Chaque année, quand la première neige tapissait le château, ses habitants semblaient retomber en enfance et il n'était pas rare de voir des dizaines d'élèves de tous les âges, emmitouflés de la tête aux pieds, sortir s'amuser dans le froid. L'année 1996 ne fit pas exception à la règle : le dernier dimanche de novembre, quand le château se réveilla, ce fut pour trouver un épais tapis blanc sur toute la cour. Les élèves chanceux qui n'avaient pas de devoirs – et ceux qui avaient simplement décidé de ne pas les faire – se précipitèrent dehors dès leur déjeuner avalé.

Vega, Grace et Astoria – dont la bisbille du mois précédent n'avait duré que quelques heures, heureusement – étaient restées au chaud dans la salle commune, leurs travaux de sortilèges éparpillés sur la table devant eux. La salle était presque vide, et les filles de quatrième année en avaient profité pour s'approprier la table la plus rapprochée de la cheminée, habituellement occupée par un groupe de septième année.

Elles travaillaient presque en silence depuis une heure, silence entrecoupé dans la dizaine de dernières minutes par les soupirs de plus en plus sonores de Tory. Finalement, celle-ci ferma son manuel avec un claquement qui fit sursauter ses deux voisines et dit :

— Il fait trop beau pour rester enfermées. Je vais dehors. Vous venez ?

Vega se tourne vers la fenêtre artificielle, qui montrait un magnifique ciel bleu, sans un seul nuage à l'horizon, illuminant la forêt a l'air féérique sous la nouvelle neige et le lac gelé. Il ne lui en fallut pas plus pour qu'elle décide elle aussi de ranger ses plumes et de suivre Tory vers le dortoir enfiler ses bottes. Quand elles ressortirent, parées pour l'hiver avec leurs foulards, leurs tuques et leurs mitaines, Grace n'avait pas bougé, toujours assise devant la cheminée à gratter le parchemin déjà noirci d'encre.

— Qu'est-ce que tu fais ? demanda Tory.

— Je reste au chaud et au sec, répondit Grace sans lever la tête. La neige, très peu pour moi.

Vega et Tory se regardèrent, et se firent un clin d'œil. D'un geste de sa baguette, Tory obligeait le manuel de Grace à se fermer et ses parchemins à se ranger, pendant que Vega la prenait par le bras, la tirant vers le dortoir en ignorant ses protestations. Elle l'obligea à enfiler ses vêtements d'hiver – sacrément plus beaux que les siens, et peu adaptés à jouer dans la neige, elle devait l'avouer – et elles retrouvèrent Tory dans la salle commune.

— Prêt à aller jouer un peu ? demanda Tory en tapant des mains gantées.

Grace se contenta de la foudroyer du regard.

Elles montèrent rapidement jusqu'au hall et sortirent dans l'air frais. Partout autour de l'entrée, des petits groupes d'élèves, toutes maisons confondues, jouaient dans la neige. À droite, un trio de Serdaigle était en train de construire un immense bonhomme de neige, faisant léviter une carotte pour faire le nez. Un peu plus loin, une petite dizaine de jeunes se livraient une bataille de boules de neige sans merci.

Quand l'une des combattantes reçut une boule de neige en plein derrière la tête et éclata de rire, Vega reconnut Rionach. Elle sourit et eut envie de lui faire remarquer sa présence, mais avant qu'elle ne puisse faire un pas, Tory l'appela.

— Ici, les filles !

Astoria avait trouvé un coin de neige toujours vierge, au pied du mur du château, et dès qu'elle vit que ses amies l'avaient repérée, elle se laissa tomber à la renverse dans la neige fraîche, faisant aller ses bras et ses jambes avec enthousiasme, comme quand elle avait cinq ans. Vega se joignit rapidement à elle par terre, faisant son propre ange dans la neige aux côtés de celui de son amie, mais Grace resta debout, appuyée contre le mur les bras croisés, ses bottes en cuir posées sur le coin le moins enneigé qu'elle avait trouvé.

Au bout de quelques minutes, ses cheveux blonds dégoulinant déjà de neige fondue, Tory se redressa et regarda Grace.

— T'es nulle, Nott ! appela-t-elle. Viens profiter un peu de ta jeunesse pendant que tu le peux encore !

— Je préfère agir comme la jeune femme bien élevée que je suis, Greengrass, rétorqua Grace en fronçant le nez.

Tory grogna et plongea ses mains dans la neige.

— Non ! dit Grace, un air paniqué sur le visage. Tory, je t'interdis de –

Mais elle ne l'écouta pas et, avec un sourire malicieux, envoya une boule de neige bien formée directement sur l'épaule de son amie. Celle-ci explosa, envoyant des flocons partout, dans les cheveux de Grace et sur sa longue cape de velours vert sombre. La jeune femme bien élevée plissa les yeux, se pencha, et jeta à son tour d'immenses poignées de neige vers Tory.

