Ce soir-là, après un souper où Vega avait dû relater tout son après-midi en long, en large et en travers à ses amies qui voulaient absolument sous savoir dans les moindres détails – jusqu'à la longueur exacte de leur baiser, compté en secondes –, les trois filles descendirent dans leur salle commune, épuisées, ne voulant rien de plus que passer une soirée tranquille dans leur dortoir. Quand elles donnèrent le dernier mot de passe et que le mur s'ouvrit devant elles, elles furent accueillies par une vision bien étrange : un Drago dépeigné, encore plus pâle qu'à son habitude, qui faisait les cent pas entre le fauteuil et la cheminée.
— Mais qu'est-ce que j'ai fait, qu'est-ce que j'ai fait ? marmonnait-il, sous les regards de Crabbe et Goyle. Je ne voulais pas...
Il s'interrompit en sentant sur lui les regards des trois nouvelles arrivées, et leva les yeux vers elles.
— Qu'est-ce que vous regardez ? cracha-t-il.
— Rien, rien, répondit rapidement Tory.
Les amies se dépêchèrent de traverser la salle commune presque vide et se rendirent dans leur dortoir, fermant la porte derrière elles. Vega se rendit au pied de son lit pour remplir le bol de croquettes de son chat – qui la remercia en se frottant contre ses jambes – pendant que Tory faisait à son tour les cent pas entre son lit et la porte, les sourcils froncés.
— De quoi vous pensez qu'il parlait ? demanda-t-elle.
Grace haussa les épaules en se laissant tomber sur son lit.
— Aucune idée. Ça ne me semble pas très important, de toute manière.
Elle sortit son dernier devoir d'arithmancie, et Vega tira vers elle son manuel d'histoire de la magie, prête à entamer la lecture du prochain chapitre. Astoria, elle, resta debout, continuant à se promener dans la chambre en marmonnant dans sa barbe. Après plusieurs minutes de ce manège, Grace posa sa plume avec un soupir sonore et pointa sa baguette vers Tory.
— Bon, t'as fini là, tu m'étourdis ! Soit tu t'assieds, soit je te lance un Stupéfix.
Tory lui tira la langue, mais alla s'asseoir sur son lit elle aussi.
— Oh, avant que j'oublie...
Elle se pencha et farfouilla quelques instants dans sa table de chevet, avant de se redresser et de lancer un roman sur le lit voisin. Vega l'attira vers elle et vit une couverture rose fluo, ornée d'une sorcière aux longs cheveux longs embrassant passionnément ce qui ressemblait étrangement à un vampire. « Amour au crépuscule, par Miranda Wonn », lut-elle.
— Pour te donner un peu d'inspiration, dit Tory en rigolant.
Pour toute réponse, Vega lui projeta son oreiller à la tête.
Pendant les prochaines semaines, Vega et Richard semblèrent devenir inséparables. Elle-même ne recherchait pas particulièrement cet effet, mais il lui était impossible de l'éviter quand ils partageaient tous leurs cours, leurs heures de détente, leurs repas.
Vega aimait bien les soirées qu'ils passaient ensemble, assis l'un contre l'autre à discuter, ou bien à faire leurs travaux ensemble, se partageant les plumes et les pots d'encre. Elle aimait par contre tout autant avoir des moments seule, avec comme seule compagnie son chat ou un de ses livres, et commençait à s'énerver quand ses amies la retrouvaient isolée dans son dortoir et l'obligeaient à sortir dans la salle commune.
Le moment qui lui tordit le plus le cœur, à sa grande surprise, fut le premier cours de divination, le lundi matin après sa sortie à Pré-au-Lard. Elle se souvint de sa bisbille avec Rionach de la semaine précédente, et se demandait à quoi ressemblerait le cours ce matin-là, pendant qu'elle grimpait l'échelle derrière Richard. Les Gryffondor étaient montés en premier, comme d'habitude, et la première chose que vit Vega et sortant de la trappe ronde fut la longue queue de cheval châtain de Rio, assise au même endroit que d'habitude, sa chaise à elle libre à sa gauche.
Elle n'eut même pas le temps de monter une marche de plus qu'une main apparut devant elle. Richard l'aida à émerger de la trappe, puis ne lui lâcha pas la main, l'entraînant avec lui vers une table libre du côté de Serpentard. Joffrey fut le prochain à entrer dans la salle de classe, et il se dirigea tout de suite vers Rionach, sans même regarder du côté de ses amis. Apparemment, une entente avait été faite entre les garçons avant le début du cours, sans la connaissance de Vega.
