Un petit-déjeuner copieux les attendait dans la salle à manger de l'auberge. Bjorn, Edwin et Salim goûtaient une dernière fois au plaisir des retrouvailles autour d'un repas partagé. L'auberge était à présent bien vide comparé à la soirée, il ne restait plus que quelques clients. Dont le même gaillard qu'hier, nota Bjorn scrutant l'homme chauve qui, le soir précédant, jetait des regards en direction d'Edwin. L'homme avait à présent le dos tourné au trio, le visage en direction de la fenêtre qui donnait sur la place principale. Le chevalier s'installa à table et désigna l'inconnu du menton, le Seigneur de la Citadelle opina. Le message était clair : Oui, je l'ai aussi remarqué. Il dégageait une puissance de cet individu, comme s'il s'agissait d'un marchombre ou d'un mercenaire. Une machine à tuer, en tout les cas. Bjorn prenait le coup d'oeil pour repérer ceux qui dégageaient cette petite énergie en plus, qui faisaient de ces êtres humains des ennemis redoutables et parfois de fiers amis. Son instinct de soldat lui disait de garder l'oeil ouvert. Salim se racla la gorge et se saisit de sa boisson fumante.

– Nos chemins vont bientôt diverger mes amis, je lève ma tasse à notre belle rencontre et profère de bons voeux pour la suite de nos pérégrinations !

– Quel fin poète tu fais Salim, commenta Edwin un sourire amusé aux lèvres. Il avala une gorgée de sa boisson fumante et se retourna vers le chevalier : « Bjorn, je te garde dans mes pensées, que ton propre chemin soit fructueux ! »

Bjorn inclina la tête en signe de gratitude. Hier, lors de leur marche digestive, Bjorn avait esquissé ses propres plans : sillonner le pays pour récolter des informations. Edwin avait approuvé sa quête, même s'il avait imaginé confier un autre rôle à Bjorn : la protection de son fils. Avec la mort de Sil'Afian Edwin allait probablement devenir la tête régente de l'Empire, le temps que les choses se tassent et que la succession se mette en place - sa famille était en danger. Bjorn avait été ému par la confiance de son ami, et il aurait accepté avec fierté mais son instinct lui disait que sa place n'était pas auprès de Destan. Edwin comprenait très bien. Bjorn savait bien que d'autres informateurs allaient parcourir le pays, mais il avait une position clé entre plusieurs figures importantes : Edwin - Ellana - Ewilan. De plus, son air naturellement maladroit mettait les gens en confiance, parfait pour tendre l'oreille et apprendre les rumeurs.

Et lors de la chute de l'équilibre de l'empire était née une certitude en lui, sa place n'était pas dans la citadelle. Ni auprès de ses amis.

– Je ferai tout en mon pouvoir pour arriver à mes fins, promit le géant. De son couteau il se coupa une fine lamelle de siffleur séché et l'avala sans cérémonie. Un silence matinal s'installa, ils mangèrent sans parler, s'échangeant de petits regards chargés d'émotions. Allaient-ils tout survivre à ce nouveau revirement de situation ? Edwin était le plus en danger, mais Salim qui était si proche d'Ewilan et d'Ellana risquait tout au tant. La Guilde se battait pour aller de l'avant sur sa voie, mais les tensions étaient encore présentes.

– Hé bien moi, Salim s'étira faisant craquer sa colonne vertébrale, je me réjouis de revoir ma belle.

– Tu m'étonnes, une fille aussi ravissante, radieuse et intelligente. Tu m'expliqueras comment elle est tombée dans tes bras, ce trésor, plaisanta Bjorn sur le ton taquin d'antan. Salim ne rougit pas cette fois, il se contenta de lui tirer la langue, bon enfant.

– Je ferai pas le malin à ta place, celui qui de nous deux n'a personne ce n'est pas moi...

Bjorn fit semblant de s'offusquer.

– Que sais-tu de ma couche ?

Edwin secoua la tête.

– Est-ce qu'un jour vous changerez ? Il leva les mains au ciel. « J'espère que non. »

Les dernières tranches de viande avalées et quelques provisions empaquetées, chacun prépara sa monture, prêt à reprendre la route. Bjorn flatta l'encolure de son fidèle destrier, il l'avait acheté peu après leur victoire contre le Chaos. C'était un petit gars d'un village qui avait bien voulu lui céder son jeune cheval pour quelques pièces d'or. À une enfantine condition, il devait garder le nom que lui avait donné sa petite soeur. C'est ainsi que Bjorn Wil'Wayard était accompagné de son fidèle compagnon de route : Fenouil. Heureusement, ils n'avaient encore accompli aucun exploit ensemble, il aimait beaucoup son cheval, mais qu'on se souvienne de lui comme Bjorn le chevaucheur de Fenouil, ne lui plaisait pas tant.

