Un air fier sur le visage, voire presque arrogant, le Roi Alastar était assis sur son trône. Ses bras reposaient sur les accoudoirs tandis qu'il avait le regard fixé sur le chef de sa garde personnelle qui était en train de lui faire son rapport. Quand il eut terminé, le Roi hocha la tête et le congédia.

Une fois l'homme parti, Alastar se leva avec prestance. Il descendit les quelques marches de l'estrade sur laquelle était surélevé son trône et quitta à son tour la salle, suivi de près par les gardes chargés de sa sécurité. Lui qui avait toujours été soucieux d'être accompagné où qu'il aille de soldats compétents pour assurer sa protection, il n'avait fait que renforcer cette précaution depuis la mort de son fils. Les questions de sécurité était devenues une véritable obsession pour lui, à tel point qu'il se murmurait qu'il menaçait de sombrer dans la paranoïa.

Midi approchait et il rejoignit donc la salle où il avait l'habitude de prendre tous ses repas. Tout était déjà prêt quand il entra, il n'eut qu'à s'asseoir. Il commença à se servir sans perdre de temps, piochant dans tous les plats qui étaient à sa portée pour remplir son assiette.

Alors qu'il commençait à manger, un homme entra dans la pièce. Après s'être respectueusement incliné devant le Roi, il se redressa et se mit au garde-à-vous. Alastar prit la parole sans lui accorder un regard.

- Repos.

L'homme obéit et attendit patiemment que le Roi finisse sa bouchée et lui adresse la parole.

- Avez-vous avancé ?

- J'ai bien peur que non, mon seigneur.

- Ils n'ont toujours rien avoué ?

- Ils sont tous restés muets, sir. Je commence à croire qu'ils ne savent réellement pas où-

Il n'eut pas l'occasion de poursuivre. Le Roi frappa violemment du poing sur la table, mais habitué à ce genre de réaction impulsive, l'homme ne sursauta pas et resta parfaitement immobile.

- Ils savent forcément où se trouve la Ténébreuse !

N'ayant aucune réponse à cela, l'homme demeura silencieux.

La main luisante de la graisse de la viande qu'il était en train de manger, Alastar s'empara de son verre de vin et le porta nerveusement à ses lèvres. Après avoir pris plusieurs grandes gorgées, il le reposa bruyamment sans se préoccuper de renverser du vin sur la table, puis il reprit son repas.

L'homme attendit sans dire un mot qu'il ait terminé de manger, ce qui ne demanda que quelques minutes. Alastar n'était pas le genre de personne qui s'attardait à table plus que nécessaire et à moins d'être en présence d'invités, il ne s'encombrait pas des règles de bienséance qui lui auraient fait perdre du temps. Lui qui n'avait jamais aimé s'attarder en futilités, il faisait maintenant tout pour optimiser son temps et faire le plus de choses possible dans une seule journée, quitte à ne pas prendre certains repas et à ne dormir que quelques heures par nuit. Depuis la mort de Killian, il n'avait de cesse de trouver l'assassin de son fils.

Quand il eut terminé, il s'empara de sa serviette et s'essuya précipitamment la bouche et les mains. Il recula sa chaise dans un crissement et se leva pour venir se placer face à l'homme, qui n'avait toujours pas bougé.

- Puisque vous avez visiblement été incapable de les faire parler, je vais m'en charger moi-même.

Sur ce, il se dirigea vers la porte. Mais alors que ses gardes personnels étaient prêts à lui emboîter le pas, un étrange bruissement se fit entendre. Le Roi se figea sur le pas de la porte pendant un bref instant avant de se tourner lentement dans la direction d'où était venu ce bruit. Ce qu'il découvrit le laissa bouche-bée.

Vêtue d'une élégante tenue entièrement noire, l'Evil Queen en personne se tenait devant lui, avec cette grâce et cette élégance qui la caractérisaient et qu'elle semblait arborer en toute situation.

Passé le premier moment de surprise, Alastar se ressaisit. Ce fut alors autre chose qui attira son attention. Ou plutôt quelqu'un d'autre. Cette fois, ce ne fut pas simplement la surprise qui s'empara de lui, mais bien le choc.

Les yeux écarquillés, il ne pouvait plus détourner le regard du corps qui était étendu aux pieds de l'Evil Queen. C'était impossible.

Tous les gardes présents avaient immédiatement pointé leurs armes en direction de Regina lorsqu'elle était apparue, mais celle-ci ne paraissait pas se sentir menacée et à présent, le silence régnait en maître.