Avec un cri mêlé à un éclat de rire, cette dernière se leva en s'ébrouant. Vega se joignait à elles, se plaçant entre ses deux amies, prête à parer toute attaque.

Bientôt, leur coin de neige vierge ne l'était plus du tout. Les anges de Vega et de Tory avaient disparu depuis longtemps, piétinés ou transformés en boules de neige.

Les trois filles étaient étendues sur le dos côte à côte, des sourires identiques sur le visage, tentant de reprendre leur souffle, quand une voix les fit sursauter.

— GRACE NOTT !

D'un seul mouvement, elles se levèrent toutes les trois, se rapprochant instinctivement l'une de l'autre en voyant Theodore s'approcher à toute vitesse, les traits tordus de rage. En arrivant face à elles, il agrippa Grace par le bras et la tira vers elle, ne jetant même pas un regard à ses amies.

— Qu'est-ce que tu fais à jouer ici comme une enfant, comme une Moldue ?!

Theodore ne faisait aucun effort pour garder la voix basse, et Vega voyait les élèves qui les entouraient toujours arrêter de jouer et se tourner vers le groupe de Serpentard, murmurant entre eux. Elle aperçut du coin de l'œil Rionach se tourner vers elle, mais n'osa pas rencontrer le regard de la Gryffondor. Elle gardait les yeux fixés sur le bout de ses bottes.

— Tu es une Serpentard, Grace. Une Nott !

— Tu me fais mal, Theo, gémit Grace avec une grimace, tendant de défaire la poigne de son frère.

— Et toi, tu me fais honte. Tu fais honte à notre nom. Tu fais honte à notre père.

Sans un mot de plus, et toujours sans adresser un regard à Vega ou Astoria, il repartit vers l'entrée au château, tirant sa sœur derrière lui. Les deux autres filles couraient presque derrière eux tellement Theodore avançait vite sous le coup de la fureur. Vega espéraient rencontre un professeur, n'importe quel adulte – même Trelawney aurait fait l'affaire –, mais les cachots étaient déserts. Ils entrèrent dans la salle commune sous les regards étonnés des quelques élèves qui s'y trouvaient, et Theodore se rendit jusqu'à la porte du dortoir de sa sœur, la projetant à l'intérieur.

— Et ne me refais plus ça ! cria-t-il avant de claquer la porte.

Il fit volte-face et sortit du couloir, bousculant Vega et Tory au passage. Celles-ci ne lui prêtèrent pas attention et se précipitèrent dans leur chambre. Grace avait jeté sa cape sur son lit et faisait les cent pas au pied de celui-ci, peignant ses doigts dans ses cheveux détrempés et détachés. Elle tourna un visage pâle vers ses amies quand elles passèrent la porte et leur sourit faiblement.

— Je suis désolée, dit-elle.

Tory et Vega se regardèrent, perplexes.

— Désolée pour quoi ? demanda Tory. Ça serait à ton frère de s'excuser.

Elle haussa une épaule, et son t-shirt se déplaça, laissant apercevoir des débuts de bleus aux endroits où Theodore avait tenu sa sœur. Vega traversa le dortoir en trois grands pas et attrapa doucement le bras de son amie, tenant le chandail baissé, histoire de voir les marques.

— Grace, il faut que tu parles à quelqu'un ! s'exclama-t-elle. C'est pas normal, ce qu'il te fait.

Grace recula brusquement, retirant son bras et le couvrant à nouveau.

— Ce n'est rien, dit-elle d'une voix sèche. Theo avait raison, ce n'était pas un comportement digne d'une Nott que j'avais tout à l'heure. Maintenant que papa est parti, c'est à nous deux de maintenir la réputation de la famille. Vous ne pouvez pas comprendre.

Sans regarder ses amies, elle empoigna le devoir qui avait été interrompu quelques heures plus tôt et s'assit à son bureau, dos à la porte.

— J'aimerais être seule maintenant, merci.

— Mais Grace –

— Je dois finir mes devoirs, Tory. Sans interruption cette fois, s'il te plaît.

Tory ouvrit la bouche, désirant visiblement continuer à insister auprès de son amie, mais Vega secoua la tête et la tira vers la sortie, fermant la porte derrière elles.

— Ça ne sert à rien en ce moment, dit Vega à voix basse en se dirigeant vers la salle commune. On continuera à essayer plus tard.

