Ce matin était particulièrement froid.
Selva avait l'impression que ses doigts s'étaient endurcis durant la nuit et que si elle tentait de les réchauffer ils risquaient de se craqueler. Elle avait passé la nuit dans son voilier - Drôle d'Horizon. Chaque jour elle se déplaçait aléatoirement, espérant brouiller les pistes. La garde impériale devait fouiller la région au peigne fin. Quand elle avait encore assez d'énergie, elle faisait voleter son voilier dans la forêt évitant de sortir les roues, pour ne pas laisser de traces de sa présence. Selva s'était réfugiée à l'intérieur du navire pour cette nuit : vu qu'il s'agissait d'un voilier de vent, il se devait d'être léger, il était donc serti d'un minuscule compartiment pour dormir en cas de mauvais temps. Il y avait la place pour un matelas, si on y ajoutait un deuxième la pièce serait entièrement remplie, aucune parcelle de plancher ne serait visible. Le compartiment ne pouvait donc accueillir que deux personnes, de préférences petites et fines. Le plafond était bas, elle y tenait debout parce qu'elle n'était pas bien grande. Selva s'enroula au mieux dans ses couvertures, enfouissant son nez gelé dans la chaleur du tissu. De la givre se dessinait sur la petite vitre de sa chambre. Elle soupira, certains membres de la Nébuleuse, imprégnés du don du Vent, dès leur naissance, pouvaient convoquer de la vapeur d'eau chaude : parfait pour les grands voyages, on pouvait se décrasser et réchauffer un peu l'air froid de la pièce. Hélas, elle n'avait pas ce don, elle avait maîtrisé plusieurs techniques mais aucune qui lui permettrait de se réchauffer. Une rumeur courrait que d'autres Venteux vivaient dans le désert des Murmures et que ceux-ci maîtrisaient les vents chauds. Cela aurait été parfait. Elle frissonna.
Malgré le froid persistant des chants d'oiseaux provenaient de l'extérieur. Selva avait amarré son voilier dans l'éclaircie d'une forêt épaisse. Elle l'avait camouflé au mieux avec des buissons et des branchages. Elle avait fermé les voiles et sortie les roues de son voilier. L'art de la navigation leur permettait de décoller un peu du sol à l'aide du Don du Vent, mais la plupart du temps ils sortaient les roues et fonçaient à travers champ, comme des flèches. Alors que Selva tentait de se rendormir des images de la maison lui revenaient sans cesse à l'esprit, le port d'Al-Joa et ses voiles aux mille couleurs, le parc et les jardins, la bibliothèque, les courses de voiliers autour de la Cité volante. Une image se dessina plus nettement dans son esprit : Tillian, à l'époque il avait les cheveux longs, son oncle et elle, alors bien plus jeune, avaient participé à la course d'Al-Joa et avaient gagné. Selva savait bien que la victoire était due aux dons incroyables de son maître et de son oncle. Les meilleurs navigateurs n'avaient besoin que de deux membres pour pouvoir voler dans les airs, très haut. Mais elle s'était sentie si fière ce jour-là, elle ne souvenait pas d'un jour où elle aurait été plus heureuse que celui-là. Ils avaient été en parfaite osmose, elle ne se sentait pas comme une incapable, elle était à sa juste place et n'avait aucune déranger ses deux gardiens. Un navigateur seul ne pouvait rêver de voir son voilier s'élever à plus d'un mètre du sol. Seul le travail d'équipe permettait de rester dans les airs sans risquer une chute mortelle. Pendant la course annuelle de la Cité le maître du port sécurisait le parcours que devait emprunter les participants, il étendait de long filet de sécurité, les accrochants à de gros anneaux dorés qui ourlaient l'Île flottante jusqu'à des sphères de Vent, un art des descendants de Renna, qui flottaient tout autour de l'Île. Si un membre devait tomber du voilier alors il était récupéré par le filet. Selva sentit les larmes lui monter aux yeux. La course de cette année aurait lieu aujourd'hui. La jeune fille se retourna une énième fois dans ses couvertures. Son dos était endolori par la nuitée sur le matelas fin. Une crampe étira une de ses jambes, elle grima. Elle ne pouvait décemment rester toute la journée ainsi, mais il lui restait peu d'énergie. L'assassinat de Sil'Afian n'arrêtait pas de la travailler, à tout heure elle se demandait à quel point cet acte était une erreur. Elle ressortait de ses tourments avec une fatigue accrue. Si elle avait été une assassin parfaite elle n'aurait jamais réfléchi aux conséquences de ses actes, mettant sa confiance en Tamis, le Capitaine, et obéissant aveuglément aux ordres de Tillian. Mais le comportement contradictoire de son maître la travaillait, il précisait constamment qu'il fallait obéir aux ordres du Capitaine et pourtant il n'hésitait pas à le remettre en question en public. Il montrait ses désaccords ou en discutait avec elle. Etait-ce une bonne chose, oui ou non, de tuer l'Empereur ? Et ses prochaines missions... qui allait-elle devoir assassiner cette fois-ci ? Habituellement, les assassinats permettaient l'autonomie d'Al-Joa. C'était pour cette raison, il y a des siècles de cela, que la guilde avait accepté son premier contrat. L'idée était simple : on assassinait quelqu'un qui n'aurait de toute façon aucune influence sur Al-Joa ; on permettait l'autonomie de celle-ci ; en travaillant dans l'ombre personne ne pouvait connaitre l'existence de la Cité. Les contrats parvenaient par les auberges et tavernes tenues par des membres de la Guilde qui s'étaient infiltrés parmi les habitants de l'Empire. Il s'agissait évidemment de membres de confiance.
