Cela fait quasiment une heure que je n'ai toujours aucun signe de vie de la part de Clarke. Je me saisis de mon paquet de cigarettes et en sort une pour aller la fumer sur le minuscule balcon de ma chambre. J'essaie de consoler mon esprit qui souffre de toute part.

La vie dehors semble être tranquille, j'entends même quelques oiseaux chanter quand le brouhaha quotidien de la ville se calme. J'apporte la cigarette à mes lèvres pour l'allumer avant de m'accouder à la petite rambarde qui me protège du vide. Cette fumée que recrachent mes poumons est libératrice, elle semble emmener avec elle tout le mal que je ressens pour s'évaporer dans l'air. Je n'ai même plus la force de penser à quoique ce soit tant je suis fatiguée de passer par toutes sortes de sentiments ces derniers temps. J'écrase ma cigarette dans le petit cendrier prévu à cet effet après l'avoir terminée. Une ambulance qui passe dans la rue en bas vient couvrir tous les sons habituels qui s'y trouvent, ce son strident vient lanciner mon cerveau.

Je ne comprends pas cette douleur, je ne comprends plus rien. J'ai l'impression de passer ma vie à essuyer des échecs et des abandons. Comme si les gens prenaient un malin plaisir à me lâcher dès que je commençais à ouvrir mon cœur. Mais cette-fois ci est bien plus douloureuse. Je ne connais pas encore le motif du départ précipité de Clarke mais je me sens abandonnée. Elle n'a même pas pris la peine de me laisser un mot ou quoique ce soit qui pourrait me rassurer, elle est juste partie en me laissant seule.

Peut être que je me suis emballée en imaginant que tout ce que j'ai ressenti était réciproque, peut être que je me suis moi-même aveuglée en pensant que Clarke pouvait espérer quelque chose avec une personne comme moi. Et pourtant, je ne peux pas imaginer une seule seconde de la voir me demander d'oublier tout cela, cette nuit est gravée dans mon cœur, elle le sera toujours. Mais s'il fallait que je fasse comme si de rien n'était pour la garder ma vie, je le ferai. Parce qu'autant imaginer que Clarke puisse me dire que tout ceci était une erreur me ferait le plus grand mal mais l'imaginer ne plus faire partie de ma vie m'anéantirait.

Je commence à me convaincre de fumer une deuxième cigarette quand je sens une présence dans mon dos, puis deux bras qui viennent s'enrouler autour de ma taille. Je serais capable de reconnaître ce parfum parmi une centaine d'autre. Je me sens soulagée d'un coup, comme si je redécouvrais le jour après être restée enfermée une décennie entière dans une cave sombre. Mon cœur se fait plus léger, je ferme les yeux pour savourer cette sensation, je ne sais pas trop si elle est réelle ou si elle est le fruit de mon imagination qui tente d'apaiser la douleur que ressent mon corps tout entier.

" - Bonjour ma belle. "

Ce murmure vient chatouiller mon oreille dans de tortueux frissons. J'ai l'impression de me consumer sur place. Est-ce vraiment la réalité? Ce bonheur qui commence à m'envahir est surréaliste, il ne peut pas exister. C'en est presque douloureux de se sentir aussi comblé. Je suis effrayée par l'idée d'un jour devoir y renoncer. Comment peut-elle me faire ressentir autant de sentiments et d'émotions en si peu de temps? Comment puis-je passer de la souffrance à l'extase si rapidement? Mes mains viennent doucement caresser ses avant bras qui me tiennent fermement, je veux être sûre que je suis bien en train de vivre cela, que je suis bien en train de ressentir cette explosion à la fois angoissante et rassurante.

" - Je croyais que tu t'étais enfuie, avoué-je tristement."

Elle me retourne délicatement pour que je puisse lui faire face, nos regards se croisent pour la première fois aujourd'hui. Je suis sûre que la mort doit s'apparenter à ce que je ressens maintenant. Ses yeux, son visage, sa bouche, ses cheveux dorés, ce parfait petit grain de beauté. J'ai l'impression d'être face à un ange, sa beauté est presque irréelle. Je suis sans voix, complètement époustouflée. Une part de moi redoutait ce moment, par peur qu'il soit gênant mais de la voir comme ça, me fait oublier tout ce que j'avais pu imaginer.

