Renard était perplexe. Tout ce que Black Claw avait exigé de lui jusqu'à présent était certes illégal, mais l'implication wesen était minimale. Ils n'avaient même pas demandé d'information sur son réseau; pour tout dire, Bonaparte semblait vaguement méprisant de ce qu'il avait construit à Portland, et ne faisait que peu d'effort pour le cacher. Le capitaine avait mieux à faire que relever l'insulte; il soupçonnait le représentant de Black Claw d'avoir un agenda précis le concernant. Ce rendez-vous, pris directement par le zauberbiest et non pas par l'intermédiaire de la lowen qui lui servait de bras droit, le rendait mal à l'aise. Bonaparte avait tout les marqueurs du tueur sociopathique, depuis son charme superficiel jusqu'à ses colères irraisonnées; il n'aurait pas été surpris d'apprendre que le zauberbiest avait commencé sa carrière en mutilant des animaux. Renard se gara devant la maison cossue qui servait de base d'opération à Black Claw, forçant son visage dans un masque indifférent; c'était ce que Bonaparte attendait de lui. Il entra dans le vestibule décoré avec goût et attendit, les bras croisé devant lui. Un homme au visage patibulaire entra par une porte dérobée, la caricature de l'homme de main avec son blouson de cuir et son crâne rasé. C'était un hundjäger; son museau apparaissait et disparaissait au rythme d'un woge nerveux. Il salua le capitaine de la tête, n'essayant pas de lui prendre son arme; quand il avait essayé la fois précédente, Renard lui avait cassé le poignet. Le semi zauberbiest le fixa froidement, le toisant sans même avoir besoin de bouger.
"Je suis attendu."
Le wesen hocha la tête et ouvrir la grande porte, faisait signe au capitaine de le suivre. Il traversèrent le grand hall, ignorant le grand escalier en faveur d'un couloir menant à une solide porte de chêne donnait sur un escalier de béton s'enfonçant au sous-sol. Une odeur douceâtre émanait des profondeurs, irritant le nez de Renard. Il y avait une composante chimique à l'odeur, mais pas seulement; elle lui évoquait un corps imprégné de formaldéhyde. Il maîtrisa son dégoût et suivit son guide, qui plissait le nez dans une moue involontaire, son odorat plus sensible encore que celui du capitaine. Ils traversèrent un couloir qui semblait avoir été mit en place récemment, les panneaux de plâtres nu et propres. L'hundjäger toqua à une porte avant de l'entrouvrir, passant sa tête à l'intérieur. La voix de Bonaparte retentit de l'autre côté du panneau, les autorisant à entrer. Le wesen se décala sur le côté, ouvrant grand la porte. Renard entra, scannant la pièce. Elle avait été entièrement carrelées, avec une évacuation au centre du sol en légère dépression. Contre les murs s'alignait une série de paillasses, couvertes d'équipements de laboratoire; le capitaine reconnaissaient certains d'entre eux, mais pas tous. Les machines semblaient récentes, probablement achetées au marché noir ou simplement volées, hors de la ville, sans quoi il en aurait entendu parler. Un petit groupe de blouse blanches allaient d'une machine à l'autre, échangeant des chiffres et des morceaux de phrases qui n'avaient pas de sens pour lui. De large caissons et des réfrigérateurs étaient poussé sous les paillages, soigneusement fermés.
"Impressionant."
"Merci!"
Bonaparte se tenait au milieu de la pièce avec un petit sourire satisfait, surveillant son petit royaume avec affectation.
"Je dois dire que j'avais envie de vous en parler depuis longtemps. Mais je devait être sûr de votre implication, auparavant."
"Vous voulez dire que vous aviez besoin d'assez de preuves de cette implication."
Bonaparte agita benoîtement la main, avançant vers une des paillasse.
"Détails. Bien, ce que vous voyez, mon cher capitaine, est le futur."
Renard ne s'approcha pas; l'enthousiasme du petit zauberbiest lui plaisait de moins en moins.
"Le futur?"
"Le futur des wesens, et par extension, de l'ensemble du monde," le représentant de Black Claw enfila rapidement une paire de gants et tira du frigo un tube à essai soigneusement étiqueté et scellé, avant de le brandir devant le capitaine. Le tube était rempli d'un liquide translucide tirant sur le vert, évoquant irrésistiblement de l'eau croupie, "Je ne vous sent pas convaincu."
"Je ne sais pas ce que vous chercher à faire."
"Oh, désolé," Bonaparte lui sourit, "je me laisse emporter. Suivez moi."
Le représentant de Black Claw le dépassa d'un pas élastique, quittant la pièce. Renard partit derrière lui, le suivant le long du couloir jusqu'à une autre pièce, plus grande que la précédente et carrelée elle aussi. Mademoiselle Wood, la lowen, s'y trouvait, assise à une table pliante en compagnie d'un autre wesen solidement bâti, vêtu d'un costume cravate qui le faisait ressembler à un vendeur d'encyclopédies. Elle leva vivement la tête en les entendant arriver et jeta un regard aigu semi zauberbiest, avant de reporter son attention sur Bonaparte, qui semblait vibrer d'excitation derrière son sourire.
