Le jour de Noël, la famille King profitait de la solitude et du silence en se prélassant dans le salon. Irene faisait jouer toutes ses musiques préférées sur le nouveau tourne-disque que lui avait offert Rigel pendant que Vega grignotait les friandises tchèques que lui avaient envoyées ses grands-parents, se désolant de ne pas la voir en personne cette année encore. Rigel, quant à lui, étudiait de près la carte des étoiles offerte par sa fille.
Soudain, dans le silence entre deux chansons, une toux se fit entendre de la cheminée.
— Rigel ? s'éleva une voix. Tu es là ?
L'homme plia la carte et la posa sur la table et la posa pendant que sa femme et sa fille s'approchaient de l'âtre. Une jeune femme aux cheveux roses que Vega ne reconnaissait pas les regardait d'entre les flammes.
— Tonks ? dit Rigel en arrivant à son tour. Qu'est-ce qu'il se passe ?
Le regard d'Irene passa de son mari à la visiteuse, puis elle posa une main sur le bras de sa fille.
— Viens chérie, j'ai besoin de toi dans la cuisine.
Mais Vega refusa de bouger. Elle plissa les yeux et fixa son père.
— Je veux savoir ce qui se passe moi aussi. Si c'est important.
Rigel soupira.
— Je te dirai après si ça te concerne. Pour maintenant, suis ta mère.
Vega ouvrit la bouche pour protester à nouveau, mais la femme aux cheveux roses interrompit.
— Ginny m'a parlé de toi, Vega. C'est bon Rigel, elle peut rester. Ce n'est rien de trop… sensible.
Rigel hocha la tête et Irene leva les mains au ciel, avant de sortir du salon en grommelant. Vega ne put s'empêcher de sourire en regardant Tonks, qui lui fit un clin d'œil.
— Je suppose que tu n'as pas écouté la radio aujourd'hui ?
— Non, répondit Rigel. Je croyais qu'il n'y avait pas de Potterveille avant demain soir ?
— Il y a eu un spécial ce matin. Harry et Hermione ont été vus à Godric's Hollow, hier soir, au cimetière. Ce matin, la maison de Bathilda Tourdesac est détruite et la vieille dame est morte.
Vega avait perdu son sourire. Sans la regarder, Rigel fit un pas vers la cheminée.
— Potter et Granger… Ils n'ont pas été –
— Pas à notre connaissance. Il y a peu de gens au ministère pendant les fêtes, mais nos espions nous disent que rien n'a filtré. Si Harry avait été pris par les Mangemorts, ils le hurleraient de tous les toits. On croit que dans ce cas-ci, pas de nouvelles c'est des bonnes nouvelles.
La jeune femme se tourna alors vers la paroi de brique de l'âtre, resta sans bouger quelques secondes, puis hocha la tête. Elle se retourna ensuite vers les King.
— Il faut que j'y aille. On te contactera s'il y a du nouveau, Rigel. Vega, ravie d'avoir fait ta connaissance.
Et avec un flash de flammes vertes, le visage disparut de la cheminée.
Rigel resta un long moment sans bouger, une main se grattant une joue mal rasée d'un air absent, jusqu'à ce que Vega s'approche de lui.
— Papa ?
À la voix de sa fille, Rigel s'ébroua et se plaqua un sourire sur le visage. Il passa un bras autour des épaules de Vega et dit :
— Tu as entendu Tonks, ils n'ont pas été pris, alors je suis sûr que tout va bien. En attendant, ce n'est pas la peine de s'en faire tant qu'on ne sait rien de concret. Alors autant profiter du reste de la journée avec ta mère !
Père et fille rejoignirent alors Irene dans la cuisine. Celle-ci leur demanda si tout allait bien, mais ne s'enquit pas plus en profondeur du sujet de leur conversation par cheminette. Vega et Rigel s'installèrent à la table de part et d'autre d'Irene, et celle-ci distribua des cartes de bataille explosive. Vega tentait de se concentrer sur le jeu, mais son esprit ne cessait de vagabonder vers le monde extérieur, la guerre, Potter et ses amis qui n'étaient pas au chaud en train de jouer aux cartes…
Rigel se levait périodiquement, quittant la cuisine quelques minutes et revenant avec le visage long. La deuxième fois, il croisa le regard curieux de Vega et secoua doucement la tête. Celle-ci devina qu'il avait une façon de communiquer avec l'Ordre – toujours par cheminette ou par un autre système comme celui de l'AD, Vega ne savait pas – et qu'à chaque fois il n'y avait rien de nouveau.
La troisième fois que Rigel se rassit à table, Irene intercepta le signe qu'il fit à sa fille et plaque ses cartes sur la table.
