dans ces cas là était simple : faire taire la menace rapidement, disposer discrètement du corps, s'éloigner sans se faire remarquer.

Tout se passa tellement vite qu'il n'eut aucune chance de réagir, le soldat approcha la lame du cou de l'enfant prêt à sectionner veines et cordes vocales. Mais au lieu de faucher cette jeune vie, il ne rencontra que de l'air.

Le gamin avait glissé hors de son manteau, était tombé au sol et était en train de s'éloigner à toutes jambes. Ils allaient se lancer à sa poursuite, leurs cibles ne leurs échappaient jamais, quand il réussit à reprendre assez le contrôle. Il fit difficilement demi-tour et partit dans le sens opposé.

Ce ne fut qu'une fois enfermés dans leur chambre, entouré du noir le plus complet, fenêtres et portes closes, qu'il se laissa aller.

Ils avaient failli tuer un enfant.

Juste parce qu'il les avait surpris.

Ils avaient failli tuer un enfant.

Il était incapable de contrôler le soldat, ils étaient bien trop dangereux et il ne valait rien. Il sentit Steve réagir depuis l'autre côté de leur connexion. Il cherchait à l'apaiser. Il l'appelait, mais le lien était trop faible, trop éloigné pour que ça fonctionne. Il ne savait pas quoi ressentir – joie ou encore plus de honte – à l'idée qu'un homme tel que lui veuille l'aider.

Il ne sortit de son exil auto-imposé que le lendemain matin, après une seconde nuit sans sommeil. Ils pouvaient tenir bien plus longtemps. Ils avaient tenu bien plus longtemps lors de missions. Mais il sentait sa fatigue alourdir chaque de ses membres, ralentir ses mouvements. Le chaos de ses sentiments, la peur, la honte, la colère, l'avait épuisé bien plus rapidement et efficacement que toute attente ou bataille ne l'avaient jamais fait.

Il entra dans la cuisine. Il ouvrit une boîte de haricots et s'y attaqua sans la réchauffer. La première cuillère fit apparaître Steve, éclairé par un feu de camp, au milieu d'une forêt qui sentait le pin. Ça me rappelle les fins de semaine avant la paie, hein Buck ?

Il secoua la tête. Était-ce un souvenir ? Une hallucination ?

Il n'arrivait pas à faire la différence entre les deux. Ces flashs n'étaient rattachés à rien. Il n'y avait pas de fil, de lien qui lui permettait de suivre, de comprendre. Il était bien trop fatigué pour tenter de le faire. Il mangea dans un silence presque complet, seule la télévision apportait un peu de vie au logement.

C'est par elle qu'il apprit l'annonce de la décharge de Captain America, prévue un plus tard dans la journée. Si l'assassin d'HYDRA n'avait pas encore tenté le coup, c'était sa dernière chance. Il aurait lui-même choisit ce moment. L'environnement serait difficilement contrôlable, ainsi que la foule qui allait forcément s'amasser devant le bâtiment pour le voir sortir.

Il devait s'y rendre. Être présent, de loin, au cas où. Il finit de manger et se changea.

Il abandonna son pantalon et son pull confortable pour enfiler sa tenue de combat. Il s'arma ensuite : pistolets, grenades, couteaux. Il recouvrit le tout de la veste qu'il avait subtilisé quelques nuits auparavant. Elle était maintenant bien trop serrée, mais elle masquait une grande partie de sa tenue et cachait efficacement son arsenal.

Il passa par le toit pour rejoindre le bâtiment voisin. Il descendit ensuite au niveau de la rue par l'arrière et se glissa à travers ruelles et cours vides jusqu'à sa destination. Ce chemin était plus long, mais il lui permit de rester hors de vue d'éventuels curieux - ou cas encore pire, d'hommes à sa recherche.

Il monta ensuite dans l'immeuble en face de l'hôpital et s'installa sur une des bouches d'aération qui entouraient le dernier étage. Il resta quelques minutes à observer la zone puis vérifia les toits voisins. Il redescendit et fouilla toutes les pièces qui avaient des fenêtres avec un angle de tir sur les portes de l'hôpital.

Une fois certain que personne n'était caché, prêt à tirer sur Steve quand il sortirait, il dévala les escaliers qui le ramenèrent au niveau de la rue. Il s'installa derrière les conteneurs à ordure de la ruelle en face.

Il ne pouvait couvrir toutes les sorties du bâtiment et c'était l'entrée principale qui présentait le plus grand danger en cas d'attaque. Il misait sur l'expertise de la Veuve pour gérer les problèmes s'ils survenaient aux autres issues.

