Bonjour mes amours !

La semaine passée, je vous avais annoncé que Harry et Drago n'étaient pas au bout de leurs confrontations. La prochaine ? Eh bien c'est maintenant !

Merci à Lyra Verin et Mery-Alice Gilbert.


Chapitre 14.

« It's not a revolution but they both sound the same

Yeah, you're always starting fires, put 'em out a little late (…)

I'm hanging by a thread, I've got a crucifix bed

My eyes are open wide so I'll sleep when I'm dead (…)

.

You're just a live grenade

Young renegade. »

Renegade, Hollywood undead.

.

« Ce n'est pas une révolution mais elles semblent identiques

Ouais, tu démarres toujours les feux, tu les éteins toujours un peu en retard

Je tiens à un fil, mon lit est un crucifix

Mes yeux sont grands ouverts, je dormirai quand je serai mort

Tu es juste une grenade vivante

Jeune renégat. »

Renégat, Hollywood undead.


Harry amorça sa descente à la seconde même où Olivier sifflait, annonçant la fin de l'entraînement.

Il avait été mauvais. Il le savait, à la façon dont ses coéquipiers lui adressèrent des sourires désolés ou lui tapèrent dans le haut du dos. Il avait été mauvais, parce qu'il avait l'esprit ailleurs, et Olivier allait lui tomber dessus.

Ça n'y manqua pas. Au moment où il retira sa vareuse, devant son casier, Olivier fit irruption dans le vestiaire.

« T'as oublié de te réveiller ce matin ou quoi ?! » lui lança-t-il d'emblée.

« Ça va, je sais que j'ai mal joué, pas besoin de me faire la morale », râla Harry en envoyant valser sa paire de chaussures de Quidditch, la mâchoire serrée. « Je ferai mieux la prochaine fois. »

Sans davantage de considération pour son interlocuteur, Harry se déshabilla complètement et claqua la porte de son casier, serviette de bain sur l'épaule et gel douche en main.

« Potter ! » le rappela Olivier, quelques mètres derrière lui, l'emploi de son nom exprimant clairement son mécontentement.

« Pas aujourd'hui, Dubois », lui répondit Harry sur le même ton, avant de s'engouffrer dans les douches communes.

La chaleur était intenable à l'intérieur, mais il n'en avait que faire. Il se plaça sous la première installation inoccupée qu'il vit, et entreprit de faire sa toilette, tentant de se détendre sous l'eau bienfaitrice. Mais c'était peine perdue, il était tendu comme l'arc d'un centaure à la vue d'Ombrage. Il devrait peut-être songer à passer chez lui pour prendre une potion tranquillisante avant d'aller déjeuner chez les Weasley.

Il sortit de la douche en soupirant, se rendant alors compte que les vestiaires étaient déserts… À l'exception de Ron, qui était assis sur le banc face à son casier. À la manière dont il sauta sur ses pieds en le voyant arriver, il ne faisait aucun doute qu'il l'attendait.

« Hum ! Harry ? Je peux te parler ? » quémanda-t-il avec précaution.

Quand il lui parlait de cette façon, cela signifiait soit qu'il avait quelque chose à se reprocher, soit qu'Harry crépitait sa magie sous l'effet de la colère.

Les deux solutions étaient tout à fait envisageables. Avec tout le travail qu'il avait au SASD, Harry était sous tension. Et n'ayant pas eu entraînement le dimanche précédent, les deux meilleurs amis n'avaient pas encore l'occasion de parler de leur altercation lors du réveillon de la Saint Sylvestre. Harry soupira à s'en fendre l'âme.

« Si c'est pour ton coup de sang au Nouvel An, c'est bon, on oublie », fit-il en se dirigeant directement vers son casier.

Il n'était pas vraiment d'humeur à avoir une discussion. De toute façon, il détestait rester fâché avec Ron. C'était son premier ami, son amitié comptait énormément à ses yeux. Ils n'avaient pas besoin de passer par les cris pour se réconcilier.