Un air calme sur le visage, quoi que paré de peine, la brune ne perdit pas de temps. Seulement quelques secondes après être arrivée, elle prit la parole d'une voix sûre :

- Je suis venue vous proposer un marché.

Alastar aurait pu rire face à une telle audace s'il n'avait pas été si choqué par ce qu'il avait sous les yeux. Incapable de détacher son regard du corps qui reposait au sol, il ne répondit pas. Face à ce silence, Regina attendit un instant avant de finalement reprendre :

- Je vous offre la dague en échange de la vie des quatre prisonniers.

A ces mots, le Roi releva brusquement les yeux vers Regina et découvrit alors qu'elle tenait devant elle l'arme légendaire à laquelle elle venait de faire allusion. Subjugué, il sentit le choc déjà profondément ancré en lui se renforcer, alors même que cela semblait impossible.

Cependant, il se ressaisit après quelques secondes. Il n'était pas stupide et il avait conscience que l'Evil Queen ne l'était pas non plus. Elle ne pouvait pas lui proposer un tel échange à la légère. Soit elle était réellement désespérée, soit elle cachait quelque chose.

D'un signe de tête, il apaisa ses hommes qui gardèrent leurs armes à la main mais les baissèrent légèrement. Il se tourna ensuite vers Regina et parla d'une voix forte :

- Elle n'est plus la Ténébreuse, à en croire son état, dit-il en pointant du doigt le corps sans vie d'Emma.

La brune fit de son mieux pour garder un visage impassible, mais ses mâchoires se crispèrent brusquement. Cette réaction n'échappa pas à Alastar qui reprit :

- Qui est le nouvel hôte ?

Le silence s'installa, mais il ne dura qu'un bref instant avant que Regina ne réponde :

- Moi.

Cette nouvelle fut une surprise de plus qui vint s'ajouter aux autres et laissa le Roi muet. Les gardes furent tout aussi désemparés que lui et cette annonce leur fit à nouveau lever leurs armes.

Malgré la situation, Regina resta calme et immobile.

Alastar se ressaisit aussi vite que possible et s'éclaircit la voix avant de parler :

- Comment puis-je être certain que vous dites la vérité ?

Pour toute réponse, la brune mit la dague en évidence, lui montrant ainsi que son nom figurait effectivement sur la lame.

- Il pourrait s'agir d'une fausse, répliqua-t-il. Je suppose que vos pouvoirs de sorcière pourraient vous permettre de reproduire la dague du Ténébreux.

- J'ai ce pouvoir, en effet. Mais pourquoi mentirais-je sur l'identité du nouvel hôte ?

Le Roi resta muet mais la détailla du regard, comme s'il tentait de la percer à jour.

Après quelques instants de silence, Regina redressa légèrement la tête et prit la parole :

- Si vous libérez les prisonniers, la dague est à vous. Vous pourrez en faire ce que vous voulez : me tuer pour devenir vous-mêmes le Ténébreux, ou me garder sous votre contrôle si vous êtes trop effrayé par cette malédiction.

Alastar serra les poings à cette insinuation tout juste déguisée. Il ne se laisserait pas traiter de lâche, surtout pas par une sorcière sans honneur.

- Si vous êtes ici, alors vous savez ce que j'exige en échange de la vie des prisonniers.

- Je sais que vous vous voulez la vie de l'assassin de votre fils. Emma est morte, vous avez eu ce que vous désiriez.

- Je voulais prendre sa vie moi-même ! s'emporta le Roi.

Regina ne se laissa pas impressionner et répondit calmement :

- Croyez-moi, je suis bien placée pour savoir qu'il n'y a rien de plus satisfaisant que de tuer son ennemi de ses propres mains pour obtenir vengeance.

Elle s'arrêta un instant pour laisser Alastar s'imprégner de ses paroles avant de continuer :

- Malheureusement, ce ne sera pas possible dans votre cas. J'ai donc pensé que posséder les pouvoirs de la dague ou contrôler le Ténébreux vous suffirait.

Regina était devenue très observatrice au fil du temps, en particulier après être devenue Reine, elle n'eut donc aucun mal à percevoir le très discret changement dans l'expression d'Alastar. Cependant, elle savait qu'il ne se laisserait pas convaincre aussi facilement et elle en eut bientôt la confirmation.

- Si vous êtes réellement la Ténébreuse, pourquoi ne pas nous avoir déjà tous tués pour ensuite aller libérer les prisonniers vous-même ?

Un sourire à la fois triste et narquois étira légèrement les lèvres de la brune.

- Je le ferais volontiers si vous n'aviez pas de l'encre de seiche à portée de main, juste dans votre poche.