Le lendemain, après son dernier cours de l'après-midi, Vega dit à Tory et Grace qu'elle allait les retrouver dans le dortoir, et partit au trot dans la direction opposée. Elle grimpa jusqu'à l'infirmerie, qui était libre mis à part Pomfresh, alors elle se rendit tout de suite dans le bureau de l'infirmière.

— Mademoiselle King, dit-elle en levant les yeux du magazine qu'elle était en train de lire. Comment puis-je vous aider aujourd'hui ?

— Je me demandais si je pourrais prendre un peu de Pimentine, je semble avoir attrapé froid…

L'infirmière sourit en se levant.

— Avec la neige qui a attiré tout le monde dehors hier, c'est une véritable épidémie, je ne donne presque que ça depuis ce matin.

Elle disparut dans son bureau chercher le flacon de sirop.

Vega n'avait pas complètement menti, elle avait effectivement le nez qui coulait depuis qu'elle s'était levée, mais elle avait déjà survécu à bien pire. Non, elle était venue voir Pomfresh avec un autre objectif en tête.

Pendant qu'elle attendait dans l'infirmerie vide, la porte s'ouvrit, laissant entrer une jeune fille rousse. Celle-ci se plaça vis-à-vis le lit voisin, et s'adressa à Vega :

— Pomfresh est là ?

— Elle est partie chercher la Pimentine.

Le silence retomba entre les jeunes filles, et Vega regretta amèrement leur enfance, quand elles avaient été bonnes amies. Leurs pères travaillaient ensemble au ministère et les filles ayant un an seulement de différence, s'étaient trouvé des atomes crochus dès leur première rencontre, chacune des deux ravie d'avoir une autre fillette avec laquelle jouer.

Vega avait espéré que cette amitié se poursuivrait à Poudlard, mais quand elle avait été répartie à Serpentard, Ginny n'avait plus eu l'air de vouloir la connaître. Rigel lui avait bien raconté ce qu'avait vécu la plus jeune des Weasley pendant sa première année, mais Vega n'avait jamais compris pourquoi sa répartition avait mené à leur rupture. Alors elle s'était rapprochée de Tory, de Grace et des autres Serpentard, et n'avait plus vraiment parlé à la Gryffondor.

L'infirmière revint alors, une bouteille de liquide rouge fluo dans une main et un verre dans l'autre.

— Mademoiselle Weasley ! Êtes-vous ici pour –

— De la Pimentine aussi, comme Vega, répondit-elle avec un sourire en coin. Harry nous a gardés dehors pendant des heures hier, il faisait froid sur les balais.

Grommelant contre ce fichu sport, Pomfresh fit venir un second verre vide d'un geste de sa baguette et en servit un à chacune des filles. Ginny avala aussitôt le sien, et Vega l'imita, grimaçant en sentant le liquide épicé lui descendre dans l'estomac. Elle reposa son verre sur le bureau de l'infirmière, mais ne fit pas demi-tour. Cette dernière finit par lui demander si elle pouvait faire autre chose pour l'aider.

— Oui justement, est-ce que vous auriez de la crème pour faire disparaître les bleus ?

— C'est pour quelle raison ? demanda Pomfresh en sortant un petit flacon de son bureau.

C'était le moment ou jamais. Elle pouvait parler des Nott, expliquer la situation à l'infirmière. Grace lui en voudrait pendant quelque temps, mais c'était pour son bien. Elle finirait par le voir, non ?

Mais Ginny était toujours là. Vega se tourna, et vit la rousse qui la regardait d'un air curieux. Alors elle se dégonfla.

— Je me suis frappée contre mon lit ce matin. Ici, dit-elle en indiquant le haut de sa cuisse, pour ne pas qu'on lui demande de montrer sa blessure.

Pomfresh lui tendit le petit pot de crème avec comme instructions d'en étendre deux fois par jour sur le bleu, au lever et au coucher, et de revenir la voir dans trois jours si celui-ci n'avait pas entièrement disparu. Vega la remercia avant de sortir de l'infirmerie derrière Ginny. Les anciennes amies se souhaitèrent une bonne fin de journée avant de repartir chacune dans des directions opposées.

Vega pensait retrouver ses deux amies ensemble dans la salle commune, mais Astoria était assise seule à côté de l'aquarium, son dernier roman entre les mains. Son visage se rompit d'un large sourire quand elle aperçut la fumée qui s'échappait des oreilles de la brune, malgré les cheveux qu'elle avait tenté de placer dessus.

— Grace est où ? dit rapidement Vega, avant que Tory ne puisse faire un commentaire.

Celle-ci indiqua la direction du dortoir d'un signe de la tête, et Vega s'y rendit aussitôt. Grace était assise sur son lit, absorbée dans des calculs d'arithmancie compliqués. Vega s'assit au bout du matelas, et son amie leva les yeux d'un air interrogateur, mais sans sourire. Elle sortit le flacon de crème de sa poche et le lui tendit.