« C'est vrai ? » répliqua Ron avec une pointe de soulagement dans la voix. « J'avais peur que tu m'en veuilles. »

Harry mit son caleçon avant de lui faire face. Il aurait presque ri s'il n'était pas si énervé. C'était du Ronald Weasley tout craché ça : il venait pour s'excuser, mais il ne s'excusait jamais. Vraiment jamais.

« Assure-toi à l'avenir de ne pas me juger par rapport à ma vie sexuelle. Ça devrait aller dans ce cas. »

« Pfiou ! » s'extasia Ron. « Ouais, je ferai ça. Mais quand même, tu sais… ça fait peur quand tu as… une femme aussi exceptionnelle qu'Hermione. Enfin… ne lui dis pas hein… »

Harry secoua la tête, cette fois franchement amusé.

« Ne t'en fais pas, Hermione n'est pas vraiment mon genre », répliqua Harry en mimant une branlette.

L'expression de choc de Ron valait son pesant de Gallions.

« C'est pas un peu transphobe, ça ? »

« Si, tu as raison », admit Harry en baissant la voix, pensif. « N'empêche qu'Hermione n'est pas mon genre. Vu que, mon genre, ce sont les mecs. »

« Tu as quand même couché avec ma sœur », persista Ron.

Harry haussa les épaules. Ils avaient dix-huit et dix-sept ans, c'était la fin de la guerre. Ils avaient voulu fêter ça, ça n'avait pas été le feu d'artifice recherché. Fin de l'histoire.

Ron marmonna quelque chose qu'Harry ne comprit pas, mais il n'insista pas. Ron restait Ron, pudibond lorsque cela concernait sa famille.

OoOoO

Harry regarda sa montre en avalant d'une traite sa tasse de café : 6h30. Il mit la tasse dans l'évier, passa par la salle de bain pour un brossage de dents en règle et, dans la minute, fut dans la rue, cigarette au bec.

Ses pas crissèrent sur la neige, tandis qu'il prenait la direction du SASD. Et dire qu'à peine deux mois auparavant, à la même heure, il se serait trouvé dans son lit, pas près d'émerger du sommeil. Son poste de direction avait vraiment modifié ses habitudes.

Il arriva d'ailleurs le premier, éteignant sa cigarette sur le cendrier extérieur, puis avisa la boîte en carton posée juste devant la porte d'entrée, recouverte de neige. En quelques essuyages qui rougirent sa paume, il débarrassa le dessus, à peine refermé avec du scotch. Encore une caisse de dons de livres pour la bibliothèque d'Azkaban.

Harry sortit les clefs de sa poche, déverrouilla la porte d'entrée puis s'empara de sa baguette pour faire l'éviter la caisse jusqu'à son bureau, lui permettant ainsi d'ouvrir aisément les portes et d'actionner les interrupteurs sur son passage. Alors que la caisse se posait sur la table, il songea qu'il pourrait quitter plus tôt le bureau le lendemain pour approvisionner les rayonnages. Enfin, si les ouvrages étaient en bon état. Mais il vérifierait cela après une nouvelle tasse de café.

Il se débarrassa de sa cape, qu'il accrocha au porte-cape, et s'intéressa à sa cafetière, perdant toute notion du temps en se concentrant sur ses tâches. Lorsque quelqu'un frappa à la porte, il prenait connaissance du contenu de la caisse, sa tasse à la main.

« Oui ? » répondit-il, avant de porter la boisson à ses lèvres.

La porte s'ouvrit sur Émory.

« Salut », lança ce dernier. « Je sais que je devrais exceptionnellement rester du côté administratif ce matin, mais pendant le weekend, j'ai bossé l'atelier pour demain et… enfin bon, ça me stresse un peu. Je voulais en parler avec toi. »

Harry sentit son sourire se dessiner instantanément. La franchise du jeune sorcier, mêlée à son incertitude, était touchante.