Pour la première fois depuis le début de leur conversation, Alastar sembla réellement déstabilisé. Il se crispa et retint de justesse un mouvement de recul en découvrant qu'elle savait qu'il disposait d'un moyen de se défendre.

- Je sais quelle était la nature de votre relation avec la Ténébreuse, répliqua-t-il pour ne pas perdre la face. La tuer n'a pas dû être facile pour vous.

Regina fut prise au dépourvu. Son adversaire cherchait à la déstabiliser, c'était évident, et il y était presque parvenu. Presque. Elle s'attendait à une telle remarque, bien sûr.

Son expression laissa entrevoir une certaine peine et elle lança un regard plein de douleur en direction d'Emma, dont le corps inerte gisait à ses pieds, avant de reporter son attention sur Alastar.

- Même en sachant que leur vie dépendait d'elle, elle a refusé de se rendre. Ce sont mes amis, alors j'ai tenté de la convaincre, mais elle n'a rien voulu entendre.

Elle s'arrêta brièvement et eut ensuite toutes les peines du monde à déglutir puis à poursuivre.

- J'ai perdu le peu d'espoir qu'il me restait en voyant qu'elle ne se préoccupait même plus de ses proches.

Après une autre pause, elle trouva la force de terminer.

- Elle m'avait confié la dague, mais elle a tenté de me la reprendre. Je ne l'avais pas en main et elle a failli s'en emparer. J'ai pu m'en saisir juste à temps et… je n'ai pas eu d'autre choix que de la tuer.

Elle ferma les yeux un court instant pour chasser les larmes qui les avaient envahis et détourna le regard.

Alastar n'eut aucune réaction. Il ne fut ni peiné ni satisfait par ce qu'il venait d'entendre. Une expression neutre sur le visage, il fixa longuement Regina sans parvenir à totalement masquer une certaine fascination qui s'était emparé de lui.

Après un long moment de silence, la brune renifla doucement et planta ses yeux dans ceux du Roi.

- Acceptez-vous mon offre ?

Alastar resta muet et continua à la dévisager.

Les secondes passèrent lentement sans qu'aucun bruit ne vienne troubler le silence surnaturel qui s'était installé.

Les gardes avaient toujours leurs armes pointées vers Regina et paraissaient plus nerveux que jamais. A croire qu'ils attendaient la réponse tout autant qu'elle. Personne ne disait rien et personne n'osait se regarder. Les seuls qui le faisaient étaient Regina et Alastar, qui ne s'étaient pas quittés des yeux.

Il semblait que d'interminables minutes s'étaient écoulées – mais cela aurait tout aussi bien pu être une poignée de secondes – quand Alastar tendit vivement la main vers Regina. Comprenant qu'il s'agissait là d'une réponse positive, elle n'obtempéra pas pour autant.

- Je veux d'abord voir les prisonniers. Je vous donnerai la dague quand je serai sûre qu'ils vont bien et que vous les laisserez partir.

Contrarié, le Roi serra les dents, mais il ne répliqua pas. Il s'attendait à une telle réponse et n'était donc pas surpris.

Se tournant vers l'homme qui était venu lui faire un rapport concernant les prisonniers, il lui fit un signe de tête. Ce fut suffisant pour que celui-ci quitte hâtivement la pièce, sans doute pour aller chercher les souverains du Royaume Blanc et leurs deux amies.

Les minutes qui suivirent furent certainement les plus longues de la vie de Regina. Elle tenait la poignée de la dague dans sa main à s'en faire mal et l'autre était crispée en un poing serré. Toutes sortes d'émotions se bousculaient en elle, de l'angoisse à l'impatience en passant par la peur.

Alors qu'elle était en train de se demander si elle n'aurait pas mieux fait de procéder autrement, ses réflexions furent interrompues par l'ouverture des portes. Elle tourna immédiatement la tête dans cette direction et découvrit alors une dizaine de gardes qui escortaient les quatre prisonniers. Ces derniers furent amenés à côté du Roi Alastar, puis mis à genoux. Regina sentit sa respiration se bloquer dans sa gorge en découvrant dans quel état ils étaient.

Ils étaient entravés aux poignets et aux chevilles et à en croire les plaies qui couvraient leur peau, leurs menottes étaient beaucoup trop serrées. Scarlett avait également une chaîne qui reliait ses entraves et s'attachait ensuite à un collier autour de son cou, sans doute une précaution supplémentaire étant donné sa nature de lycanthrope. Tous sans exception portaient de nombreuses plaies et ecchymoses sur le visage et Regina ne doutait pas qu'ils en avaient d'autres là où leurs corps étaient couverts par leurs vêtements plus ou moins déchirés.

Cette image la laissa tétanisée.

