Le Little Bird était un petit restaurant au charme aussi discret que luxueux. L'endroit se voulait sans façon, tout en exhibant un menu où les plats atteignaient facilement trente dollars sans accompagnement et beaucoup de mots français parsemé de ci de là. Adalind trouvait l'endroit parfait. Le trois-quarts des tables étaient occupées, mais le niveau sonore était plutôt bas; l'ambiance feutrée du lieu ne se prêtait pas au éclats de voix. L'hôtesse en tablier la guida jusqu'à la table qu'elle avait réservée, dans un le booth presque au centre du restaurant. La jeune femme s'installa face à la porte, commandant un apéritif pour attendre son rendez-vous. Elle n'avait que cinq minutes d'avance, mais ils ne pouvaient pas le savoir. Son verre arriva rapidement, et elle pris une gorgée contemplative, les yeux embrassant la pièce. A vingt heure tapante, la porte s'ouvrit sur Rachel, très élégante dans robe drapée rouge sombre. Adalind n'aurait pas porté quelque chose qui mettait autant d'emphase sur ses hanches, mais ce rouge était un bon choix. Derrière elle entrèrent deux hommes, et le trio se dirigea vers elle sans prêter attention à l'hôtesse qui se rapprochait. L'un des hommes portait un costume sombre passe partout et avait le crâne rasé. Sa posture hurlait "garde du corps", et Adalind ne lui accorda pas plus d'un regard. C'était l'autre qui l'intéressait, le mystérieux employeur de Rachel Wood. Il était de taille moyenne, presque petit, et mince, donnant une impression de fragilité qui aurait été plus à sa place chez quelqu'un de plus âgé. La jeune femme estimait qu'il avait entre cinquante et cinquante-cinq ans. Elle nota aussi la coupe luxueuse du costume anthracite qu'il portait, visiblement reprit pour lui, s'il n'avait pas été taillé sur mesure. Un client potentiellement intéressant. Elle se leva, lui tendant la main pour serrer la sienne, n'accordant plus son attention à la lowen qui les avait mis en contact.

"Adalind Shade."

L'homme prit sa main entre les siennes et se pencha pour un rapide baisemain, avant de se redresser avec un sourire bénin.

"Conrad Bonaparte, enchanté."

L'ancienne hexenbiest récupéra lentement sa main, cacha sa surprise sous son propre sourire.

"Moi de même."

Elle se rassit, laissant les trois autres s'installer à leur tour. Rachel se glissa à côté de la jeune femme, suivie de Bonaparte. Le garde du corps sembla hésiter avant de tirer la chaise, obéissant à un ordre muet de son employeur mais visiblement inconfortable. Le serveur se glissa auprès d'eux, Et Adalind en profita pour commander des huîtres, une excentricité dont elle comptait bien laisser la note à son interlocuteur; il en avait les moyens. Suivant son exemples, Rachel et Conrad commandèrent à leur tour, le garde du corps déclinant. Le serveur reparti pour la cuisine, Le regard comme l'attention du petit homme se reporta sur Adalind, qui rajusta sa posture sans même y penser.

"Mademoiselle Shade…" Il le prononçait à l'allemande, Sha-deuh, faisait courir un frisson désagréable sur la nuque de la jeune femme.

"Appelez moi Adalind."

"Adalind," Il lui sourit à nouveau, comme un vieil oncle, "C'est un plaisir de vous rencontrer enfin."

"Pour moi aussi," elle se détourna à demi, coquette, avant de le regarder un peu par en dessous, "Je suis sure que je serai d'autant plus heureuse si je savais exactement à qui je m'adressait."

L'intéressé eu un petit rire, comme s'il n'avait rien rencontré de plus charmant que mademoiselle Adalind Shade.

"En voilà une question intéressante…" Il marqua une pause, entrelaçant ses doigts posé sur la table, "Disons que je représente une organisation. Cette organisation est là pour assurer le bien être de gens comme Mademoiselle Wood et vous. Même si…" il parut réticent à aborder le sujet, refusant avec délicatesse de finir sa pensée. Adalind ne pu retenir une petit moue amère, mais elle se repris rapidement.