« Oui, hein. Installe-toi », l'enjoint-il en lui présentant une chaise, lui-même continuant ce qu'il faisait avant son arrivée. « Qu'est-ce qui te tracasse ? »

Émory prit place sur la chaise que lui avait indiquée Harry. Pendant quelques instants, il l'observa dans ses mouvements, alors qu'Harry prenait un à un les livres pour vérifier leur état. Il affichait un air concentré.

« Comment tu fais pour paraître si assuré pendant une animation ? » lui demanda de but en blanc son stagiaire.

« Le secret, c'est de croire en ce que tu fais », lui certifia Harry, sans même avoir à réfléchir à ce qu'il disait. « C'est sûr, tu as encore des choses à apprendre, et moi aussi, d'ailleurs. Mais si tu as bien préparé en amont et que tu continues à réfléchir à ce que tu fais, à analyser ton intervention après coup, y'a pas de raison pour que tu te plantes véritablement. Et tu sais même ce que l'on dit ? »

« Non ? »

Harry s'arrêta, lui faisant face, attendri par ses doutes. Il était persuadé que les doutes faisaient un terreau essentiel à tout bon intervenant social, à condition de ne pas se laisser enterrer vivant par eux.

« Vous échouerez, c'est inévitable. Le plus important, c'est comment vous vous servez de vos échecs. »

« Qui a dit ça ? »

Harry haussa les épaules, avant de reprendre sa tâche.

« Je ne sais pas. C'est Hermione qui me l'a dite un jour. »

« Je me disais bien qu'elle faisait un peu trop Serdy pour toi, cette phrase », rigola Émory.

Harry s'esclaffa. Il n'avait pas tort.

OoOoO

Harry était assis sur un bureau dans la bibliothèque d'Azkaban. À côté de lui, Émory s'y était appuyé, présentant la pièce Huis clos face à des détenus plus attentifs que jamais. Les feuilles dans ses mains tremblaient légèrement sous l'effet du stress, mais son timbre de voix était stable.

« Il s'agit d'une pièce de théâtre de Jean-Paul Sartre, datant de 1943, et jouée par trois personnages qui sont, ensemble, en enfer. Avant même de vous parler du contenu, on va vous lire le début de la pièce. Ensuite, vous me direz ce que ça vous évoque », leur expliqua-t-il, alors qu'Harry s'emparait de ses propres feuilles, prêt pour la suite. « Harry, tu fais Garcin ? »

Il acquiesça.

« Je ferai donc le garçon d'étage. Contexte », reprit Émory, qui lisait cette fois. « Un salon style Second Empire. Un bronze sur la cheminée. »

« Alors voilà », fit Harry dans son rôle de Garcin.

« Voilà », répondit Émory, également dans son rôle.

« C'est comme ça… »

« C'est comme ça », continua Émory, répétant les paroles du personnage joué par Harry.

« Je… je pense qu'à la longue on doit s'habituer aux meubles. »

« Ça dépend des personnes. »

« Est-ce que toutes les chambres sont pareilles ? »

Ils continuèrent à s'échanger leurs répliques, jusqu'à ce qu'Harry, toujours dans son rôle de Garcin, tienne des propos sur lesquels ils voulaient que les détenus réagissent.

« Je me faisais faire des rêves simples. Il y avait une prairie… Une prairie, c'est tout. Je rêvais que je me promenais dedans. Fait-il jour ? »

« Vous voyez bien, les lampes sont allumées. »

« Parbleu. C'est ça votre jour. Et dehors ? »

« Dehors ? » fit Émory sur un ton ahuri, jouant le garçon.

« Dehors ! de l'autre côté de ces murs ? »

« Il y a un couloir. »

« Et au bout de ce couloir ? »

« Il y a d'autres chambres et d'autres couloirs et des escaliers. »

« Et puis ? »

« C'est tout. »

« Vous avez bien un jour de sortie. »

La lecture perdura jusqu'à la fin de la première scène, puis Harry et Émory relevèrent la tête, attendant la réaction d'un détenu.