Déçue, celle-ci s'assit à côté de son copain, sortant ses affaires de son sac. Elle vit Rionach se tourner vers elle, mais quand elle croisa son regard, la Gryffondor lui tourna le dos froidement, et ne la regarda plus de toute la période. Vega voulait se lever, lui expliquer qu'elle aurait bien voulu continuer à travailler en binôme avec elle, mais chaque fois qu'elle se tournait vers la Gryffondor, Richard lui prenait la main, lui chuchotait quelque chose à l'oreille ou lui posait une question pour qu'elle reporte son attention sur lui.
La semaine suivante, Vega joua du coude pour atteindre l'échelle argentée avant tous ses camarades de Serpentard, montant en premier après les Gryffondor. Mais quand elle émergea dans la classe et regarda vers leur table, ce fut pour y voir non pas Rionach, mais un garçon à lunettes. La jeune fille se trouvait dans le groupe de Gryffondor, entourée par ses amies. Elle ne leva pas les yeux quand Vega entra dans la classe, continuant sa discussion comme si les deux filles ne se connaissaient pas du tout.
Le cœur dans les talons, Vega laissa donc Richard lui attraper la main et l'entraîner vers leur table de la semaine précédente, prête à endurer un autre cours de divination loin d'être aussi amusants que ceux-ci l'avaient déjà été.
Le premier match de Quidditch de l'année, la traditionnelle partie contre Gryffondor, eut lieu un matin frisquet de novembre. Vega pensait que ses amies ne voudraient pas y aller, vu leurs essais ratés pour faire partie de l'équipe, mais Tory semblait avoir oublié ses désastreuses aventures avec une batte et insista pour que ses camarades de dortoir se dépêchent à se préparer.
— C'est l'occasion de voir Drago à l'œuvre ! fanfaronnait-elle dans le dortoir.
Quand elle s'enferma dans la salle de bain, Vega se tourna vers Grace, qui était lentement en train d'enfiler ses chaussettes.
— Tu es sûre que tu veux y aller ? demanda-t-elle. Si tu préfères éviter, on peut dire à Tory que tu es malade...
Grace rit.
— C'est gentil, mais non. C'est pas la fin du monde, ce qui s'est passé avec mon frère, et ça change en rien mon envie de voir ma maison gagner.
Vega grimaça, mais finit de se vêtir et suivit ses amies jusque dans la Grande Salle. L'équipe de Serpentard n'était déjà plus à sa table, mais celle de Gryffondor était toujours à la sienne. Vega vit Rionach parler à Ginny, habillée en uniforme rouge, et se demanda comment les deux filles se connaissaient, n'étant pas dans la même année.
— Aha, tu as vu Weasley ? demanda Tory en s'installant à côté d'elle.
— Lequel ? fit Grace, haussant un sourcil. Au cas où t'avais pas remarqué, ils se reproduisent comme des gnomes de jardin, il y en a quatre a la table.
— L'ami de Potter.
Vega fixa son regard sur Ron, et vit que celui-ci avait le visage blanc comme un drap. Elle se souvenait de la chanson qu'avaient composée ses camarades de maison à son sujet, l'année précédente, et ne lui enviait pas du tout sa position.
Un peu avant dix heures, les filles quittèrent la Grande Salle et commencèrent la descente vers le terrain de Quidditch, avec le reste de l'école. Tout le monde semblait vêtu de rouge ou de vert – et beaucoup plus souvent de rouge que de vert. Elles étaient plus ou moins à mi-chemin quand quelqu'un appela :
— Grace !
Les trois filles s'arrêtèrent et virent Alex Harper qui courait vers elles, en uniforme, son balai à la main.
— Je suis content de t'avoir croisée avant le début du match, dit-il en arrivant à leur hauteur. Écoute, je ne te l'avais pas encore dit, mais je suis vraiment désolé d'avoir été pris à ta place. Tu méritais le poste, et ce n'est pas comme ça que je voulais l'obtenir...
Grace lui posa une main sur le bras avec un sourire.
— Ne t'en fais pas, Alex, dit-elle. Je sais que ce n'est pas de ta faute. Tu joues aujourd'hui ?
— Ouais, ils m'ont demandé de venir, un truc de dernière minute.
— Comment ça se fait ? interrompit Astoria. Où est Drago ?
