Le convoi s'était arrêté près d'un petit village coincé entre deux collines, il espérait s'abriter des intempéries. Bjorn avait suivi les chariots durant la journée, rassurant dans un premier temps que ses intentions étaient honorables et qu'il souhaitait simplement se greffer à leur voyage, le temps de joindre le prochain village. Après une longue journée de chevauchée qui le laissa éreinté il se trouvait enfin derrière les hautes palissades du bourg. C'était un petit endroit assez coquet, on voyait que la capitale de l'Empire était proche. Les devants de maison étaient décorés de fleurs aux couleurs vives, ainsi que ponctués par quelques bancs ou des petites fontaines paresseuses. Les ruelles étaient propres et deux, trois gardes faisaient le tour des veines principales du village, ils étaient armés pour le combat. Une des conséquences de l'assassinat de l'Empereur ? Bjorn rechercha l'auberge qui lui semblait la plus appréciable, il y passerait la nuit et le lendemain il chercherait la taverne la plus pitoyable pour y récolter les rumeurs. Le chevalier confia sa monture à un petit gamin parsemé de tâches de rousseur, il lui glissa une pièce dans la main et après avoir flatté son destrier entra dans l'établissement de son choix. Une auberge au toit de chaume aux volets bleus, avec une terrasse qui donnait sur la place du village. L'intérieur était en bois rustique, la salle était assez grande. Il y avait peu de clients, surtout quelques têtes croisés dans la journée qui venaient se réchauffer autour d'un bon feu et d'un bon ragoût de siffleurs. Bjorn s'approcha du comptoir derrière lequel se tenait le tenant l'auberge. Dans son dos était exposé une série de poteries, de fioles et tonneaux raffinés. La nuit ne serait pas bon marché. Mais au moins son dos rompu aura un lit douillet sans puce pour le réconforter.
– Vous reste-t-il une petite chambre pour un noble chevalier ? s'enquit le géant, un grand sourire charmeur accroché aux lèvres. Il devait se montrer courtois, la poussière du voyage ne devait pas donner l'impression qu'il était un brave et propre gars.
– P'tet bien.
L'aubergiste tapota des doigts sur le comptoir, Bjorn sortit quelques pièces qu'il présenta dans sa grande main.
– Ouais, il nous reste une chambre, ser.
– Très bien, je prendrai aussi une portion de ragoût, du pain et du fromage, si possible.
– Ouais.
Bjorn tourna des talons, ce n'était pas avec ce vieux bougon qu'il allait tailler la bavette. Le chevalier alla s'installer à une des tables libres de la grande salle. Il retira ses épaulières et posa son casque ainsi que sa lourde hache sur une des chaises. Quelques gamins qui trainaient dans les pattes de leurs parents jetaient des regards admiratifs dans la direction du géant. Peut-être était-il leur premier vrai chevalier, enfin... vrai. Il était chevalier, il avait été garde, il était de bonne famille. Il s'était montré vaillant durant de sombres périodes. Il sourit aux enfants. Ouais, un chevalier les petits gars. J'en suis un.
Une serveuse, à peine entrée dans l'adolescence, lui posa une chope de bière sur la table, le ramenant à la réalité. Une odeur de chien mouillé trainait dans l'air, un gamin, le petit de l'écurie, frottait les taches de boues à l'aide d'une grosse brosse. La serveuse se racla la gorge pour se donner de la contenance, elle avait une petite voix toute timide.
– Ces m'ssieurs vous l'offre.
Bjorn suivit le doigt de la jeune femme, il aperçut dans un premier temps un voyageur, le visage long et chauve. Il était grand, musclé, l'air sombre, seul. Il ne regardait pas dans sa direction, la mâchoire serrée, l'homme paraissait mal à l'aise, voire anxieux. Son regard se portait sur une autre table. Bjorn suivit la direction du regard et reconnut de vieux amis. Il faillit hurler leur nom tant il était heureux de les voir, mais il se retint de justesse. Avec un grand contrôle il se contenta de dévoiler le plus large sourire qu'il pouvait faire et tendit discrètement la chope en leur direction. Les deux autres clients le fixaient, d'un accord commun ils quittèrent leur table, leur boisson à la main et rejoignirent Bjorn.
– Comment vas-tu mon vieux ? Le jeune Salim, le compagnon d'Ewilan, se pencha vers Bjorn afin d'échanger une accolade.
– Je n'arrive pas à y croire, ça faisait si longtemps, mon ami ! Laisse-moi te regarder !