"Est-ce que j'ai déjà entendu parlé de cette organisation?"

"C'est possible. Nous somme plutôt connu, en Europe notamment."

L'ancienne hexenbiest se creusa la tête, mais elle avait passé l'entièreté de son séjour trop occupée avec la royauté d'abord et sa grossesse ensuite pour vraiment prêter attention au reste. Elle sourit cependant, jouant avec son verre encore à demi plein.

"Ah oui…"

"Bien sur, il est possible que notre réputation n'avait à l'époque de votre visite pas encore atteinte les hautes sphères. Regrettable, mais compréhensible."

"Je suis certaine que vous vous êtes rattrapé depuis."

"Plutôt. Oh," il se pencha légèrement en avant, son expression s'adoucissant, "mes condoléances pour la mort du prince Éric. J'ai cru comprendre que vous aviez travaillé en étroite collaboration avec lui."

Le mauvaise frisson était de retour, mais la jeune femme le repoussa; elle se doutait qu'il savait à propos de ça, surtout s'il savait à propos de Diana. Après tout, malgré ce qu'elle avait dit à Sean, Eric aurait très bien pu être le père de sa fille.

"C'est exact, merci."

Il lui sourit et se redressa alors que leur commandes arrivaient. Adalind arrosa une huîtres de citron, satisfaite de voir la chair tressaillir sous l'acidité du jus, et la fit élégamment glissé dans sa gorge. Bonaparte avait choisi les toasts de moelle, Et Rachel la soupe du jour; elle avait sans doute besoin de faire attention. Quelques minutes passèrent dans la dégustation; le restaurant valait son prix. Conrad Bonaparte s'essuya soigneusement les lèvres et bu une gorgée de vin, signalement le retour de la conversation.

"Je ne sais pas quel est l'étendu des informations que vous a donné mademoiselle Wood-"

"Rassurez-vous, elle ne m'avais même pas donné votre nom."

Il sourit comme si la jeune femme ne l'avait pas interrompue.

"Une prudence que vous trouvez je l'espère, compréhensible. Les vues que nous embrassons ne sont pas au goûts de tous."

"Les vues que vous embrassez…?"

Adalind reposa l'huître qu'elle allait manger, partagée entre la prudence et l'exultation.

Bonaparte lui fit un sourire indulgent, buvant posément une autre gorgée de vin.

"Vous savez de quoi je parle."

"Je ne suis pas tout à faire certaine que je vous suit, Conrad."

S'il n'appréciait pas qu'elle utilise son prénom, il ne le montrait pas. L'ancienne Hexenbiest était presque sûre que son nom de famille était faux, de toute façon. Bonaparte sonnait trop familier pour qu'il en soit autrement.

"Nous divergeons de l'avis du Conseil, comme vous pouvez aisément le deviner."

Adalind s'accorda un peu de vin, l'esprit tournant à plein régime. S'il pouvait lui dire cela avec une telle désinvolture, elle pouvait être sure que cet homme et son organisation était assez puissants pour lui permettre de récupérer ses enfants… Et de se venger de ceux qui l'avait blessée.

"D'accord, très bien… Dans ce cas, je suis certaine que nous pouvons trouver un arrangement qui nous conviendra à tout les deux."

Conrad Bonaparte lui offrit ce qui devait être son premier sourire sincère de la soirée.

"Rien ne me ferait plus plaisir Adalind."

La jeune femme lui sourit à son tour, carnassière et sure de son pouvoir.

"Que voulez vous?"

"Des informations. En vérité," il esquissa un geste qui englobait la table, "nous ne sommes que récemment arrivé à Portland, et ce que nous savons sur ce qui s'y trame son malheureusement lacunaires. Celui ou celle qui tire les ficelles ici garde sa main pour lui, et nous ne pouvons pas mener à bien ce que nous souhaitons accomplir à l'aveugle."