Harper haussa les épaules.
— Aucune idée. Mais l'équipe a quand même espoir, les Gryffondor doivent prendre un Poursuiveur de rechange qui n'a aucune expérience. Bell est à Ste Mangouste.
— Qu'est-ce qu'elle a ? demanda Vega avec curiosité, reconnaissant le nom de la Poursuiveuse.
Une fois de plus, Harper haussa les épaules et, avec un signe de la main aux filles, repartit vers les vestiaires.
Les trois filles se regardèrent, incertaines, pendant que les retardataires les contournaient à la course, se pressant pour prendre leur place dans les gradins avant le lancer du Souafle. Vega fut finalement celle à dire ce qu'elles pensaient toutes :
— Est-ce qu'on retourne au château ?
Tory haussa les épaules – maintenant qu'elle savait que son Drago chéri ne serait pas en uniforme, son intérêt pour l'événement s'était considérablement amenuisé – et Grace hocha la tête, un air décidément soulagé sur le visage. Elles firent demi-tour au moment où un hurlement se fit entendre du terrain derrière elles, signe que les équipes venaient d'entrer dans le stade. Avec une dernière pensée souhaitant de la chance à Serpentard – elle espérait le meilleur à sa maison, quand même ! –, Vega poussa la grande porte et entra dans la chaleur du Hall.
Il était rare qu'elle voie le château aussi vide. Malgré son désintérêt pour le sport, ses amies la traînaient la plupart du temps aux matchs – même à ceux dans lesquels Serpentard ne jouait même pas ! – et, quand elle réussissait à les éviter, c'était pour cause de devoirs et elle passait l'après-midi à la bibliothèque ou dans sa salle commune. Elle devait avouer que le château, vide de ses centaines d'occupants habituels, semblait un peu étrange.
— Qu'est-ce qu'on fait ? demanda Tory, sa voix résonnant un peu dans le hall vide
— Vous croyez que le déjeuner est toujours servi ?
Elles traversèrent rapidement le hall et entrèrent dans la grande salle, mais virent rapidement que les quatre grandes tables avaient été vidées de leurs victuailles et de leurs assiettes. Elles devraient attendre le dîner. Grace fronça le nez et Astoria dit :
— Ma sœur m'a dit qu'elle était allée chercher une collation directement dans la cuisine une fois.
— Dans la cuisine ? Elle t'a dit comment la trouver ?
— Daphné ? rit Tory. Tu la vois vraiment me dire quelque chose d'autre que « sors de ma chambre, petite tache » ?
— Je crois qu'elle est près de la salle commune de Poufsouffle, intervint Vega. Papa m'a raconté qu'il y allait souvent l'année où il sortait avec une Poufsouffle.
Grace fit une grimace à l'idée d'un Serpentard en couple avec une Poufsouffle, mais elles décidèrent de partir à la recherche de la cuisine. Ça leur ferait quelque chose à faire.
Quand elles sortirent de la grande salle pour rejoindre les escaliers des cachots, où elles savaient que la salle commune de Poufsouffle se trouvait aussi, elles virent Drago Malefoy, qui se dirigeait, lui, vers les étages supérieurs. Il n'avait l'air ni malade ni blessé, Vega ne voyait aucune raison logique pour laquelle il aurait décidé de rater le match de la journée. Visiblement, elle n'était pas la seule à se faire les mêmes réflexions ; Tory aussi s'était arrêtée en chemin et suivait le blond du regard.
— Qu'est-ce qu'elles font avec lui ? demanda Grace à voix basse.
Ce ne fut qu'à ce moment que Vega remarqua les deux jeunes filles qui le suivaient, la première à la peau noire comme l'ébène, la seconde encore plus blonde que les Greengrass. Elles portaient toutes deux des robes de Serpentard - Vega croyait les reconnaître de la répartition du début de l'année - et avaient l'air grognonnes, comme si elles auraient grandement préféré être ailleurs.
— Ah finalement, j'ai trouvé quelque chose de plus intéressant à faire, dit Astoria avec un sourire en coin, avant de partir elle aussi vers les escaliers, la cuisine oubliée.
Tory et Grace échangèrent un regard exaspéré.
— Elle est ridicule…, marmonna Grace.
Mais elles suivirent leur amie, la rattrapant alors qu'elle commençait à gravir les marches. Drago et les deux fillettes avaient déjà presque deux étages d'avance – ils montaient à toute vitesse, comme si le temps pressait.