Les reporters étaient déjà très nombreux et leur présence le mettait sur les dents. Il s'était servi tant de fois de leurs attroupements pour atteindre une de ses cibles sans être détecté qu'il n'arrivait pas à rester serein.

D'un seul coup, la masse jusque là plutôt tranquille de journalistes et de badauds se mit en mouvement. Elle s'écarta et il eut le temps d'apercevoir Steve, accompagné de la Veuve et d'un homme qu'il pensait reconnaître, quitter l'hôpital puis entrer dans une voiture qui attendait le long du trottoir.

Le tout ne dura que deux secondes mais la lumière le poussa à s'avancer. Heureusement pour lui, la voiture démarra avant qu'il ne puisse faire un pas.

ooOoo

Durant les jours suivants la décharge de l'hôpital, une routine se mit en place.

Il restait dans son appartement la majorité du temps. Il ne sortait que pour acheter de quoi manger et pour sa visite journalière à Steve. Il refusait encore de nouer le contact, mais il devait, une fois par jour, s'assurer de ses propres yeux qu'il allait bien et qu'il guérissait.

C'était le seul moyen qu'il avait trouvé pour calmer la lumière et nourrir son besoin de le voir, tout en limitant les risques de se faire remarquer. Il ne voulait pas que Steve sache qu'il était proche, tout comme il cherchait à échapper à HYDRA. Heureusement, ses tortionnaires lui avaient inculqué une quantité impressionnante de connaissances et de compétences utiles quand on voulait rester cacher.

Les sentiments qu'il ressentait à travers le lien étaient parfois ténus, parfois clairs comme de l'eau de roche. Il ne réagissait pas quand Steve tentait de l'appeler. Il ne répondait pas non plus lorsqu'il l'interrogeait sur sa position et sa santé.

Il savait que le super-soldat allait bientôt se mettre à sa recherche. Ses intentions à ce sujet était claires et il ressentait pleinement son impatience et sa frustration à être bloqué à l'intérieur par sa convalescence.

Mais il ne pouvait pas le rejoindre. Il ne le ferait probablement jamais. Il se réveillait pratiquement toutes les nuits en sueur, un hurlement coincé au fond de sa gorge et la tête pleine de douleur, de peur et d'images d'horreur. Le soldat prenait souvent les commandes à ces moments là et seul le fait qu'ils étaient isolés et enfermés avait permis qu'il n'y ai pas de victime.

Et puis il y avait eu l'épisode avec le gamin. Depuis, il se montrait encore plus prudent que d'habitude lors de ses sorties. Il ne voulait plus tuer. En fait, il ne l'avait jamais voulu. Cette certitude s'était imposée à lui lorsque certaines images lui étaient revenues, accompagnées de ce qui pourraient être, ou ne pas être, des souvenirs :

James Buchanan Barnes en train de vomir à côté d'un soldat allemand, une balle qu'il avait tiré perdue quelque part dans son crâne. Le tout premier.

Des réveils au milieu de la nuit, tremblant sous des couvertures trop fines.

Le dégoût qu'il ressentait quand un autre soldat posait une main sur l'épaule de Barnes - ou était-ce la sienne ? - avec un "joli tir" aux lèvres.

Et ce n'était pas les pires. Celles-ci étaient due à la guerre. Les autres, celles que lui et le soldat avaient provoquées, étaient d'autant plus atroces.

Il ne voulait plus tuer. Et si pour cela, il devait résister à Steve et à la lumière et rester seul dans cet appartement miteux jusqu'à la fin de sa vie, il le ferait. Ce n'était pas idéal. Il ne pouvait pas protéger efficacement Steve d'ici. Mais il savait la plupart du temps dans quelle direction le trouver et il vérifiait à chacune de ses visites que personne avec des intentions malveillantes ne soit dans les parages. Il pouvait vivre ainsi.

HYDRA l'avait bien entraîné. Et il avait des sens sur-développés. Il refusait de tuer, mais il savait très exactement où chercher un espion ou un assassin. Il savait mener une filature discrète s'il le devait. Pour le moment, la Veuve ou Sam avaient accompagné Steve lors de ses très rares sorties et il ne ressentait pas encore le besoin de doubler leur protection.