En face d'eux, le silence. Ils étaient cois. Harry perçut le mouvement de tête d'Émory, inquiet quant à l'attitude à adopter. Il lui fit un clin d'œil qu'il voulut rassurant.

Finalement, quelqu'un prit la parole, d'une voix hésitante.

« Est-ce qu'ils sont en prison ? »

Harry sourit. C'était gagné pour l'association entre la fiction et la réalité.

« Ça pourrait. Qu'est-ce que tu en penses si je te dis que Sartre a présenté ça comme l'enfer ? »

« S'il y a un paradis sur Terre, c'est sûr, ici, c'est l'enfer sur Terre », intervint Akio d'une petite voix.

« Pourquoi ça ? »

Il y eut des mouvements dans le cercle, les sorciers s'échangeant des regards. Même Malefoy releva la tête, ce qui rendit Harry bêtement satisfait. L'atelier l'intéressait plus qu'il ne voulait bien l'admettre.

« L'enfer, c'est d'être proche des autres », lança quelqu'un, qu'Harry n'identifia pas de suite. Il tourna la tête, regardant Malcom, celui qui était en train de parler. « C'est dans le fait d'être presque collés dans neuf mètres carrés, de puer ensemble, de chier ensemble limite. On vit notre merde vingt-quatre heures sur vingt-quatre, tellement près qu'on finit par respirer en rythme. Limite on sait même plus si c'est l'autre qui respire ou si c'est notre respiration à nous. La misère de l'un, c'est la misère de tous. La colère de l'un, c'est la colère de tous. Quand t'en as un qui panique, tout le monde, il panique. »

Des approbations firent échos aux propos exprimés. Harry se tourna vers son stagiaire, l'incitant à poursuivre. C'était une réaction à laquelle il pouvait aisément rebondir, puisqu'elle avait été préparée.

« C'est exactement ce dont il est question dans la troisième scène, en fait », confirma-t-il, enchaînant avec un passage qui évoquait justement cette promiscuité qui rendait l'individualité ambiguë.

Le passage n'évoquant rien de nouveau, il ne suscita pas de réaction.

« Je vais vous lire un autre passage, qui est un extrait de conversation, mais prononcé ici par un seul personnage, nommé Inès. J'attends également vos réactions, pour savoir si ça vous parle autant que la première », rappela Émory.

Il commença sa lecture.

« Ah ! oublier. Quel enfantillage ! Je vous sens jusque dans mes os. Votre silence me crie dans les oreilles », lut-il avec sérieux, son ton indiquant une mise en scène.« Vous pouvez vous clouer la bouche, vous pouvez vous couper la langue, est-ce que vous vous empêcherez d'exister ? Arrêterez-vous votre pensée ? Je l'entends, elle fait tic tac, comme un réveil, et je sais que vous entendez la mienne. »

Il fit une première pause, histoire de conserver une respiration stable, puis il reprit.

« Vous avez beau vous renfrogner sur votre canapé, vous êtes partout, les sons m'arrivent souillés parce que vous les avez entendus au passage. Vous m'avez volé jusqu'à mon visage : vous le connaissez et je ne le connais pas. Et elle ? elle ? vous me l'avez volée : si nous étions seules, croyez-vous qu'elle oserait me traiter comme elle me traite ? » Il s'arrêta, respirant, inconscient de l'agitation naissante.« Non, non : ôtez ces mains de votre figure, je ne vous laisserai pas, ce serait trop commode. Vous resteriez là, insensible, plongé en vous-même comme un bouddha, j'aurais les yeux clos, je sentirais qu'elle vous dédie tous les bruits de sa vie, même les froissements de sa robe et qu'elle vous envoie des sourires que vous ne voyez pas… Pas de ça ! Je veux choisir mon enfer je veux vous regarder de tous mes yeux et lutter à visage découvert. »

Émory leva les yeux découvrant ce qu'Harry avait déjà observé depuis plusieurs lignes à présent : de l'agitation. Pour le rassurer quant à son exercice, Harry pressa doucement son épaule de la main. Il se tourna alors à nouveau vers l'assemblée, paré à accueillir les retours.