Le jeune marchombre rougit, il avait pris en masse musculaire, mais tout en finesse. Il était rayonnant. Savait-il déjà qu'il serait bientôt père, ou l'ignorait-il ? Bjorn n'osa aborder le sujet, il préféra saluer son ancien commandant :
– Je suppose que tu es là incognito ? glissa Bjorn à l'intention d'Edwin, il avait laissé sa barbe pousser ainsi que ses cheveux.
Bjorn n'avait failli pas le reconnaitre. Edwin opina du chef, son regard gris perçant était le même. Le chevalier s'interrogea comment il s'était déplacé si rapidement depuis les Marches du Nord, il supposa qu'un Dessinateur avait dû l'amener jusqu'à un certain point et qu'Edwin avait continué le reste du chemin en destrier. Une façon peut-être de brouiller les pistes. Le Seigneur de la Citadelle lui serra l'épaule avec douceur.
– En effet, mon ami. Il parlait d'une voix très basse, presque imperceptible. Nous nous sommes croisés en chemin avec ce cher Salim, nous nous rendons tout deux à Al-Jeit.
Les anciens amis s'installèrent à table, la serveuse venait d'amener un plateau de pain et de fromage. La joie des retrouvailles fut rapidement effacée par le poids des évènements récents. En quelques mots, ils se firent comprendre qu'ils étaient les trois au courant de la situation.
– Mais parlons-en plus tard, je crains les oreilles indiscrètes, indiqua Edwin avec calme, il planta son couteau dans un morceau de fromage. Salim en avait déjà avalé trois gros morceaux ainsi qu'une bonne série de tranches de pain.
– Que deviens-tu Bjorn ? s'enquit Salim, souriant. La bouche pleine.
Bjorn sentit le rouge lui monter aux joues. Honteux ? Ou embarrassé, il ne savait trop.
– Comme vous le savez, j'ai servi dans la garde impériale pendant les deux, trois ans qui suivaient notre victoire face aux Mercenaires du Chaos. Mais je ne tenais pas en place, l'aventure me manquait. Dans ce temps de prospérité je savais que ma place, même si j'en avais toujours rêvé, n'était pas au palais mais auprès des gens pour les aider à améliorer leur vie. Alors j'ai sillonné le pays pour filer des coups de mains là où on voulait bien de mon aide.
– C'est très noble de ta part Bjorn, commenta Edwin, un sourire aux lèvres. Savait-il que son approbation valait tout l'or du monde pour le chevalier ? Certainement... Car quand Bjorn croisa le regard de Salim celui-ci haussa les sourcils en lui faisant un clin d'oeil. Ah, son jeune ami lui avait grandement manqué.
– Et comment se porte l'autre partie de la compagnie ?
– Ma compagne se porte comme un charme, commença Edwin dissimulant non sans peine sa fierté, nous attendons un deuxième enfant.
– Félicitations ! Décidément..., Bjorn se reprit avant de divulguer la nouvelle à Salim, elle arrive à tenir sur place ?
– Bien sûr que non, il rit franchement.
– Je l'ai croisé au dernier Conseil de la Guilde, chuchota Salim, elle montrait fièrement son ventre arrondie, elle a failli provoquer un nouveau scandal.
– C'est une manie chez elle, non ? plaisanta le chevalier en se servant du ragout fraichement servi.
– En effet. Mais que veux-tu, elle est intenable. Edwin emporté par ses pensées continua : « Le petit va sur sa cinquième année. Une vraie pipelette. »
– On se demande de qui il tient ça... glissa Salim moqueur.
– Sûrement de sa tante, répondit Bjorn sur le même ton.
Edwin secoua la tête.
– Vous prenez des libertés mes amis, moquez-vous seulement, vous verrez quand vous aurez votre propre famille.
– Dieu merci, je suis enfant unique, plaisanta le chevalier, engouffrant une énorme cuillerée de ragout. La viande était tendre à souhait, un vrai délice.
– Il faudrait surtout que tu trouves quelqu'un pour fonder une famille grand mufle.
Bjorn sentit ses oreilles rougirent. Salim s'affaissa légèrement.
– Pardon.
– Tu mériterais que je te rosses, mon ami.
– Ah, elle est finie l'époque où tu me tenais en respect.
– Tu crois ? menaça le chevalier, il ponctua sa question d'un clin d'oeil.