Elle est déjà habillée et revient de toute évidence de quelque part, elle est terriblement belle. Son nez et ses joues sont encore rougis par le froid hivernal qui sévit sans aucune pitié dehors. Nos deux corps sont toujours scellés l'un à l'autre, comme s'ils ne pouvaient plus vivre sans le contact de l'autre, comme si le fait de les séparer les ferait dépérir lentement. Elle vient doucement caresser ma joue de sa main.

" - J'ai dû partir quand tu dormais encore, ma mère me demandait d'urgence... Je suis désolée, me dit-elle doucement. "

En réalité, peu m'importe les raisons de son absence à mon réveil, maintenant qu'elle ici, devant moi et que je suis dans ses bras, tout va bien. Je n'ai qu'une envie, l'embrasser pour à nouveau savourer le goût exquis de ses lèvres. J'en rêve depuis que je me suis réveillée sans elle mais je n'ose pas le faire. Cette situation me paraît des plus évidentes comme des plus insensées, tout s'est passé si vite. Clarke n'était encore que simplement ma meilleure amie hier matin et aujourd'hui je ne sais plus quoi en penser. Je ne sais qu'une seule chose, je ne pourrai plus jamais refouler mes propres sentiments. Elle a déclenché en moi, une force qu'on ne peut pas arrêter, une puissance qui m'oblige à ne respirer que pour elle, à ne vivre que pour ses baisers.

Complètement perdue dans l'infini bleu de ses deux yeux, je réalise à peine que son visage se rapproche du mien. Je devine facilement son intention, qui d'avance, me donne à nouveau ce sentiment d'élévation, comme si mon âme ne supportait pas cet excès de joie et avait besoin de s'en éloigner pour y survivre. Ses lèvres s'approchent dangereusement des miennes, cette impression de suffoquer refait surface quand cette envie naissante revient me brûler de l'intérieur.

" - Mais il n'y a vraiment rien à bouffer dans cet appartement ! S'exclame une voix qui se rapproche bien trop vite de mon instant de bonheur."

Clarke et moi prenons immédiatement nos distances, juste avant de voir la tête de Raven apparaître dans l'embrasure de la porte. Nous tentons de garder une attitude qui se veut naturelle, Raven ne semble rien remarquer.

" - Lexa, je vais bientôt mourir si je ne mange pas, me signale cette dernière.

- Je suis sûre que tu as mal regardé Raven... Répondé-je légèrement ennuyée qu'elle ait cassé le moment que je partageais avec Clarke.

- Alors viens me sauver ! Je t'ai dit que j'allais mourir ! S'exclame-t-elle d'un ton suppliant avant de repartir dans le couloir."

Je souffle de désespoir, j'adore Raven mais en ce moment même, je la déteste de plus profond de mon âme. Je me retourne vers Clarke avec un regard désolé.

" - Je crois que je vais devoir m'en occuper avant qu'elle ne détruise mon appartement, déclaré-je dépitée. "

Clarke se met à rire légèrement, ce son me donne l'impression que je vais m'évanouir. Mon corps n'arrive pas à supporter cette explosion de sentiments que je ressens à ses côtés. Je me dépêche de sortir de la chambre pour retarder ma perte.

Raven est littéralement en train de vider tous mes placards, cette fois-ci, je désespère réellement. Au moins, ce sentiment me permet de retrouver un semblant du monde réel, j'ai l'impression de planer dans une autre dimension depuis cette nuit.

Je trouve rapidement quelque chose pour calmer la faim irrationnelle de Raven. Elle me remercie comme si je venais de sauver toute sa famille d'une maison en feu. Je rigole bêtement, je suis heureuse, cette journée se passe à merveille. Clarke et moi, nous nous installons autour de la table avec nos deux amies. C'est vrai que moi aussi j'ai faim.

" - Raven ! C'était ma biscotte ! S'exclame Octavia.

- Tu le diras à mon estomac, moi je ne fais que répondre à ses envies, répond Raven très sereinement.

- Tu devrais penser à autre chose que ton estomac ! C'était ma biscotte... Dit-elle tristement. "

Raven commence à recracher ce qu'elle était en train de manger dans sa main, nous faisant toutes crier d'effroi avant qu'elle ne le tende à Octavia en lui disant:

"- Tiens !

-Raven, je vais sérieusement te tuer un jour... Lui répond Octavia sur un ton menaçant.