« Y'a un truc en plus du truc de tout à l'heure, là. »

« Quoi donc ? »

« On veut pas voir. On veut le silence. Parce que l'enfer, il est dans not' tête. Il nous parle. Il nous dit des trucs… qu'on veut pas entendre. Mais en même temps, on n'a pas l'choix. Si on voit pas, on nous bouffe. Faut regarder, sinon on sait pas ce qu'on va faire de nous. »

Cette fois, en guise d'approbation, les regards fuyants furent tout aussi éloquents que les murmures qui avaient suivi la première lecture.

« C'est la destruction, la prison, en fait. »

Ni Harry ni Émory n'avait besoin de les faire parler. Les mots sortaient tous seuls, comme une rivière qui suivait son cours, chacun s'exprimant à l'aveugle. On ne savait plus qui parlait, mais la connivence était à peine croyable. Ils n'auraient pas pu espérer mieux pour leur atelier.

« Les trucs dans ma tête, je sais même pas d'où i'm'viennent. Si c'est moi qui pourris d'l'intérieur ou si c'est des autres qui rentrent dans mon cerveau. »

« L'enfer, c'est les autres, en fait. »

Subitement, un bruit de chaise qui tombe résonna dans un écho métallique. Harry se redressa instinctivement, avant même d'avoir pu en situer l'origine. Un rapide balayage lui en donna l'information : Malefoy.

Il se tenait debout, sa hauteur surplombant le cercle de chaises, la sienne renversée, le dossier sur le sol et les deux pieds avant en l'air. Les têtes des autres détenus s'étaient baissées, comme s'ils craignaient une confrontation, sauf celle de Miles, qui ricanait. Harry avait-il manqué quelque chose ?

Émory, lui aussi, était sur le qui-vive. Il se tenait droit, prêt à réagir. Malefoy avança en se dirigeant vers Harry, le regard fermé, une expression de froideur sur le visage.

« L'enfer, c'est les autres ? C'est une blague ? » cracha-t-il.

Harry battit des paupières, surpris. Est-ce que le message avait été mal interprété par Malefoy ?

« En fait, non. C'est même ce que Sartre a écrit dans la dernière scène du dernier acte de sa pièce de théâtre », répondit Harry, sans perdre son calme, avant de réciter de mémoire. « Le bronze est là, je le contemple et je comprends que je suis en enfer. Je vous dis que tout était prévu. (…) Tous ces regards qui me mangent… Ha ! vous n'êtes que deux ? Je vous croyais plus nombreux. (…) Alors, c'est ça, l'enfer. (…) L'enfer, c'est les Autres. »

Malefoy éclata d'un rire effrayant.

« Ce mec devrait réécrire son œuvre. On n'a plus de frontières, ici. On est tous des êtres, pareils, sans frontières, mêlés », continua-t-il à cracher. « Si l'enfer, c'est les autres, l'enfer, c'est nous ici, c'est cet amas indistinct. Tu le sens ça, comme on est mêlés, enchaînés, ensemble comme des enfers ? Mais personne ne marchera dans ma tête, Potter. Et surtout pas toi avec tes bagatelles du siècle dernier. »

Malefoy s'était tellement rapproché qu'à présent, leurs visages se trouvaient à quelques centimètres l'un de l'autre. La haine pure suintait de tous ses pores, alors que leurs souffles se mélangeaient. Harry devait compter sur son mental pour ne pas se laisser envahir par la haine qu'il respirait. Ce n'était pas la sienne, c'était celle de Malefoy. Elle était probablement légitime, même s'il ne la comprenait pas en cet instant, mais elle ne lui appartenait pas. Et surtout, il était le garant du cadre, c'était un professionnel. Ancien ennemi de Poudlard ou pas, il devait rester maître de ses émotions.