Les prisonniers, quant à eux, semblèrent tout aussi choqués qu'elle, bien que ce ne fut pas pour les mêmes raisons.

- Que fais-tu ici ? demanda Belle, brisant ainsi le silence pesant qui s'était installé.

Regina chercha les mots appropriés pour leur expliquer la situation et ce qu'elle s'apprêtait à faire, mais Alastar ne lui en laissa pas le temps.

- Elle est venue procéder à un échange pour sauver vos vies.

Le choc qui pouvait déjà se lire sur leurs visages se renforça, en particulier sur ceux de Blanche-Neige et Charmant.

- Je n'aurai pas ce que je voulais, mais je suppose que la dague me servira sur le long terme, dit le Roi sur un ton satisfait.

A ces mots, les quatre captifs scrutèrent la pièce pour tenter de comprendre où il voulait en venir. Chacun leur tour, ils se figèrent quand leurs yeux se posèrent sur les cheveux blonds – presque blancs – qui couvraient le sol aux pieds de Regina.

Le cri que Blanche-Neige poussa fut déchirant.

Charmant fit de son mieux pour garder son sang-froid, mais ses yeux furent immédiatement remplis de larmes.

Scarlett et Belle virent elles aussi leur vision se brouiller tandis que leurs yeux devenaient humides.

Blanche-Neige voulut se lever pour rejoindre sa fille, mais elle fut arrêtée par un garde et jetée au sol lorsqu'il la frappa. Charmant subit le même sort quand il tenta de la défendre. Ils finirent tous les deux recroquevillés sur eux-mêmes, une nouvelle blessure sur le visage.

Regina sentit son cœur se serrer douloureusement face à leur réaction. Elle savait ce que provoquerait une telle nouvelle chez eux, mais elle savait également qu'elle n'avait aucun moyen de se préparer à y faire face.

- Je suis désolée.

Sa voix était pleine de sincérité, mais aussi tremblante. Elle était incapable de garder un ton ferme dans une telle situation et alors que des larmes envahissaient ses yeux à elle aussi.

Les prisonniers avaient tous compris que Regina était sur le point de se sacrifier pour les sauver, mais ils étaient tous trop choqués pour protester. La gorge trop serrée pour parler, Belle et Scarlett tentèrent de la supplier du regard, mais elle préféra les ignorer.

Sans pitié, Alastar tapa bruyamment dans ses mains.

- Maintenant que tout est dit, il est temps de procéder à l'échange.

Il tendit sa main vers Regina, qui le regarda tout juste.

Il était à plusieurs mètres d'elle et ne pouvait donc rien faire d'autre qu'attendre qu'elle obtempère : elle lui donnerait la dague quand elle en aurait décidé ainsi. C'était sans doute pour cette raison que la main du Roi tremblait très légèrement, même s'il faisait tout son possible pour l'en empêcher. Il avait un moyen de se défendre, mais il ne s'agissait que d'une protection temporaire. S'il venait à utiliser l'encre de seiche, la Ténébreuse ne serait paralysée que pendant un court moment, il devrait donc aussitôt s'emparer de la dague pour assurer sa survie.

Après quelques instants, Regina planta ses yeux dans les siens.

- Libérez-les d'abord.

Agacé, le Roi soupira, mais il fit un signe à ses hommes, trop pressé de récupérer la dague. Les gardes débarrassèrent les prisonniers de leurs entraves et les poussèrent sans ménagement vers la sortie. A en croire la façon dont ils titubaient, ils étaient sans doute encore plus faibles que Regina ne le pensaient, et l'annonce récente de la mort d'Emma n'arrangeait rien.

- La dague, à présent, lança Alastar en agitant la main vers elle dans un geste impatient.

Regina échangea un dernier regard avec Scarlett et Belle avant de se tourner vers lui.

- Puis-je lui dire au revoir ?

Alastar comprit sans mal de qui elle parlait, mais il n'en fut pas moins surpris par une telle demande. Il resta immobile pendant une seconde avant de se ressaisir et d'adopter un air plus sérieux.

Un long moment s'écoula, pendant lequel il réfléchit.

Regina avait rarement été aussi crispée. Le moindre de ses muscles était contracté à lui en faire mal et ses dents étaient si serrées qu'elle aurait pu jurer qu'elle était sur le point de les casser.

S'il refusait, tout serait perdu.

Après ce qui avait semblé être une éternité, Alastar hocha très légèrement la tête, donnant ainsi son accord. Regina était sur le point de s'accroupir auprès d'Emma quand il prit brusquement la parole.

- Ne tente rien contre moi, sorcière, ou tu le regretteras.