— Bon, ça suffit ! dit-elle d'une voix énervée. Je voulais juste passer une journée sympathique en famille, mais je vois que vous avez la tête à autre chose tous les deux !
— Mais non maman, on est là pour jouer avec toi, promis !
— Personne n'a dit un mot depuis dix minutes !
Rigel se mordit la lèvre et Vega baissa les yeux, piteuse. Le regard d'Irene passa de l'un à l'autre, avant de dire d'un ton plus doux :
— C'est pas grave, je comprends. Je n'aime pas que vous vous mettiez en danger comme ça, mais ça ne veut pas dire que je ne suis pas d'accord avec vous.
Vega leva la tête avec un sourire. Irene lui fit un clin d'œil.
— Mais c'est quand même Noël aujourd'hui, j'aimerais pouvoir passer quelques heures paisibles avec vous, avant que Vega retourne à l'école et Rigel au bureau, et moi à m'inquiéter pour vous deux. C'est trop demander ?
Rigel tira à lui toutes les cartes et commença à distribuer une nouvelle partie. Ce faisant, il se pencha et plaqua un baiser sur la joue de sa femme.
— Absolument pas. Nous sommes tout à toi.
Cette nuit-là, Vega eut du mal à trouver le sommeil. La journée s'était terminée sans nouvelles, sans savoir ce que Harry et Hermione avaient fait à Godric's Hollow, ni où était Ron. Seule la quasi-certitude qu'ils n'avaient pas été attrapés avait calmé le vent de panique qui avait menacé les rangs de l'Ordre.
À près de deux heures du matin, après des heures passées à se tourner dans tous les sens sous ses draps, Vega rejeta sa couverture au pied de son lit et se leva. Quitte à ne pas dormir, se dit-elle en allumant sa lampe de chevet, aussi bien en profiter pour être productive ! Elle traversa sa chambre jusqu'à son bureau, qui commençait à crouler sous les vêtements qu'elle y jetait à la fin de chaque journée. C'était dans des moments comme ceux-là qu'elle se disait qu'elle n'appréciait pas assez les elfes de maison de Poudlard…
Elle commença par raccrocher la robe qu'elle avait portée cette journée-là dans sa garde-robe, puis jeta quelques chaussettes et sous-vêtements dans le panier à lavage. Plia un chandail, rangea une paire de pantalons, et…
— Merde !
En soulevant une chemise, elle avait vu une boîte emballée de papier argent. Le cadeau de Richard, qu'elle avait complètement oublié. Elle s'en empara et retourna s'asseoir sur son lit. S'il lui posait la question, elle lui raconterait qu'elle l'avait placé sous le sapin dès son arrivée et qu'elle l'avait ouvert le matin de Noël. Techniquement, deux heures du matin, c'était le matin, même si c'était le lendemain... Ce n'était presque pas un mensonge.
Vega déchira rapidement le papier et ouvrit la boîte, espérant ne pas trouver un autre bijou qu'elle serait obligée de porter. Mais dans le cadeau se trouvait une boule de cristal miniature posée sur un socle orné d'argent. Avec un sourire, elle la posa sur sa table de chevet et ouvrit la petite carte qui l'accompagnait.
Quand j'ai regardé dedans, j'ai vu un long futur heureux avec toi.
Vega se mordit la lèvre. Trelawney avait bien prédit que Richard n'aurait aucun avenir en divination…
Quelques jours plus tard, Vega était installée dans la cuisine, attablée aux devoirs que leur avaient laissés les professeurs pendant les vacances – guerre ou pas, c'était l'année des BUSEs – quand elle entendit des éclats de voix venus du salon. Ses parents ?
Elle se leva alors et sortit silencieusement de la cuisine, s'approchant de la porte du salon sans faire de bruit. Alors qu'elle reconnaissait la voix de son père, elle voyait sa mère, un foulard à demi-tricoté dans les mains, par la porte ouverte, qui ne disait rien. Alors à qui parlait-il ?
— … ce matin. Les Weasley sont allés voir, la maison est détruite, Lovegood a disparu…
Ne se souciant plus d'être silencieuse, Vega franchit les derniers pas qui la séparaient de la porte. Rigel était accroupi devant l'âtre, parlant à nouveau à Tonks. Il ne tourna même pas la tête à l'arrivée de sa fille. Irene, elle, leva les yeux, mais ne dit rien. Son tricot oublié sur ses genoux, elle semblait hypnotisée par la discussion, et ne dit pas à Vega, cette fois, de sortir de la pièce. Celle-ci en profita pour s'asseoir dans le fauteuil libéré par son père, ses fesses posées tout au bout, le plus près de la cheminée qu'elle pouvait l'être sans s'accroupir à côté de son père. Tonks la vit arriver, lui adressa un petit signe de la tête, puis continua à parler à Rigel.