Malefoy se rapprocha un peu plus, comme par provocation pour lui faire ressentir la promiscuité malsaine de la prison. Instinctivement, sans même savoir ce qu'il faisait, Harry posa ses mains sur les avant-bras de Malefoy, le retenant, dans une tentative d'apaisement.

« Ne fais pas ça », lui murmura-t-il, vrillant ses iris.

Il pouvait percevoir toute la tension accumulée dans ses avant-bras, ne doutant pas une seconde que sa mâchoire était également tendue à l'extrême. Il fallait qu'il se calme avant que ça ne lui retombe dessus, d'une façon ou d'une autre.

Malefoy esquissa un mouvement, comme pour le provoquer une fois de plus, mais ne s'avança plus. En revanche, Harry entendit Émory se mettre en mouvement en direction de la sortie, probablement pour aller chercher un surveillant, comme convenu dans leurs règles de sécurité préalablement discutées.

« Rassieds-toi, Émory », l'enjoignit-il, sans pour autant quitter Malefoy du regard.

« Mais… »

« Rassieds-toi, je te dis », lui répéta calmement Harry.

Il entendit Émory récupérer sa place initiale, tandis qu'un éclair de lucidité passa dans les prunelles de Malefoy. Il risquait un rapport à la direction et une note dans son dossier avec son attitude. La pression sous ses paumes s'amoindrit et Malefoy, comme électrisé, se dégagea de sa prise.

« Pourquoi tu fais ça, Potter ? » demanda Malefoy, à voix si basse qu'il fut persuadé d'être le seul à l'avoir entendu.

« Ils n'attendent que ça, que tu disjonctes », lui souffla Harry, sur le même ton. « Ils ne te rateront pas. Tu es un Malefoy, s'ils peuvent allonger ta peine, ils le feront sans sourciller. Ma présence ici, c'est une mascarade pour apaiser les esprits. »

Le regardant toujours dans les yeux, Harry ne put bientôt plus cesser de parler. Il pensait à cette justice à deux vitesses, à ce paradoxe de travailler dans un système que l'on malmène en tâchant de le contourner ou de permettre à certains de passer entre les mailles du filet.

« En-dehors, les gens commencent à se rendre compte que la Justice a été expéditive, qu'elle a voulu trouver un coupable autre qu'elle-même. Tu serais le bouc-émissaire, le parfait exemple qu'ils avaient raison. »

Il sentait le souffle de Malefoy sur ses lèvres, saccadé. Le temps était comme suspendu.

« Et toi, tu fais encore ton Sauveur, c'est ça ? » répliqua-t-il, grinçant des dents.

Harry soupira. Il n'avait pas tellement de pouvoir que cela sur la situation.

« Je suis impuissant », admit-il, sincère.

« Je suis ravi de le savoir, Potter », ricana Malefoy en reculant, la distance entre leurs corps redevenant raisonnable.

Harry prit alors conscience qu'il se moquait ouvertement de lui et avait pris au pied de la lettre ses propos : comme s'il lui avait confessé des problèmes érectiles. Désespéré, mais amusé, Harry secoua la tête et regagna sa place aux côtés de son stagiaire, et Malefoy releva lui-même sa chaise pour s'y rasseoir. La pression était retombée.

« Ce qui vient de se passer n'est pas grave », annonça Harry en reprenant la parole après quelques dizaines de secondes de silence. « C'est la preuve que ce qu'on fait ensemble vous travaille, me travaille, aussi. On fait quelque chose qui remue en analysant des textes qui nous évoquent des réalités, votre réalité. Ce n'est pas quelque chose de superficiel. »

Il s'arrêta, dévisagea les détenus qui étaient comme sonnés. Émory lui-même n'était pas dans un meilleur état. Il faudrait qu'ils en discutent en regagnant le SASD.