- Roh ! Il faut savoir ce que tu veux à la fin ! "

Après cela, Raven ré-ingurgite ce qu'elle avait dans sa main, poussant Clarke à venir enfouir son visage dans mon cou dans un cri de dégoût. J'ai presque envie de remercier Raven d'avoir été aussi écœurante maintenant que Clarke est venue se réfugier contre moi. Le parfum de sa chevelure d'or vient m'enivrer entièrement. J'ai l'impression d'être un drogué qui prend son premier shoot après une longue cure de désintoxication.

" - Lexa ! "

Je reviens brutalement à la réalité, depuis combien de temps suis-je restée dans cet état? J'en avais presque oublié ce qu'il se passait autour de moi. Je regarde mes amies, complètement perdue. Clarke a repris sa position initiale, elle me sourit, je détourne vite le regard pour ne pas me perdre encore une fois. Je ne sais même pas qui a parlé mais quand je vois le regard que m'adresse en ce moment même Octavia, je comprends qu'elle doit sûrement attendre quelque chose de ma part. Je me racle la gorge pour reprendre contenance avant de dire:

" - Euh... Oui?

- Wow... T'as vraiment l'air d'être dans la lune, me dit Octavia. Tu vas bien?

- Quoi? Ah, euh... Oui, tout va bien !

- Tu n'étais plus avec nous, constate-t-elle.

- Si, si ! Je pensais juste à... Les examens de la rentrée !

- Oh non... Ne parle pas de malheur, dit Raven dépitée. Changeons vite de sujet !

- Ah oui, très bonne idée ! On pourrait parler de... Tiens ! Qu'est-ce que Clarke est allée faire ce matin? Et pourquoi tu ne manges rien? Demande Octavia en regardant de façon suspicieuse Clarke. "

Cette dernière devient blême, je ne comprends pas trop. Est-ce que sa mère l'a ennuyée? Je n'ai même pas demandé, je m'en veux un peu maintenant. Je n'avais même pas remarqué que, effectivement, elle n'avait encore rien mangé, ça ne lui ressemble absolument pas. Je la regarde avec attention, j'espère que tout va bien. Voilà que je m'inquiète de façon irraisonnée. Elle me lance un regard que je n'arrive pas à interpréter, cela m'angoisse d'autant plus.

" - Hum... Je devais... Enfin, ma mère voulait... Du coup, je devais...

- Clarke ! La coupe Raven dans un regard lourd. Ce mensonge commence très mal !

- J'ai dû aller déjeuner... Avec Wells, avoue-t-elle en fermant les yeux. "

Je ne suis pas sûre de comprendre, mon audition est-elle bonne? Ses yeux s'ouvrent à nouveau et très lentement. Son regard croise le mien, maintenant je comprends quand je devine la culpabilité au fond de ses iris bleus. Je suis soudainement prise de vertige, comme si mon corps se vidait peu à peu de tout ce qui le maintenait en vie.

" - Ouuuh petite cachottière ! S'exclame Octavia. Alors notre Clarke se remet sur le marché? "

Cette question m'achève. J'ai l'impression de tomber alors que je suis totalement figée. Elle était allée déjeuner avec Wells alors qu'elle se trouvait dans mes bras? Pendant que je m'inquiétais, que j'angoissais, que je sentais mon cœur se déchirer, elle était tranquillement en train de manger avec Wells. Je ressens soudainement un pique de douleur traverser mon corps entièrement. C'est le goût amer de la trahison qui prend place dans ma bouche. Je suis sûre de devenir blanche en ce moment même, j'ai la sensation d'étouffer dans mon propre corps.

" - C'est juste ma mère qui m'y a obligée, je ne suis pas du tout intéressée par lui... Se défend Clarke.

- Ouais, ouais... Et je suis sûre qu'elle va bientôt t'obliger à le rejoindre dans son lit, répond Raven en lui lançant un regard plus que suggestif. "

Maintenant j'ai envie de vomir, je me lève brusquement, ce geste surprend tout le monde. Je me précipite dans la salle de bain où je rejette l'entièreté de ce que je venais de manger. J'ai bien conscience que nous n'avons rien établi de concret avec Clarke mais je n'ai pas pu m'empêcher de croire que cela pouvait être possible quand tout à l'heure encore, ses bras se trouvaient autour de ma taille.

Qu'est-ce que cela représente à ses yeux en fin de compte? Ce moment partagé m'a semblé si fort, qu'il était évident pour moi que c'était réciproque. Je ne pouvais pas être la seule à avoir ressenti cette effervescence de sentiments, cette explosion de chaleur qui s'est propagée dans la totalité de mon corps. Mais maintenant, je me mets à en douter et ce doute me ronge de l'intérieur. Il broie chacun de mes organes, un à un, avec un sadisme flagrant.