Le bois du navire grinça semblant lui aussi trembler de froid. L'été toucherait bientôt à sa fin, songea la jeune fille. Le vent frais de l'automne devenait de plus en plus insistant. Elle avait l'impression que des mois l'écartait à présent du meurtre de Sil'Afian, alors qu'en réalité l'évènement avait eu lieu i peine quatre jour de cela. Quand elle fermait les yeux elle voyait le visage élancé de l'Empereur dormant paisiblement puis d'un geste souple et précis elle dessinait un sourire rouge sur sa gorge, il ouvrait alors les yeux en grand. En général, elle se réveillait au même moment, transpirante.
Selva décida qu'il était temps qu'elle sorte de son lit, au risque de devenir folle à force de se retourner le cerveau dans tout les sens. D'un geste mou, elle se redressa et quitta sa petite chambre. Elle frissonna. Il faisait encore plus froid à l'extérieur. Elle se glissa dans un poncho et entreprit des étirements, son dos lui faisait souffrir et sa nuque était toute endolorie. Tillian n'avait toujours pas repris contact pour lui donner la prochaine mission. La jeune femme se hissa sur la pointe des pieds, tendant les mains vers la branche d'un vieil et robuste arbre, elle l'avait repéré en arrivant la nuit dernière, il n'avait aucun champignon à sa base, aucune branche morte dans son périmètre, il semblait parfaitement sain et solide. De ses mains, elle caressa légèrement l'écorce, son dos craqua bruyamment. Elle entreprit quelques tractions, fermant les yeux. Les premiers rayons de soleil vinrent lui chatouiller les joues. La forêt grouillait de vie. Elle goûta la musique des bois, certes ils avaient des oiseaux à Al-Joa, surtout des de grandes envergures, mais ici elle découvrait des immenses coq sauvages au fier plumage, de minuscules oiseaux pas plus gros qu'un doigt aux plumes scintillantes. D'un geste habitué la jeune fille continua de grimper dans l'arbre, s'arrêtant peu avant le sommet, de peur que la pointe ne cède sous son poids. Elle put goûter au lever du soleil, le vent vint secouer sa cime mais elle resta perchée. Le ciel se teintait des lueurs rosées du jour nouveau. Son regard se porta au-delà de la forêt, après la lisière s'étendait de vastes plaines ponctuées de quelques arbres noueux. Dans la plénitude verte se dessinait une tâche jaune, Selva retint son souffle. Un voilier ? Les permissions de se rendre sur terre étaient rares, et elle ne connaissait que trois autres personnes qui étaient en mission. Une des règles était de rester le plus discret avec leur voilier : les inventeurs avaient même créé tout un système qui permettait de camoufler le voilier en un chariot, sa forme certes particulière attirait les regards mais déjà moins qu'un voilier. La personne qui goutait le vent du matin avec son navire devait penser qu'il était seul dans la région. Un frisson traversa son échine, le contact humain lui manquait, cela faisait plus d'une semaine qu'elle n'avait parlé avec des amis, des connaissances. Elle était seule. Selva arrivait depuis peu à façonner le vent, lui donnant pour un court moment une certaine forme. Elle aurait pu envoyer un papillon de vent en direction du voilier pour lui signifier sa présence, mais elle sentit comme un poids sur son torse lui contre-indiquant cette action. Quelque chose se déclencha dans sa mémoire : la voile jaune. Son coeur manqua un battement, de ses yeux elle tenta de discerner si des motifs de peinture courraient le long du mât. Oui. Sa gorge se noua. Elle ne connaissait que trois voiliers qui arboraient les couleurs jaunes. Et celui-ci, elle le reconnut enfin, était le voilier de sa mère. Elle était morte peu