4.
Un couple se disputait quelques tables plus loin, l'homme parlait avec rapidité, sans respirer, ne laissant jamais la femme intervenir, dès qu'elle tentait de placer quelques mots, il reprenait plus agressivement et reprenait sa crise. Il utilisait des mots compliqués dans un ton violent, de temps à autres il éructait un juron. La fille tentait de temps à autres d'apaiser l'homme ou de justifier le comportement d'une personne, mais le jeune en colère continuait à verser sa bile sur la table. Il était à deux doigts d'hurler.
Bjorn, l'oeil vitreux, fit tourner la bière tiède dans l'échoppe. Il soupira bruyamment. La femme du petit couple augmenta le ton de sa voix et jeta son bol de soupe sur son compagnon de route. Bjorn, qui avait une magnifique vue, sur les perturbateur, esquissa un petit sourire las.
– Sales gosses.
L'homme se leva, le visage rouge de colère, il se saisit du poignet de sa femme et leva une main, prêt à sévir. Il s'apprêta à lui asséner une gifle monumentale, mais c'était sans compter sur le chevalier de la table d'à côté – celui-ci s'était levé à la vitesse d'un battement de paupière et avait bloqué le mouvement. Evitant la gifle qui s'était préparée.
– Jeune homme, je vous demanderai de quitter l'établissement, sur le champ ! souffla Bjorn, la mâchoire serrée.
Le jeune ouvrit la bouche, prêt à riposter avec véhémence, mais il ne pipa mot : la porte venait de s'ouvrir avec fracas. Un coursier impérial, la face ruisselante de sueurs, reprenait son souffle dans le cadre de la porte. Il se tenait les flancs, haletant.
– Que se passe-t-il, Danel ?
La servante de l'auberge s'était déplacée auprès du coursier essoufflé, celui-ci réprima un sanglot qui lui monta à la gorge, mais déjà des larmes coulaient sur ses joues creuses.
– L'Empereur Sil'Afian a été assassiné cette nuit.
– Comment ?
– Des guérisseurs ont tenté de le ranimer, mais la coupure était trop profonde, il s'est noyé dans son sang…
– Ce n'est pas possible, Bjorn sentit ses jambes trembler. L'Empire s'était enfin remis des derniers évènements, Edwin régnait au Nord, Sil'Afian ici. Tout était parfait. Le chevalier ferma les yeux, inspirant profondément. Il dépassa le seuil de l'auberge et alla chercher son cheval dans l'écurie. Il devait se rendre utile. Mais que pouvait-il bien faire ? D'un mouvement souple, il se hissa sur sa monture. Perdu. Qui pouvait-il rejoindre ? Peut-être qu'une équipe se mettait en place pour rechercher le coupable de ce meurtre, ou était-il déjà au courant ?
– Fabuleux, il ne manquait plus que ça.
Le conseiller de l'Empereur se tenait au seuil d'une maison, se frottant les tempes et en lâchant un immense soupire. Gando, petit, sombre de peau, portait une tunique vêtue à la hâte, et ses cheveux, d'habitude parfaitement tressés, formaient un tas étrange. Des membres de la garde l'accompagnaient sans arrêt et ils semblaient dans le même état de fatigue intense. De choc.
Bjorn fit ralentir son destrier à la vue de Gando, le chevalier fronça les sourcils, un mauvais pressentiment lui pesait sur le coeur. Que faisaient ces gens-là devant la maison de Duom Nil' Erg ? Que voulaient-ils au vieil analyste ? Le coeur de Bjorn manqua un battement, la jeune fille qui sortit du bâtiment les yeux humidifiés, il la reconnut dès que le premier rayon de soleil éclaira son visage : Ewilan. Elle ne le remarqua pas dans un premier temps, se tournant vers le conseiller pour partager quelques mots avec lui. Bjorn se laissa glisser hors de son cheval et garda ses distances, ne voulant pas interférer dans ce qu'il ne le regardait pas. Ewilan finit l'échange avec le conseiller, celui-ci reprit le chemin avec ses gardes. La jolie dessinatrice fixa le sol, elle avait retenu ses larmes, Bjorn le savait. Il s'approcha doucement vers elle et posa une main sur son épaule. Elle sursauta, ses grands yeux violets s'écarquillèrent.