" - Les côtés sombres de la tequila, malheureusement... Dit une voix de façon dramatique. "

Je relève la tête, Raven m'observe avec inquiétude. Octavia et Clarke ne sont pas loin derrière. Cette situation me paraît invraisemblable, je suis sûre de devenir folle. Je n'arrive plus rien à contrôler. Tout ce que je m'évertuais à garder en moi pendant toutes ces années est en train de me trahir durement.

Je me relève faiblement, je ne suis même plus sûre de si je peux encore continuer à faire confiance à mon corps ou non. Le lavabo me sert d'appui pour ne pas que je m'effondre sous leurs yeux.

" - T'es sûre que ça va? Tu es toute blanche Lexa, me dit Raven en se rapprochant de moi pour poser sa main sur mon front.

- Oui... Ce doit être l'alcool qui me la fait à l'envers, je vais juste aller me coucher et ça passera, déclaré-je en avant de me rincer la bouche.

- On va te laisser tranquille... De toute façon, Octavia a promis à son prince charmant qu'ils mangeraient ensemble ce midi, dit-elle blasée. Mais si jamais ça ne va pas, n'hésite pas, d'accord?

- Merci Raven, répondé-je dans un faible sourire. "

Honnêtement, j'aurais préféré qu'elles restent. Je ne me sens pas encore prête à me retrouver seule avec Clarke. Je ne veux pas l'entendre parler de Wells, je ne veux surtout pas savoir ce qui l'a motivée à le rejoindre et pourquoi elle ne me l'a pas dit. J'ai presque envie de vomir à nouveau en les imaginant ensemble. De l'imaginer quitter mon lit pour aller le rejoindre, de l'imaginer rire avec lui, de l'imaginer lui en train de rire devant la gourmandise de Clarke, des les imaginer se bouffer du regard, d'imaginer les gens qui devaient les regarder avec tendresse. D'imaginer tout cela quand moi je dormais encore, quand je me suis réveillée sans elle, quand je me suis inquiétée pour elle. Tout cela est insoutenable, je me sens salie et trahie, c'est encore plus douloureux quand je sais que c'est Clarke qui provoque ce sentiment en moi. Je me sens tellement stupide...

Octavia et Raven finissent par quitter l'appartement après m'avoir demandée une centaine de fois de promettre que je ne mourrai pas durant leur absence. Je me laisse lourdement tomber sur le canapé avant de me masser les tempes dans l'espoir de chasser les démons qui s'acharnent en moi. Mes yeux se ferment pour tenter d'oublier la réalité dans laquelle je me trouve actuellement. Je ne sais pas où se trouve Clarke en ce moment, je comprends qu'elle n'est pas très loin quand j'entends ses pas.

" - Lex'... Me dit-elle dans une voix suppliante. Il ne faut pas que tu crois à ce que ce déjeuner avec Wells a l'air d'être... "

Cette fois-ci, c'est la colère qui prend la place de la déception dans mon esprit. J'ouvre à nouveau les yeux pour la fusiller du regard, je la vois blêmir après cela.

" - Ah oui? Et à quoi il faut que je crois au juste? Demandé-je amèrement. "

Elle a rapidement perdu l'assurance qu'elle semblait avoir précédemment, elle me regarde sans trop savoir quoi dire. Je me lève du canapé dans un rire jaune.

" - Tu sais quoi? Laisse tomber Clarke, je me fatigue pour rien, déclaré-je en prenant la direction de ma chambre. "

La vision de mon lit me tenaille le cœur, je me revois encore embrasser Clarke, ici même et pas plus tard qu'hier. Il faut que je sorte, il faut que je parte, j'ai besoin de partir. Je m'habille en vitesse, sans même faire attention à ce que je mets. Cet endroit m'étouffe. Je me dirige furieusement vers la porte d'entrée pour fuir cette ambiance qui m'oppresse la poitrine.

Clarke n'esquisse aucun geste pour me retenir, même si j'avoue être énervée, j'aurais aimé qu'elle me rattrape. Qu'elle me force à l'écouter, qu'elle me dise que tout ça n'est qu'un gros malentendu, que ce déjeuner avec Wells ne signifiait rien du tout, que notre nuit était tout aussi importante à ses yeux comme elle l'a été aux miens. Mais rien de tout ça ne se passe.