— Pour tes bleus, dit-elle. Matin et soir.

Grace se redressa, les yeux écarquillés.

— J'ai rien dit, expliqua Vega à toute vitesse. Pomfresh croit que c'est pour moi.

La jeune Nott se détendit et posa le flacon sur sa table de chevet.

— Tant mieux, dit-elle, sans regarder Vega. Je ne veux pas en parler à qui que ce soit.

— Mais Grace –

À qui que ce soit ! répéta Grace.

Elle se replongea dans son devoir sans dire un mot de plus, et Vega finit par se lever et ressortir de la chambre. Dans la salle commune, Tory la regarda approcher, les sourcils haussés d'un air interrogateur. Vega secoua la tête. Non, il n'y avait toujours rien à faire.

Les choses ne revinrent pas à la normale avant les vacances de Noël. Sans couper tous les liens avec ses amies, Grace gardait dorénavant ses distances. Elle ne travaillait plus avec elles en cours, faisait ses devoirs en leur compagnie, mais préférait manger seule. Lors du dernier match de Quidditch de Serpentard, elle n'en avait même pas parlé, même au retour de Tory et Vega, qui y étaient allées seules. Ces dernières n'avaient plus mentionné Theodore une seule fois depuis la fin du mois précédent pourtant, mais le mal semblait être fait.

Leur dernier cours de l'année 1996 était une leçon de botanique. Heureusement pour eux, la classe de deuxième année qui les précédé avait déjà creusé un chemin vers la serre dans la neige fraîche tombée la veille. Vega s'était installés à la grande table avec Tory, face à Richard et Joffrey. Grace s'était mise quelques tables plus loin, avec Harper et deux Serdaigle.

— Pour ce tout dernier cours avant les vacances, on va s'amuser un peu, qu'est-ce que vous en dites ? commença la professeure Chourave à l'avant de la classe. Pas de plantes puantes ou dangereuses aujourd'hui, non ; cette fois, c'est vous qui allez créer les fleurs.

Elle leur montra le geste et la formule, puis les laissa faire, leur disant de laisser libre cours à leur imagination.

— Impressionez-moi !

Pendant plusieurs minutes, on n'entendait dans la classe que la petite vingtaine de jeunes adolescents qui disaient « Orchideus » avec plus ou moins d'enthousiasme et d'intérêt. Astoria fouettait sa baguette de droite à gauche, répétant la formule, jusqu'à ce qu'on mouvement particulièrement violent envoie une rose fraîchement créée dans le visage de Vega.

— Oh ! s'exclama Tory en tendant la main pour récupérer sa fleur. Excuse-moi !

— Attention, Greengrass, c'est moi son copain, c'est à moi de lui donner des fleurs ! blagua Richard.

Vega lui envoya la tulipe qu'elle venait de faire apparaître en lui tirant la langue.

Pendant l'heure qui suivit, ils s'amusèrent à créer des fleurs et des bouquets plus amusants – ou ridicules – les uns que les autres. Richard et Vega entrèrent en compétition avec Tory et Joff, chacun essayant de créer la plus longue chaîne de fleurs possible. Alors que la dernière tentative de Joffrey commençait à toucher le sol, au bout de la table, la professeure Chourave s'approcha de leur table avec un sourire.

— Très bien, monsieur Fawley, dit-elle en soulevant les longues tiges. Voyez si vous ne pouvez pas changer de couleur en pleine chaîne.

Joffrey grimaça de concentration, mais ses fleurs restèrent obstinément blanches.

À la fin du cours, le plancher de la serre était parsemé de fleurs et de pétales de toutes les couleurs. Autour de certaines tables, les étudiants en avaient jusqu'aux chevilles. Chourave balaya sa baguette devant la salle, visant comme elle l'aurait fait un aspirateur, et toutes les plantes qui avaient été créées au courant de l'heure disparurent.

— Maintenant, vous pourrez aider vos parents à décorer pour le réveillon ! dit la professeure. Passez d'excellentes vacances, on se revoit en 1997 !

La serre s'emplit du bruit de tabourets qui frottaient contre le sol alors que les élèves se pressaient vers la porte, heureux d'être libres pour les deux prochaines semaines. Vega et Tory regardèrent vers la table de Grace, mais celle-ci avait déjà disparu. Richard s'approcha de Vega et lui prit la main. Il tenait une orchidée violette, et la lui glissa derrière l'oreille.

— Pour que tu ne m'oublies pas pendant les vacances.

Vega se hissa sur la pointe des pieds et l'embrassa doucement.

— Jamais.