Tout en parlant, il sortit de sa poche une fiole remplie d'un liquide noir que la magicienne n'eut aucun mal à reconnaître : de l'encre de seiche, capable d'immobiliser n'importe qui.

- Je te laisse un instant pour faire tes adieux, mais tu devras me donner la dague dès que je te l'ordonnerai, sinon je la prendrai de force.

Regina serra les dents mais accepta d'un hochement de tête.

Elle s'accroupit, puis se mit à genoux aux côtés d'Emma avant de prendre son corps dans ses bras pour l'installer sur ses jambes. Elle ne put retenir un frisson quand elle posa une main sur son visage et sentit sa peau froide sous ses doigts. La jeune fille paraissait apaisée, comme si elle avait été plongée dans un profond sommeil peuplé de doux rêves.

La main de Regina glissa jusqu'à la poitrine d'Emma et s'arrêta là. Elle sentit son cœur se serrer en constatant que celui de sa compagne ne battait pas. Elle savait que ce serait le cas, mais cela n'en restait pas moins douloureux. Tandis qu'elle avalait difficilement sa salive, elle posa à nouveau une main sur le visage d'Emma.

Tout à coup, ce fut comme si elle était seule avec elle sans personne d'autre dans la pièce. Les paupières de la jeune fille étaient fermées, pourtant, elle n'avait aucun mal à visualiser le mélange de bleu et de vert de ses iris, à tel point qu'elle avait l'impression de réellement les voir. C'était comme si Emma avait les yeux ouverts et qu'elles partageaient l'un de ces intenses regards qui les laissaient à chaque fois étourdies.

Regina prit une profonde inspiration en fermant les paupières, ce qui fit couler une unique larme sur sa joue, puis elle se pencha vers Emma et déposa ses lèvres sur les siennes.

Un silence religieux régnait dans la salle.

Quand Regina mit fin au baiser auquel Emma n'avait bien sûr pas répondu, elle se sépara d'elle. Toutefois, elle garda ses lèvres à quelques centimètres de celle de sa compagne. D'une voix basse qui s'apparentait davantage à un soupir, elle murmura des mots que personne ne put entendre. Sans doute était-elle en train de faire ses adieux. Ou peut-être espérait-elle pouvoir la ramener à la vie par un miracle quelconque. Quoi qu'il en soit, les paupières d'Emma restèrent désespérément closes.

Lassé d'attendre, Alastar prit la parole d'un ton rude :

- Tu as eu suffisamment de temps. Donne-moi la dague.

Regina ne lui prêta pas la moindre attention et resta concentrée sur Emma tandis qu'elle lui caressait tendrement le visage avec son pouce.

Agacé et à bout de patience, le Roi prit un ton plus sec :

- La dague, ou tu sais ce qui arrivera.

A nouveau, la brune ne le regarda pas.

Il leva le bras, prêt à se servir de l'encre, mais au dernier moment, Regina fit glisser la dague sur le sol dans sa direction. Un sourire satisfait étira les traits d'Alastar et il se pencha pour ramasser l'arme.

Après s'être redressé, il tendit la dague devant lui avec un air solennel, sans s'apercevoir qu'il paraissait quelque peu ridicule. Le torse bombé et le menton haut, il parla d'une voix forte et teintée d'arrogance et de fierté :

- Ténébreuse, je t'ordonne de m'obéir. Lève-toi et viens à mes côtés.

Mais alors qu'il s'attendait à ce que Regina fasse exactement ce qu'il venait de lui ordonner, rien ne se passa. La brune resta à terre, Emma toujours sur ses genoux, et continua à regarder son visage avec un air triste.

Il ne fallut pas longtemps pour qu'Alastar comprenne qu'elle s'était jouée de lui.

- Je le savais… Ce n'est pas la vraie dague !

A ces mots, tous les gardes s'approchèrent brusquement de Regina, prêts à obéir aux ordres de leur souverain.

- Tu vas me le payer ! s'emporta le Roi.

Sur ce, il lança la fiole d'encre de toutes ses forces en direction de Regina. Cette dernière lâcha brusquement Emma et se redressa en levant le bras en direction du projectile pour tenter de l'arrêter, mais elle ne fut pas assez rapide. La fiole se brisa à ses pieds et son contenu fit immédiatement effet, immobilisant ainsi la magicienne.

Alastar jubilait face à sa victoire à venir. Cependant, s'il avait compris que Regina avait menti en prétendant lui donner la véritable dague, il restait un autre mensonge dont il ne soupçonnait même pas l'existence. Mais il ne tarderait pas à découvrir que s'il avait été prudent, il ne l'avait tout de même pas été assez.