Il savait que ce temps de calme ne durerait pas. HYDRA allait envoyer des hommes pour terminer sa mission. Steve était devenu une cible prioritaire pour eux. Ou cet idiot allait décidé de se mettre en danger lui-même, de partir à sa recherche, ou sauver le monde. Pour le moment, il ignorait comment il réagirait et ce qu'il ferait quand cela arriverait. Et il essayait de ne pas trop y penser.

ooOoo

Ils continuèrent ainsi pendant plusieurs jours, mais il sentait l'impatience et la frustration monter chez Steve.

Certaines fois, ses pensées étaient claires : il l'appelait, lui demandait s'il allait bien, le suppliait de le rejoindre.

D'autres fois, elles étaient embrouillées, un mélange de colère et d'inquiétude. De l'espoir aussi.

La plupart du temps, il n'y avait rien de plus qu'une présence, ténue, mais réconfortante. La lumière avait toujours été la seule chose stable dans sa vie, le seul fil conducteur qui restait, malgré la cryo, malgré la chaise, malgré les mots du livre.

Et de cette lumière était née le lien qui l'unissait à Steve. Les deux se renforçaient de jour en jour et il lui devenait de plus en plus difficile de résister au besoin de le rejoindre, de le protéger.

Il passait de plus en plus de temps à l'extérieur de l'appartement, attiré vers Steve comme par un aimant. Il semblait toujours être capable de le retrouver, et il arrivait même parfois à se représenter mentalement son trajet.

Mais il préférait le suivre lui-même, afin de pouvoir agir si besoin. Il avait remarqué lors de leurs premières sorties que Steve était suivi. Il ignorait les intentions de ces personnes et elles restaient à bonne distance pour le moment. Il les aurait interrogées lui-même s'il était certain de pouvoir retenir le soldat en situation de combat. Laisser des hommes blessés, voire morts allait forcément attirer l'attention sur lui. Il ne pouvait pas se le permettre.

Il surveillait donc à bonne distance aussi souvent que possible et faisait confiance à Sam et à la Veuve pour prendre sa place quand le Soldat devenait trop agité ou que des souvenirs/échos/hallucinations l'empêchaient de se concentrer.

Les images que lui fournissaient son cerveau ne semblaient pas avoir de lien entre elle, pas de continuité, rien qui les rattache l'une à l'autre. Il ne savait même pas si elles étaient vraies ou pas.

Il savait juste que Steve était réel. Il le voyait tous les jours, dans la rue, dans un magasin, chez Sam. Et quand il était loin, il pouvait fouiller dans sa mémoire récente.

Sa version plus petite était également réelle, il l'avait vu au musée, il avait lu ce qui l'avait transformé. Ce qui avait créé Captain America. Même si ces souvenirs là faisaient parties de ceux dont il se méfiait.

Il ne pouvait pas s'appuyer sur son propre esprit. Alors, il se fiait à la lumière.

Et la lumière lui disait de protéger Steve par tous les moyens. Même si être dehors, au milieu de tous ces gens lui donnait des sueurs froides. Même si le soldat devenait de plus en plus en colère et ingérable. Même si c'était courir le risque d'être découvert.

Parce que, depuis que Steve avait le droit de reprendre une activité physique, il le cherchait activement.

Il avait dû changer trois fois de logements, abandonnant sa première planque avec regret. Le lien semblait fonctionner dans les deux sens et il avait dû le couper à plusieurs reprises afin d'éviter d'être découvert. Mais Steve était assez doué pour déterminer sa location, même sans cette aide supplémentaire, et il devait bouger régulièrement. Et tout ça, en restant assez proche de sa cible au cas où quelqu'un l'attaquerait.

Plusieurs fois ces derniers jours, il s'était réjoui de l'entraînement que lui avait imposé HYDRA, de certaines des connaissances et compétences qu'ils avaient enfoncé dans son cerveau.

Après un départ difficile, elles lui avait permis de préparer et sécuriser plusieurs endroits où se rendre si une de ses cachettes était en passe d'être découverte. Il put également disparaître efficacement à chaque fois que sa surveillance rapprochée risquait d'être découverte. Sans son entraînement, il n'aurait jamais pu réagir assez vite et efficacement la fois où Steve s'était brusquement arrêté en pleine rue avant de se retourner et de fixer l'endroit où il s'était tenu quelques secondes auparavant.

Il s'était douté que sa filature n'était plus aussi secrète qu'il l'avait espéré, mais il en était maintenant persuadé.

ooOoo

Malheureusement, l'insistance de Steve redoubla après cet incident.

Ses appels à travers le lien, couplé à son propre besoin d'être proche de lui, rendaient le soldat furieux.