– Il a une bonne tête ton cheval, Salim s'était glissé à ses côtés, Bjorn opina du chef. Le jeune marchombre lui tendit la main. « Je dois reprendre la route, je suis heureux de t'avoir croisé mon ami. »

Salim irradiait une telle énergie sauvage depuis qu'il arpentait la voie. Bjorn se pencha vers le jeune homme et l'enlaça avec force.

– Fais bonne route, Salim. Et embrasse Ewilan pour moi.

– J'y manquerai pas !


Le convoi qu'il avait suivi la journée précédente était déjà partie depuis quelques temps, Bjorn devinait quelques chariots au loin à l'horizon, alors que lui-même descendait une colline, juché sur Fenouil. Il avait entraperçu une dernière fois l'inconnu de l'auberge qui semblait préparer un chariot dans le village, après cela il ne le vit plus. Le Pollimage et ses eaux turquoises l'accompagnait sur son chemin, un remous tranquille et un compagnon certain. Il s'était avancé loin de la Citadelle et à présent il devait se décider sur la route à prendre. Que devait-il faire... partir pour Al-Vor ou pour Al-Chen ? Il avait probablement plus de chance de récolter plus de rumeurs en se rendant dans la ville marchande. Le Lac était l'un des centres névralgiques du commerce de l'Empire, et étant loin d'Al-Jeit, les rumeurs allaient sûrement bon train, contrairement à la Citadelle que l'horreur avait figé. Les vendeurs de poisson étaient connu pour avoir la langue bien pendue. Al-Chen donc... Bjorn décida de longer le Pollimage, goûtant ainsi au calme et à la splendeur du paysage. S'il était poète, il aurait été grandement inspiré et aurait volontiers lâché quelques vers : un doux mélange entre l'angoisse causée par le chaos et la beauté enivrante, irrationnelle, de ce monde. Une valse sans âge qui balançait l'homme tel un fétu de paille. Le vent qui dominait cette journée vint lui caresser la nuque, les nuages sifflaient dans une toile bleu, faisant la course pour atteindre au plus vite l'horizon. Son regard se posa sur la forêt, non-loin, il hésita à se réfugier sous les arbres de la lisière, s'il pouvait éviter d'attraper la mort alors que le voyage s'annonçait long et incertain. Il tira légèrement sur les rennes, Fenouil obtempéra et prit la direction des bois. Le cheval souffla, l'air de dire : « T'es sûr ? ». Après quelques caresses entre les oreilles, ils arrivèrent au bord de la forêt. Bjorn frissonna, il faisait soudainement plus froid. Les pins alentour craquaient avec passion, et le sommet des arbres tanguait tel un mât en pleine tempête. Est-ce qu'une averse se préparait ? Il scruta les nuages cherchant un signe de mauvais temps, il est vrai qu'une masse grisâtre se tassait dans un coin du ciel - rien de rassurant. Il décida qu'il longerait la forêt, espérant couper le vent ainsi mais il ne s'engouffrerait pas dans celle-ci. En ce temps de paix, il ne fallait plus trop craindre les bandits, mais les pauvres bougres n'avaient pas pour autant disparu avec les Mercenaires du Chaos... non, il valait mieux rester prudent. De plus, si l'orage venait à éclater, Bjorn avait meilleur temps de rester à la lisière, il pourrait peut-être ainsi se cacher sous les plus petits arbres et prier très fort... Il avait vécu bien des aventures en forêt, comme la fois où il avait rencontré Ewilan et Salim. Deux petits gamins effrayés, mais déjà au caractère trempé. De vrais petits diables.

Il avait l'impression qu'ils étaient en route depuis des heures, il savait bien que les voyages étaient monotones, c'est pour cela qu'il se greffait volontiers aux convois. Mais là, il était obligé de s'ennuyer tout seul. Lui, Fenouil et le Vent. Les arbres qui ont tous la même tête : tronc - épines - feuilles - mousses - champignons - troncs - épines - feuilles ... Et ? Des bruits de branches qui se brisent et de feuilles qu'on écarte attira son attention, il jeta un coup d'oeil dans la forêt et vit un éclair jaune passer dans son champ de vision. Puis sortant en toute vitesse, comme vomi par la forêt, un bateau. Bjorn arrêta Fenouil d'un coup sec.

– Un bateau ?!

L'étrange véhicule était pilotée par une jeune femme qui continua sa route, traçant son chemin. Elle tourna légèrement la tête vers sa direction, le visage pâle. Elle avait enroulé ses cheveux dans un long voile rouge, retournant sa tête, le vent souffla son couvre-chef, l'emportant dans la direction de Bjorn. Elle ne s'arrêta pas. Le voile porté par le vent s'écrasa sur le visage du chevalier.

– Gente demoiselle ! Vous avez fait tomber votre foulard !