— Peut-être qu'ils vont juste à la bibliothèque, proposa Vega, essoufflée à force de grimper les marches quatre à quatre. Je ne vois pas ce qu'il y a de si intéressant à ça...
— Personnellement je trouve ça louche, ajoute Grace. Après ce qu'on a entendu après Pré-au-Lard, et puis…
Avant que Grace ne puisse leur dire ce qu'elle soupçonnait, elles débouchèrent sur le palier du septième étage... face à Drago, qui les dévisageait. Tory rougit et baissa les yeux, mais Grace continua à regarder le jeune homme droit dans les yeux.
— Qu'est-ce que vous faites dans le château ?
— On voulait juste… euh…, bégaya la blonde, les joues incandescentes.
— On n'avait pas envie d'aller voir le Quidditch, répondit Grace d'une voix aussi posée que celle du garçon. On n'a pas le droit ?
Drago haussa un sourcil sans rien dire. Les deux fillettes semblaient attendre derrière lui, appuyées contre le mur sans bouger. Vega finit par passer un bras autour du cou de Tory en souriant au préfet.
— On a décidé de faire un tour à la bibliothèque. Tu viens Grace ?
Cette dernière resta figée un instant, regardant le préfet de la tête aux pieds, puis se tourna pour suivre ses amies. Drago les suivit des yeux jusqu'à ce qu'elles tournent le coin, puis fit volte-face.
Vega s'arrêta également et se plaça face à Grace.
— C'était quoi, ça ?
— Drago est venu chez nous, cet été, et il a parlé longtemps avec Theo, expliqua Grace à voix basse. Ça avait l'air sérieux et... et inquiétant. Theo n'a jamais voulu me dire de quoi ils avaient parlé, mais j'ai vu Drago montrer quelque chose sur son avant-bras, et avant de partir il a dit quelque chose sur l'allée des Embrumes...
Les trois filles se regardèrent un moment, puis Tory éclata d'un rire aigu, mal à l'aise.
— Es-tu en train de dire que Drago est un... non, impossible !
Grace haussa une épaule.
— Peut-être, peut-être pas.
— Non mais vraiment !
Astoria avait toujours les joues rouges, mais d'énervement, cette fois. Elle foudroyait son amie du regard.
— Juste parce que ton père est un Mangemort, et que ton frère est un salaud, ça ne veut pas dire que tout le monde est pareil. Drago est quelqu'un de bien, je le sais !
Grace semblait sur le point de répondre, et le regard de Vega passait de l'une à l'autre de ses amies, mal à l'aise, mais la brune finit par jeter un coup d'œil à sa montre.
— Finalement je retourne au dortoir, dit-elle d'une voix froide, sans regarder Tory. À plus.
Alors qu'elle disparaissait au bout du couloir, Vega regarda Astoria et soupira. Celle-ci rencontre son regard fermement, les lèvres serrées.
— Quoi ?
Quelques heures plus tard, quand Vega et Tory redescendirent dans leur salle commune, la partie de Quidditch était terminée. L'ambiance n'était pas à la célébration chez les vert et argent, alors Vega et déduisit qu'ils avaient perdu.
— Tu as vu la fille Weasley rentrer dans le commentateur à la fin ?
Vega se tourna pour voir deux petites Serpentard entrer dans la salle commune, discutant du match auquel elles venaient d'assister – le premier de leur scolarité – et portant toujours des rosettes vert et argent. Une fillette à la peau noire comme l'ébène, l'autre plus blonde que les Greengrass. Elles avaient toujours les joues rosies par le froid. Vega fronça les sourcils et s'approcha d'elles, les interceptant avant qu'elles ne tournent dans le couloir menant aux dortoirs des filles.
— Excusez-moi, étiez-vous avec Drago Malefoy ce matin ?
La noire leva les yeux au ciel.
— Non, comme tu peux voir, on était au Quidditch, comme tout le monde.
Sans un regard de plus, elle contourna Vega, mais celle-ci l'ignora, perdue dans ses pensées. Si elle disait la vérité et qu'elles avaient été dehors, qui avait-elle vu avec Drago tout à l'heure ? Grace avait-elle dit vrai, leur préfet était-il en train de manigancer quelque chose ?
Elle se passa une main sur le visage en regardant Astoria entrer dans leur dortoir. Une chose à la fois. Première étape : réparer les pots cassés entre ses deux meilleures amies.