– B-Bjorn ! Elle se jeta à son cou et se permit de pleurer, comme une enfant. Le chevalier un peu perdu passa une main dans les cheveux d'Ewilan et lui frotta le dos.
– Que se passe-t-il ? demanda-t-il avec douceur, il la serra un peu plus dans ses bras quand elle laissa échapper un sanglot.
–Excuse-moi Bjorn, elle reprit lentement contrôle de ses larmes, elle essuya son visage et sourit au géant. Celui-ci desserra son emprise, permettant à Ewilan de reculer. « C'était juste un élément de trop» soupira-t-elle.
Elle fit entrer son ami dans l'échoppe de l'analyste - il n'était d'ailleurs pas à voir.
– Quelque chose est arrivé à Duom. Ce n'était pas une question mais une certitude, et quelque chose de grave.
– Il est mort dans son sommeil, murmura Ewilan, elle se frotta une nouvelle fois les yeux. « Il n'était pas tout jeune, c'était un âge respectable…, mais avec l'assassinat de Sil'Afian, je n'ai pas tenu le choc. »
Bjorn se tut. Assimilant la nouvelle. Le vieux Duom était mort, l'analyste. Bjorn s'assit sur un fauteuil et planta sa tête dans ses mains, soupirant longuement. Il releva le regard quand Ewilan lui posa une main réconfortante sur l'épaule. C'est seulement là que le chevalier prit conscience des changements profonds qui avaient changé la petite Ewilan.
Le géant posa son immense doigt sur le ventre rebondi de la jeune dessinatrice. Un doux sourire éclaira son visage :
– Alors ? Comme ça on ne prévient pas tonton Bjorn !
Ewilan rit doucement.
– J'attends toujours que Salim rentre pour lui faire part de la nouvelle de vive voix, tu imagines donc que je ne pouvais pas l'annoncer à tonton Bjorn avant de le dire à papa Salim, non ?
– C'est évident, il sourit. Félicitations, Ewilan.
Elle lui rendit son sourire. Elle se plaça derrière le comptoir de l'analyste et fouilla dans les premiers tiroirs.
– Gando m'a demandé de reprendre la tâche de Duom, le temps que les choses se tassent. La plus jeune analyste du pays, il a rajouté comme pour me convaincre.
Ewilan secoua la tête, visiblement agacée. Cela lui importait peu d'être la plus jeune de telle chose ou telle chose. Elle était Ewilan. « J'ai accepté de m'occuper de ça durant les semaines à venir, le temps que mon père arrive. Il sera plus apte à reprendre le métier. »
– Je vois. Excuse-moi si je te brusque un peu Ewilan, mais je dois savoir. Est-ce qu'ils savent qui a assassiné l'Empereur ? Gando t'a-t-il dit quelque chose ?
Ewilan leva les bras au ciel.
– Si seulement on savait, ils n'ont pas trouvé une seule trace, on sait juste que l'assassin a passé par la fenêtre de la tour.
– Un Mercenaire ? s'interrogea Bjorn. « Nous avons anéanti leur force brute. »
– Oui, ils ne pensent pas qu'il s'agisse d'eux. Mais nous verrons, Edwin va venir à la Cité pour régler la situation.
– Comment puis-je me rendre utile ?
– Je ne sais pas Bjorn, pour l'instant nous ne pouvons qu'attendre l'arrivée d'Edwin. Le problème est que l'Empereur n'avait pas d'héritier. Et qu'il était la force de cohésion du pays.
Elle cessa de fouiller dans les tiroirs.
Il ne voulait pas attendre qu'Edwin arrive, non. Il avait peur qu'on le rembarre, qu'on l'envoie simplement à l'auberge. Alors il avait écrit une lettre, qu'il confia à Ewilan. Il allait parcourir les grandes cités du pays pour récolter les rumeurs, pour découvrir les ennemis de l'Empire. Un travail d'infiltration. Il se savait maladroit, mais il était homme de confiance, il avait montré sa valeur durant ses années auprès d'Edwin, d'Ewilan. Les deux savaient qu'il donnerait sa vie pour l'Empire sans un instant d'hésitation.
C'était sa certitude.