« Je propose que l'on arrête là pour aujourd'hui, afin que chacun puisse se remettre de ses émotions. On en reparlera la semaine prochaine. »

Les détenus se mirent lentement en mouvement, regagnant leur cellule. Les conversations ne reprirent que plus tard, alors qu'ils atteignaient le bout du couloir qui séparait la bibliothèque et leurs cellules.

Harry et Émory prirent la direction de la sortie, écoutant distraitement les babillages d'Erika alors qu'ils récupéraient leurs affaires à l'entrée. Une fois dans les bureaux du SASD, Harry prépara deux tasses de café et se laissa tomber sur une chaise.

Le silence s'éternisa, avant que le plus jeune ose prendre la parole.

« Pourquoi tu ne m'as pas laissé aller chercher un gardien ? Je croyais qu'on devait toujours respecter les règles de sécurité… pour notre propre sécurité. »

Harry soupira longuement.

« Tu as raison. Et tu as bien fait de réagir de cette façon. »

Il secoua la tête, perdant son regard au loin, par la fenêtre de la pièce.

« Je connais Malefoy depuis longtemps. On suivait nos cours ensemble à Poudlard. Enfin, la même année. J'étais chez les Gryffondor, lui chez les Serpentard. »

Sa propre voix lui paraissait lointaine, perdue à une autre époque.

« Un peu difficile de faire figure d'autorité pour garder ta crédibilité, alors », comprit Émory.

Harry opina, revenant à la réalité. Il prit alors conscience de quelque chose.

À la fin de Huis-clos, le personnage d'Inès se dégage de la prise de Garcin, qui la tenait par l'épaule et lui dit ceci : « Ne me touchez pas. Je déteste qu'on me touche. Et gardez votre pitié. Allons ! Garcin, il y a aussi beaucoup de pièges pour vous, dans cette chambre. Pour vous. Préparés pour vous. Vous feriez mieux de vous occuper de vos affaires. Si vous nous laissez tout à fait tranquilles, la petite et moi, je ferai en sorte de ne pas vous nuire. »

Son instinct lui soufflait que le coup de sang de Malefoy était lié à ce passage. L'œuvre de Sartre devait l'avoir remué et son psychisme avait développé un mécanisme de défense pour ne pas avoir l'impression de se laisser faire face à l'intrusion.

OoOoO

Ce soir-là, quand Harry rentra chez lui, du courrier l'attendait. Un exemplaire de la Gazette du Sorcier, enroulé sur lui-même, accompagné d'une note : Ils n'ont pas perdu de temps pour le publier !

C'était l'écriture de Ron. Intrigué, Harry déroula le journal. Le titre attira son regard à la seconde : La Dementor Genesis : rencontre avec notre conteur, Ronald Bilius Weasley. Harry sourit. Il en était à présent à sa cinquième interview depuis le soulèvement du mois de novembre. Son ami avait eu son heure de gloire.

L'un dans la lumière, l'autre dans l'ombre de sa chambre dans laquelle il avait fermé les stores. Cette nuit encore, Harry ne trouverait pas facilement le sommeil. Il pensait à Malefoy, à leur altercation. Aux futurs professeurs qu'il allait devoir engager pour permettre l'éducation scolaire des détenus. Pour leur donner une chance de s'en sortir.

Il n'avait pas menti à Malefoy : il était impuissant. Il avait la sensation de s'enliser lui-même dans les marécages en tentant de trouver du sens à l'existence.


J'espère que vous avez autant senti la tension que moi dans cette scène. La tension, l'électricité... Embrassez-vous, diraient certain-e-s. Mais ils n'en sont pas encore là. Laissons-les se battre encore un peu, non ? héhé

Flux énergétique de scarabée sur vous et à la semaine prochaine !
Cai.