Regina venait juste d'être paralysée par l'encre quand elle lança un appel fort et clair :

- Emma !

Aussitôt, les paupières de l'intéressée se soulevèrent pour révéler deux iris bleus et des pupilles dont la réactivité prouvait qu'elle était déjà consciente depuis quelques instants, même si elle venait juste d'ouvrir les yeux.

Elle fut sur ses pieds en une fraction de seconde et alors, mise à part Regina qui ne pouvait plus bouger, tous ceux qui étaient présents reculèrent précipitamment, croyant assister à une véritable résurrection.

Pour venir ajouter au choc déjà éprouvé par ceux qui la croyaient morte, deux immenses ailes d'un noir aussi sombre qu'une nuit sans lune se déployèrent dans son dos. Un seul battement suffit à la soulever au-dessus du sol et obligea les personnes les plus proches à reculer encore davantage en se protégeant le visage.

Flottant haut dans les airs, entièrement vêtue de noir, la peau pâle, les cheveux soulevés par chaque battement d'ailes, les yeux passant d'une personne à l'autre avec un air froid et critique, Emma aurait pu être la parfaite incarnation d'un ange déchu prêt à rendre son jugement.

Alastar sentit son sang se glacer dans ses veines quand les yeux de la Ténébreuse s'arrêtèrent sur lui. De toute sa vie, il n'avait jamais rien vu d'aussi effrayant.

Il suffit à Emma de faire un geste paresseux de la main pour que son ennemi soit balayé par une force invisible qui le projeta contre un mur. Visiblement assommé, le Roi ne se releva pas après être tombé au sol. Ce fut apparemment suffisant pour ramener ses hommes à la réalité et alors l'affrontement débuta.

Malheureusement, les soldats auraient pu jeter toutes leurs forces dans la lutte, ils ne faisaient absolument pas le poids face elle. Même les magiciens qui étaient présents furent incapables de faire quoi que ce soit.

Comment quelqu'un aurait-il pu rivaliser avec les pouvoirs de la Ténébreuse ?

Cependant, malgré sa nette supériorité et aussi étonnant que cela puisse paraître, Emma ne semblait pas vouloir tuer qui que ce soit. Cette situation semblait être un jeu à ses yeux. Elle blessait ses adversaires, les transformait en toutes sortes d'animaux ridicules, ou même les montait les uns contre les autres, mais elle ne prenait aucun vie.

Tout du moins pour l'instant.

La colère commença à la gagner quand un groupe de gardes tenta de s'en prendre à ses proches. Ces derniers n'avaient pas pris part au combat ; ils étaient bien trop faibles pour cela et surtout désarmés. Pourtant, les hommes d'Alastar n'hésitèrent pas à se précipiter sur eux, l'arme au poing. Sans doute avaient-ils l'intention de se servir d'eux pour faire plier Emma. Mais celle-ci ne leur en laissa pas l'occasion.

Le regard rivé sur Scarlett, elle n'eut qu'à se concentrer quelques secondes pour obtenir ce qu'elle voulait. Elle ferma les yeux et visualisa un loup aussi nettement que possible. Quand ses paupières se soulevèrent à nouveau, la brune se trouvait sous sa forme animale.

Les soldats s'arrêtèrent immédiatement face à cette transformation inattendue. Il ne fallut pas longtemps pour qu'ils battent en retraite quand Scarlett découvrit ses crocs et grogna, prête à bondir sur eux.

A présent certaine que quelqu'un pourrait protéger ses proches, Emma se posa au sol et abandonna ses ailes. Revenue à une forme plus humaine, elle fit apparaître une épée dans sa main droite. Voyant un garde courir dans sa direction, elle se contenta de stopper son épée sans la moindre difficulté et le repoussa d'un puissant coup de pied qui le fit tomber à terre.

Le combat faisait rage, mais elle se jeta dans l'affrontement sans une seconde d'hésitation, visiblement amusée à l'idée de pouvoir y prendre part, cette fois physiquement.

Cela faisait maintenant plusieurs minutes qu'elle repoussait les assauts des gardes et des magiciens à la botte d'Alastar, aussi bien avec son épée qu'avec sa magie.

La première chose qu'elle avait ressentie après que le baiser de Regina l'ait libérée du Charme du Sommeil avait été de la rancœur. Oui, elle en voulait à sa compagne de l'avoir ainsi plongée dans un sommeil forcé pour pouvoir agir à sa guise, car c'était bien ce qu'elle avait fait. Elle avait voulu lui crier qu'elle n'avait pas le droit de faire cela, mais Regina l'avait réduite au silence avant même qu'elle n'ait pu ouvrir la bouche. Même si cela avait été à contrecœur, elle avait obéi, et elle avait également obtempéré quand la brune lui avait ordonné de garder les yeux fermés et de ne pas bouger.