Le repas s'était prolongé par une série de chopes de bière, de vins et d'hydromel. Ils partagèrent quelques anecdotes de leur quotidien, Edwin camouflant au mieux son statu, heureusement qu'il tenait l'alcool. Après l'énième boisson, le Seigneur de la Citadelle régla la note et ils décidèrent de sortir pour une promenade digestive, la pluie avait cessé d'harceler le toit et les vitres. Salim se glissa dans un poncho épais et ouvrit la porte de l'auberge, Bjorn avait préalablement retiré tout son appart de chevalier et l'avait enfermé dans sa chambre, il garda néanmoins sa hache dans son dos. Le ciel frais les accueillit avec une armée d'étoiles étincelantes, Salim s'élança dans une série de fines acrobaties et atterrit les bras ouverts en direction de la voute nocturne. Bjorn applaudit les prouesses du marchombre.
– La poésie marchombre s'exprime de multiples façons, nota Edwin.
Salim approuva, fier.
Les anciens compagnons avancèrent dans le village, parlant à voix basse. Chacun savait qu'ils allaient glisser sur le sujet brûlant qu'il fallait taire dans l'auberge. Mais ils profitèrent encore quelques instants du plaisir de se dégourdir les jambes lourdes et de diluer l'alcool à coup de grandes bouffées d'air.
– Bjorn que penses-tu de la barbe de notre cher ami ? lâcha Salim après une dernière pirouette.
– Cela lui sied, commença Bjorn, quoique cela le vieillit aussi.
Edwin se gratta le menton.
– Ellana ne m'a pas encore vu avec, elle aura sûrement le dernier mot là-dessus.
– Alors vous vous rendez à la capitale... sait-on un peu plus sur cette triste affaire ?
Edwin serra la mâchoire. Penser à la mort de son vieil ami ne devait pas être plaisant, songea le chevalier. Et pourtant tout devait lui rappeler l'odieux assassinat qui faisait trembler l'Empire.
– On a essayé de contenir l'information de son décès pour éviter l'angoisse dans Gwendalavir, mais les domestiques ont vite transmis la nouvelle au peuple.
– La Guilde va sûrement tenir un conseil en urgence, Salim paraissait terriblement sérieux. Il avait énormément mûri depuis leur première rencontre.
– Je pensais que les marchombres ne voulaient pas se mêler aux évènements politiques ?
– En effet, Bjorn, mais nous vivons pour l'équilibre et l'harmonie, la perte de Sil'Afian est un chamboulement terrible dans l'équilibre du pays.
– Tu as sans doute raison. J'ai croisé Ewilan à la capitale... le géant se frappa le front avec la paume de sa main - il avait oublié d'annoncer la mort de Duom. « Je... je l'ai vu chez le vieil analyste, il est décédé. »
Salim ralentit le pas.
– Oh.
Edwin posa une main sur l'épaule de son ami et la serra.
– La Vie lui a rendu un brave service, Duom n'aurait pas supporté de vivre cette situation, il a pu s'éteindre pendant une année de paix.
– Oui, au moins ça... grommela Salim, il essuya quelques larmes, mais la paix est maintenant en danger. Si quelqu'un a planifié d'assassiner l'Empereur c'est que la voie du Chaos a pris une nouvelle forme. Chaos et Harmonie sont deux chemins qui ne cessent de se croiser.
– La réelle question qui se pose à nous pour le moment est de savoir si l'assassin agissait à son propre compte ou si nous avons affaire à une nouvelle guilde. Et si l'Empereur était l'unique cible pour détruire l'équilibre.
– Tu risques d'être sur la liste, mon ami, murmura Bjorn d'une voix blanche.
Edwin opina du chef, sa main était comme collée à la garde de son épée.
– Toute ma famille est en danger, confirma le Seigneur d'une voix contrôlée. L'annonce de la grossesse d'Ellana prenait une teinte plus dramatique que joyeuse à l'instant. « Au moins, et c'est tout aussi problématique que positif, Sil'Afian n'avait pas d'héritiers directs. » rajouta le guerrier ponctuant sa déclaration d'un long soupire.
Edwin devait être exténué, songea le chevalier. Il nota seulement maintenant les profondes cernes d'un bleu nuit.
Les difficultés ne venaient que de commencer. Cette nouvelle aventure ne s'annonçait pas de tout repos, l'âge avait amené les soucis du foyer, de nouveaux grades, de nouvelles responsabilités. Finalement, songea Bjorn, je suis peut-être celui qui a vécu le moins de changements.