— Ginny affirme avoir vu quatre tasses de thé dans la cuisine. Molly et elle sont certaines que ça veut dire que Harry, Hermione et Ron étaient là avec Xenophilius.
— Mais s'ils s'étaient fait prendre…
— On le saurait, termina Tonks en hochant la tête.
Vega eut une distincte impression de déjà-vu. Elle ne voulait même pas s'imaginer ce que ressentait le trio à ce moment, à frôler la capture comme ça deux fois en moins d'une semaine.
— Donc Ron serait réapparu ?
On ne voyait pas les épaules de Tonks dans l'âtre, mais on devinait par son expression que Tonks les haussait.
— Peut-être qu'il avait le rhume et qu'il était resté au campement il y a trois jours. Peut-être que le témoin a mal vu. On leur demandera quand ils réapparaîtront.
Tonks et Rigel échangèrent un petit sourire sans humour, puis celui-ci poursuivit :
— Avez-vous besoin de moi ? Je sais qu'il n'y a pas grand monde au ministère en ce moment…
— Encore moins depuis que Lowell s'est fait prendre avant-hier.
Rigel grimaça en pensant à son collègue. Il était probablement déjà à Azkaban à cette heure-ci.
— Pour le moment, personne ne bouge. Plus sécuritaire de ne pas attirer l'attention en apparaissant là où on ne devrait pas être. On te recontactera si les choses changent.
Quelques mots de plus furent échangés, puis la tête de Tonks disparut d'entre les flammes. Rigel se leva et s'étira, remarquant enfin Vega. Il soupira en échangeant un regard avec Irene, puis fit un geste fatigué vers la cheminée.
— Vous en savez autant que moi.
Les jours suivants, Vega fit tout ce qu'elle pouvait pour se distraire. Jamais elle n'avait eu aussi hâte de terminer des vacances et de retourner à l'école, pour retrouver l'AD et avoir des nouvelles. Elle gardait un œil sur le galion, mais les quelques nouveautés qu'il relayait étaient évidemment courtes et peu satisfaisantes. Elle échangea quelques lettres avec ses amis ; celles de Richard et de Grace étaient pleines de mésinformation, Rionach n'en savait pas beaucoup plus qu'elle, et Astoria ignorait obstinément tous les événements des derniers jours, parlant de l'école et de leurs devoirs comme si la guerre avait lieu sur une autre planète.
Dès le vendredi 2 janvier, Rigel n'y tint plus et retourna au bureau, malgré les protestations de sa femme et avec les encouragements de sa fille.
— Ce n'est pas prudent, Rigel ! suppliait Irene alors qu'il récoltait ses dossiers le vendredi matin. Tu as entendu la fille aux cheveux roses, il ne faut pas attirer l'attention. Tu dois reprendre le travail lundi seulement, ils se demanderont ce que tu fais déjà là !
— Je leur dirai que je suis venu voir s'ils avaient besoin d'un coup de main, vu les événements. La résistance ne doit pas être la seule faction perturbée par les événements.
Les deux femmes King passèrent donc la journée à tourner en rond, rongées par l'inquiétude et la fébrilité. Vega regrettait d'avoir déjà terminé tous ses devoirs, n'arrivait à se concentrer sur aucun livre, même celui sur l'histoire de l'Amérique magique, son préféré, et finit par se résigner à ne rien faire de plus productif de sa journée que jouer avec Kotka. Elle entendait sa mère, à l'étage inférieur, s'activer dans la cuisine en accompagnant à tue-tête le dernier album de Célestina Moldubec.
Quand elle entendit la clé tourner dans la porte, à dix-sept heures, Vega dévala les marches quatre à quatre et s'arrêta devant son père avant même qu'il n'ait fini de refermer la porte derrière lui. Irene arriva dans l'entrée quelques secondes derrière elle et posa une main crispée sur son épaule.
— Et puis ? demanda Vega pendant que son père délaçait ses bottes. Des nouvelles ?
Rigel la regarda avec un sourire en coin et prit le temps d'embrasser Irene avant de lui répondre.
— Bonjour à toi aussi, chère fille. J'espère que tu as passé une bonne journée.
Vega leva les yeux au ciel et croisa les bras sur sa poitrine.
— Papa…
— Le gouvernement agit comme s'il ne s'était rien passé de hors de l'ordinaire pendant les vacances. J'ai dû faire comme si de rien n'était toute la journée… Tu en apprendras sans doute plus que moi en retournant à l'école dimanche. Et puis ça sera à moi de te poser plein de questions !
Irene soupira. Un mari et une fille impliqués profondément dans la guerre. Mais qu'avait-elle fait à Merlin pour mériter ça ?