Elle lui avait ensuite expliqué la situation d'une voix tout juste audible. Après lui avoir donné le plus de détails possibles, elle lui avait promis de l'appeler dès qu'elle pourrait entrer en action. Elle avait l'interdiction formelle de bouger avant cela.

Emma avait elle-même du mal à y croire, mais elle s'était pliée à ces exigences. Si elles étaient venues de n'importe qui d'autre, elle n'en aurait sans doute pas pris compte et n'en aurait fait qu'à sa tête, mais il s'agissait de Regina.

- Pour une fois, s'il-te-plaît, écoute-moi, avait ajouté la brune juste avant de faire glisser la fausse dague vers Alastar.

Ce fut en se souvenant avec un sourire en coin de ces quelques mots qu'Emma réalisa qu'elle avait justement oublié Regina. Totalement envahie par l'adrénaline et quelque peu étourdie à l'idée de pouvoir enfin se servir de ses pouvoirs comme bon lui semblait, elle en avait perdu le sens des priorités le plus basique.

Elle était juste au-dessus de la brune quand elle avait encore ses ailes, elle n'avait donc eu aucun mal à la protéger des quelques attaques dirigées contre elle. Quand elle s'était ensuite posée, elle avait vu que l'encre ne faisait plus effet et que Regina était donc libre de ses mouvements. Elle avait voulu l'embrasser – elle prévoyait ensuite de lui faire la liste de tout ce qu'elle lui reprochait et de tout ce qui aurait pu mal tourner dans son plan, mais elle voulait avant tout l'embrasser – mais un groupe de soldats fonçant droit sur elles l'en avait empêchée. Elle avait repoussé leur assaut sans difficulté, mais après quoi, elle avait engagé la lutte avec d'autres gardes, puis d'autres encore.

Il n'avait pas fallu longtemps pour qu'elle se laisse accaparer par le combat et par ce sentiment enivrant de toute puissance qui l'avait rapidement envahie, allant jusqu'à oublier totalement Regina.

Après avoir repoussé un soldat d'un souffle magique sans même lui accorder un regard, elle scruta la salle à la recherche de la brune. Quand ses yeux se posèrent sur celle-ci, elle la découvrit armée d'une épée, aux prises avec deux soldats, et vit qu'un troisième approchait. Elle ne doutait pas des qualités de combattante de sa compagne et savait que sa magie lui donnait un avantage. Mais elle savait également que contrairement à elle, sa réserve d'énergie magique n'était pas illimitée et qu'elle ne pourrait pas tenir longtemps face à trois adversaires.

Emma projeta deux des soldats au loin grâce à sa magie et Regina mit le dernier hors d'état de nuire sans difficulté. La brune se tourna ensuite vers sa compagne et ne sembla pas surprise de la voir. Elles partagèrent un sourire tandis que la blonde marchait vers elle.

Elle ne parvenait toujours pas à croire qu'elle avait pu oublier que la femme qu'elle aimait plus que toute autre personne se trouvait dans la même pièce qu'elle, au beau milieu d'un combat où il aurait pu lui arriver n'importe quoi. Mais à présent, elle marchait vers elle, et elle pourrait bientôt la serrer dans ses bras.

Elle ne fut distraite qu'un bref instant en entendant un jappement aigu. En se tournant vers ses parents, elle constata que Scarlett peinait à faire face au flot continu de soldats qui venaient de tout le château et qu'elle commençait à être débordée. Elle lui vint en aide en transformant les gardes les plus proches en lézards, puis elle plaça une barrière protectrice tout autour de ses proches pour s'assurer qu'ils ne seraient pas blessés.

Maintenant certaine qu'il ne leur arriverait rien, elle reporta son attention sur Regina, qui ne l'avait apparemment pas quittée du regard. Elle put voir dans ses yeux marron qu'elle désapprouvait son attitude et pouvait déjà l'entendre dire qu'elle n'aurait pas dû se servir de ses pouvoirs, mais les réprimandes devraient attendre. Pour l'instant, elle devait la rejoindre et mettre fin à ce combat ridicule et au problème que représentait Alastar.

Quelque chose crépita soudain aux oreilles d'Emma. Ou plutôt, ce fut une sensation physique qu'elle connaissait maintenant bien pour l'avoir ressentie à de nombreuses reprises.