Le semblant de mission qu'ils s'étaient auto-affecté lui donnait une impression d'utilité mais chaque jour qui passait sans combat, sans violence le rendait de plus en plus difficile à contrôler. Mais il gardait la maîtrise de son propre corps pour le moment.

Dans l'ensemble, il arrivait mieux à gérer ses réactions à son environnement.

Il avait appris à éviter ce qui provoquait certaines crises de panique ou à contourner ce qu'il ne parvenait pas à totalement éliminer. Mais il arrivait parfois que quelque chose le prenne par surprise - comme cette musique entendue à travers une fenêtre ouverte et qui l'avait laissé tremblant et accroupi derrière les poubelles d'un hôtel. Il avait dû se battre férocement avec le soldat pour garder le contrôle.

Il n'y avait pas eu d'autre incident depuis le gamin. Il craignait pourtant que ça ne dure pas.

Il évitait de penser au carnage qu'il provoquerait s'il arrivait à prendre le contrôle. Il avait pris l'habitude de sortir armé, au moins une arme à feu et plusieurs couteaux. Avec les gens qui suivaient Steve, il devait être prêt à toute éventualité. Mais ces quelques armes, entre les mains du soldat, seraient suffisantes pour éliminer des dizaines de personnes dans n'importe quel lieu public.

Comme le parc où couraient Steve et Sam.

Pour le moment, il était très tôt. Le soleil n'était pas encore totalement levé et l'endroit était pratiquement vide. Seuls les deux joggers et quelques rares passants se trouvaient sur les chemins.

Lui-même était à bonne distance, caché dans un bosquet, lorsque plusieurs hommes armés firent irruption sur l'herbe qui entourait le plan d'eau au milieu du parc.

Il était déjà sorti de sa cachette avant que la première fléchette tranquillisante ne soit tirée. Ces mercenaires ne venaient pas éliminer Captain America, mais le capturer. Il ne les laisserait pas faire. Jamais. Il mourait avant de laisser HYDRA, ou n'importe quelle autre organisation, poser le petit doigt sur lui.

Pendant qu'il traversait la distance qui le séparait des combattants, il vit Steve quitter la sécurité de la statue derrière laquelle il s'était réfugié. Cet idiot allait encore se mettre en danger. Il aurait dû attendre. Il n'avait pas besoin de venir l'aider, dans cinq minutes, tous les hommes qui avaient osé l'attaquer seraient morts.

Il ne savait pas si c'était lui ou le soldat aux commandes, mais le danger était trop proche, trop tangible. Ils n'avaient pas le temps d'être prudent. Blesser n'était pas une option, ils les tueraient tous.

L'homme le plus proche de Steve s'écroula, une balle entre les deux yeux. Le deuxième prit le même chemin quelques secondes plus tard et la balle suivante traversa le cou du troisième. Ce dernier mettrait un peu plus de temps à mourir. Qu'il souffre, ça lui apprendrait.

Pour la première fois, il recevait clairement tout ce que Steve ressentait : son inquiétude pour son ami, l'adrénaline qui accélérait son cœur et sa respiration, son excitation alors qu'il se battait, la joie un peu malsaine d'avoir enfin quelque chose pour éliminer son trop plein d'énergie et plus que tout, le soulagement et le bonheur de le voir. Il entendait BuckyBuckyBucky en boucle à travers leur lien.

Dès que le dernier homme s'écroula au sol, Steve lui sourit. Puis il s'élança à l'aide de Sam.

Il le suivit des yeux, prêt à intervenir, quand il vit un des hommes encore debout sortir une arme à feu et tirer. Il sentit la douleur dans son propre bras au moment où la balle traversa Steve. Steve était blessé. Steve était blessé. Steve était blessé. Steveétaitblessé.

Puis tout devint noir.

Quand il émergea quelques secondes plus tard, il entendait chaque son à plusieurs centaines de mètres à la ronde : la circulation autour du parc, les discussions, les battements de cœur de toutes les personnes présentes à cinquante mètres. Les odeurs environnantes l'assaillirent également. Même le coton doux de son T-shirt semblait rêche sur sa peau hypersensible.

Il observa la scène.

Tout le monde était au sol.

Il vit Steve se relever et tendre la main à Sam.

Il vit le sang couler sur son bras. Son sang.

Il sortit un couteau de sa poche et abandonna le contrôle. Que le soldat massacre tous ceux qui avaient osé s'en prendre à lui.