après la naissance de Selva. La coutume voulait que le défunt brûle dans son voilier et qu'on laisse la cendre voler dans les cieux. Or sa mère avait souhaité qu'on transmette son voilier à une personne singulière... le déserteur Irana Davos, son oncle. Des larmes roulèrent sur les joues de Selva. Il était si loin et si proche. Son oncle... Elle devait agir. La jeune fille descendit l'arbre aussi vite qu'elle y avait grimpé, le coeur battant avec acharnement dans sa poitrine. En quelques enjambées, elle sauta à bord de Drôle d'Horizon et se dépêcha vers son coffre et souleva violemment le couvercle. De ses mains tremblantes elle fouilla dans le bazar, remua le contenu hétéroclite pour finalement retrouver sa sphère de communication. Elle commença à la frotter, prête à faire son devoir : informer Tillian de la localisation de son oncle. Elle savait qu'il était un déserteur et qu'il mettait un danger toute la guilde par sa présence sur les plaines de Gwendalavir. Ses mains cessèrent subitement de frictionner la sphère. Elle ne pouvait imaginer son oncle les trahir en dévoilant des informations clés sur la Nébuleuse. Elle était déchirée entre son devoir envers sa famille, la guilde, et son amour pour son oncle. Le souvenir de son départ émergea dans ses pensées, les larmes de la pression des derniers jours finirent enfin par trouver un chemin jusqu'à ses yeux, elle se retrouva rapidement le visage inondé. Ses joues piquaient. Elle ferma les yeux, ne réprimant plus ses sanglots. C'était Tillian qui l'avait consolé le jour où Irana avait déserté, elle avait été ravagée par le chagrin et la peur. Irana était le dernier membre de sa famille vivant. Et il était comme un père pour elle. Tillian s'était montré très doux et réconfortant, trouvant des mots justes et délicats, la prenant dans ses bras. Le souvenir de la chaleur de Tillian apaisa lentement le coeur de la jeune femme. N'avait-elle pas passer l'âge pour se laisser envahir ainsi par l'émotion ? Irana était parti le jour de son vingt-et-unième anniversaire, il y a dix mois de cela. Selva serra la sphère de communication contre sa poitrine. Informer Tillian s'avérait un choix plus difficile qu'elle aurait cru... elle savait que le départ de son oncle avait atrocement blessé son maître. Ils étaient bons amis. Peut-être était-ce plus sûr de garder ce qu'elle avait vu secret ? Qui sait comment réagirait Tillian.
Selva reposa la sphère, les mains tremblantes.
Elle ferma le couvercle de la caisse et entreprit d'étendre les voiles de son navire. Elle hissa sa grande voile jaune et le foc bleu nuit. Elle entra les roues et dégagea les buissons et autres branchages qui camouflaient le navire. Puis avec conviction elle s'encra à l'arrière du navire, les jambes droites. Le gouvernail était encastré à ras le sol, elle pouvait ainsi le guider à l'aide de son pied, laissant ses deux mains libres. Deux énormes tuyaux en cuivre, un à la gauche et l'autre à la droite de Selva, sortaient du plancher tel de gros champignons. Le sommet du tuyau prenait la forme d'un entonnoir. Tout un système de tuyau courait sous la coque du navire, permettant de s'élever du sol. C'est ainsi que le voilier volait. Selva étendit une main devant chaque tuyau, elle déplaça le gouvernail avec son pied et commença à invoquer les vents, faisant appel à son don du vent. De petits tourbillons semblaient couleur hors de sa peau, formant des arabesques compliquées, elle attendit quelques secondes et le flux augmenta, le voilier décolla.
Elle devait continuer à avancer, disparaitre, au risque de perdre la raison.
Elle avait besoin de goûter le vent et le chant des voiles.