La malédiction l'avait dotée de pouvoirs extraordinaires, mais elle l'avait aussi rendue beaucoup plus sensible à toute forme de magie. A présent, quand quelqu'un s'en servait, elle pouvait le sentir. Aussi, quand l'air fut traversé par cette légère vibration qu'elle avait appris à reconnaître, mais qui n'était pas celle caractéristique de la magie de Regina, elle sut qu'une attaque allait arriver.

Elle continua à marcher, car tout fut si rapide que son cerveau n'aurait pas pu ne serait-ce que donner l'ordre à ses muscles de faire autre chose.

L'action dans sa globalité ne dura sans doute qu'une seconde, pourtant, ce fut comme si le temps s'écoulait tout à coup extrêmement lentement et qu'Emma pouvait voir la scène dans ses moindres détails.

La vibration qu'elle avait sentie provenait de l'un des magiciens qu'elle avait affrontés un peu plus tôt. Celui-ci apparut juste derrière Regina dans un nuage de fumée. Mais il n'était pas seul.

Alastar était avec lui et tenait une épée dans sa main. La lame devait être parfaitement affutée, car même à plusieurs mètres de distance, Emma put voir qu'elle aurait traversé de la chair sans la moindre difficulté. Et ce fut précisément ce qu'elle fit.

La main fermement agrippée à la poignée de l'arme et les yeux écarquillés par la folie, Alastar visa le buste de Regina.

Emma sut que sa compagne avait elle aussi senti la magie crépiter dans l'air quand elle la vit se retourner juste à temps pour voir son ennemi fondre droit sur elle. Par chance, elle parvint à se décaler légèrement pour ne pas être touchée en plein cœur. Mais ce ne fut pas suffisant.

L'épée l'atteignit à la poitrine et traversa son corps sans effort.

Alastar retira son arme d'un coup sec et sans aucune pitié. Au contraire, il semblait fou de joie.

Emma, elle, était folle de désespoir.

Regina tomba à genoux et porta une main à sa blessure avant de s'effondrer au sol. Cette chute fut sans doute le passage le plus lent de cette horrible pièce de théâtre à laquelle Emma était en train d'assister, impuissante. Rien de tout ceci ne pouvait être réel, c'était impossible.

Elle avait senti la magie se manifester, mais elle n'avait pas eu le temps de faire quoi que ce soit.

Comment pouvait-on disposer de pouvoirs aussi puissants que les siens et ne rien pouvoir faire dans une telle situation ?

C'était ridicule.

C'était presque risible.

Le temps sembla reprendre son rythme normal quand Alastar éclata d'un rire dément. Son épée lui échappa des mains et tomba sur le sol dans un grand fracas, tachant la pierre du sang de sa victime, mais il n'y prêta pas la moindre attention.

Il avait perdu la raison.

Emma détacha difficilement son regard de Regina quand le Roi s'adressa à elle :

- Maintenant, toi aussi tu devras vivre sans l'être auquel tu tiens le plus.

Ces mots parvinrent tout juste à l'atteindre à travers le brouillard qui semblait s'être formé entre elle et le monde qui l'entourait.

- Ce sera même pire pour toi, tu devras vivre sans elle pour l'éternité !

Cette fois, tandis qu'Alastar se laissait gagner par un autre rire vibrant d'une folie pure, ses paroles parvinrent à traverser ce brouillard et atteignirent Emma en plein cœur.

Avec un père comme lui, inutile de se demander comment Killian avait pu devenir ce qu'il avait été.

Mais Emma n'avait que faire de cela. Elle se fichait de savoir pourquoi Killian était ce qu'il était. Elle se fichait de savoir si son père était à blâmer pour cela. Elle se fichait de savoir si elle aurait dû lui pardonner et le laisser vivre. Elle se fichait de savoir si la soif de vengeance d'Alastar était justifiée. Elle se fichait de savoir où, quand et avec qui tout ceci avait commencé. Rien ne lui importait plus.

Tout était confus à cet instant précis.

Plus rien n'avait de sens pour elle.

La seule et unique chose qui restait claire comme de l'eau de roche était son désir de faire payer à Alastar. Et cette fois, il ne s'agissait pas seulement de prendre sa vie comme elle l'avait fait avec Killian. Elle ne se contenterait pas de le tuer, ce ne serait pas suffisant.

Elle voulait le faire souffrir, le torturer, le faire mourir aussi lentement que possible, le détruire, le démembrer, lui arracher le moindre petit souffle de vie ; elle voulait entendre ses cris et ses supplications ; elle voulait voir son sang couler ; elle voulait voir son regard s'éteindre.

Elle voulait qu'il ne reste plus rien de lui quand elle en aurait fini, comme s'il n'avait jamais existé.