"Je vois… Il se trouve que je peut vous aider," Adalind lissa la serviette avec un sourire de satisfaction, "j'ai sans nul doute les informations que vous recherchez. Mais vous vous doutez que cela ne sera pas gratuits."

"Le contraire m'aurait étonné."

Sous l'amabilité qu'affichait Conrad Bonaparte, un soupçon d'acier s'était glissé dans sa posture. Rien qu'Adalind ne puisse gérer. Elle commençait à avoir l'habitude des hommes de pouvoir après tout. Et cette fois elle possédait exactement ce dont il avait besoin et tout les deux le savait.

"La… Les personnes qui vous intéresse m'ont pris quelque chose. Je veux les récupérer."

Bonaparte inclina la tête.

"Vous enfants?"

Même en sachant par avance qu'il était sans doute au courant, Adalind n'appréciait pas que cet homme connaisse l'existence de Diana et de son fils. L'idée qu'il puisse s'approcher d'eux lui retournait l'estomac, même si elle n'était pas certaine de savoir pourquoi. Mais elle n'avait pas le choix si elle voulait les revoir.

"Mes enfants oui. Ils ont besoin de leur mère, et je veux les récupérer."

"Est-ce là votre prix?"

"C'est un début," corrigea l'ancienne henxenbiest en finissant son verre, "mais je suis certaine que vous vous rendrez compte que nous voulons la même chose sur beaucoup d'autre points."

"C'est tout ce que j'espère." Le sourire amical de vieil oncle était de retour. S'il pensait qu'il pouvait la maîtriser, tant pis pour lui. Il ne serait pas le premier à faire cette erreur. Elle n'avait peut-être plus ses pouvoirs, mais elle n'avait pas besoin d'eux pour tromper un homme tel que celui qui était assis en face d'elle.

Rachel, visiblement fatiguée de faire tapisserie, intervint, son regard passant de l'un à l'autre.

"Monsieur Bonaparte, je ne sais pas si…"

"Mademoiselle Wood, il n'est pas nécessaire de vous inquiéter."

"J'ai toute confiance en votre jugement," répondit la lowen, son sourire dissimulant presque ses dents serrées, "je pense juste qu'il serait plus prudent de finir cette conversation dans un endroit plus confortable."

Et plus à l'abri des oreilles indiscrètes, devina Adalind. Sean avait sans doute des yeux et des oreilles partout, même si elle doutait qu'il la fasse surveiller, dernièrement. Il avait d'autres chats à fouetter, avec ce qui était arrivé dernièrement en ville. Et Nick s'était sans doute fait un malin plaisir de lui dire qu'elle avait à nouveau été privée de ses pouvoirs, à cause lui. S'il avait parlé à l'obstétricienne avant qu'elle ne la charcute… Non, ce n'était pas le moment de revenir là-dessus. Elle devait se concentrer sur son objectif, c'était plus important que jamais.

Conrad Bonaparte inclina la tête vers Rachel, lui accordant son objection. Il finit son vin et posa sa serviette sur la table, faisant signe au serveur.

"Adalind, je crains que mademoiselle Wood ai raison et que nous devions reprendre cette conversation plus tard, dans un lieu plus approprié."

Le sourire qui fleurissait sur le visage de l'ancienne Hexenbiest se figea, et son regard passa de la lowen à son interlocuteur.

"Plus tard? Pourquoi pas ce soir?"

"Je ne voudrait pas que vous vous sentiez mise sous pression ma chère."

"Je ne le suit absolument pas."

Elle se reprit rapidement, rajustant son sourire comme sa robe.

"Il faut battre le fer quand il est encore chaud, vous ne croyez pas?"

Son interlocuteur haussa les sourcils, agréablement surpris. Il jeta à peine un regard à la note qu'on lui tendait, posant une carte de crédit dessus d'un geste négligent.

"Je n'aurais pas mieux dit."