"Est-il prêt?"
"Oui. Voulez vous consulter le dossier?"
"Non, vous avez toute ma confiance Rachel."
Elle hocha la tête, flattée, et se leva de sa chaise pour laisser de la place à son employeur. Le représentant de Black Claw s'assit, non sans avoir rapidement vérifié qu'il avait toute l'attention de Renard, qui était resté près de la porte avec circonspection.
"Êtes-vous prêt, monsieur…," il vérifia le dossier, "Jones?"
"Oui monsieur."
"Bien. Rachel, vous avez prit les photos?"
"Oui monsieur."
"Parfait. Monsieur Jones, si vous pouviez woge je vous prie?"
Le wesen s'exécuta, son visage ondulant pour révéler les iris rouge vif et les crocs d'un blutbad avant de revenir à la normale.
"Capitaine, vous avez bien vu?"
"Oui."
"Parfait! Maintenant monsieur Jones, si vous voulez bien…" il lui tendit le tube à essai, "Une dose au centième, comme convenu."
L'expression du blutbad vacilla un peu. Il semblait plutôt incertain, mais conscient qu'il n'avait plus le choix. Il ouvrit le tube et avala son contenu d'un trait, faisant la grimace. Son visage ondula; il recula violemment sa chaise, se pliant en deux avec un cri étouffé. Tout son corps fut agité de tremblements sa peau parcourue de vagues. Il tomba à genoux, son corps se déformant trop vite pour que l'oeil puisse le suivre. Les convulsions se prolongèrent dans un silence surréaliste, seulement entrecoupé par la respiration laborieuse du blutbad. Il finit par se calmer, s'agrippant à table pour se redresser, sans réussir tout à fait; ses mains étaient déformées, couvertes d'une épaisse fourrure et armées de griffes recourbées. Il leva les yeux vers Bonaparte, le souffle encore court. Il n'avait plus de visage. Un faciès animal l'avait remplacé, évoquant un loup caricatural, presque grotesque; un museau trop long, des crocs trop nombreux, et d'immenses yeux rouge comme l'enfer.
"Magnifique…"
Bonaparte semblait fasciné par la créature bossue devant lui, son regard brillait, et il semblait à Renard qu'il voyait pour la première fois un sourire sincère sur le visage du zauberbiest. Le représentant de Black Claw se tourna vers Rachel Wood et lui, voulant leur faire partager sa joie.
"Il est splendide, n'est-ce pas?"
La lowen hocha la tête, l'ai trop choquée pour parler; le capitaine avait l'impression d'être baigné de sueur froide. Il avait peur de comprendre où Bonaparte voulait en venir. Le blutbad explorait son nouveau visage de ses pattes, gémissant comme un chien effrayé.
"Alors c'est comme ça que ça va se passer?"
"Ne prenez pas ce ton capitaine," les yeux du zauberbiest scintillaient; c'était son grand moment, "ne soyez pas effrayé."
Renard pinça les lèvres, mais se retint de répliquer. Bonaparte serra la mâchoire, visiblement mécontent.
"J'ai l'impression que vous ne comprenez pas. Ceci," il désigna le blutbad de la main, qui semblait se remettre lentement du choc de la transformation, "est le moyen de nous révéler, de nous débarrasser de l'illusion humaine que nous avons dû entretenir."
"Pourquoi ne pas montrer l'exemple dans ce cas?"
"Il est vrai que nous sommes encore au stade expérimental," le représentant de Black Claw eut un petit geste de la main, comme pour souligner le peu d'importance qu'il accordait au problème, "mais regardez-le. Il est tout ce qui fait un blutbad, mais plus prononcé, plus pur. Imaginez le résultat sur un wesen plus raffiné."
L'intéressé grogna sourdement, son regard luisant fixé sur le petit zauberbiest avec ce qui commençait à ressembler à de la haine. Renard approcha très lentement sa main de son holster; Bonaparte ne semblait pas se rendre compte du danger.
"Alors c'est ce que vous vouliez dire en parlant de l'abolition du Woge. Mais l'Umkippen?"
"Capitaine!" Le zauberbiest semblait sincèrement frustré à présent, agitant les mains comme pour mieux lui faire comprendre ce qu'il voulait dire, "l'umkippen se résoudra de lui-même! Ce n'est après tout que le fruit de la lutte entre le masque que la société a obligé les wesens à porter et notre vraie nature. Vous devez comprendre ça?"
"Je crois comprendre…"
Bonaparte lui sourit et sourit aussi à Rachel Wood, qui avait reculé contre le mur et serrait son calepin contre elle. Elle lui rendit son expression, crispée.
"Je vous avez bien dit qu'il comprendrait. Notre capitaine sait tout de la douleur de la dissimulation."
Rachel jeta à Renard un rapide regard d'animal traqué; il lui opposa une façade lisse, impénétrable, malgré la peur viscérale que lui inspirait l'excitation maniaque de Bonaparte.
"En effet," le capitaine ne perdait pas le blutbad des yeux; celui-ci semblait rassembler son courage, et il lui semblait qu'il était le seul à s'en inquiéter, "assez pour me demander ce qui se passera avec les kehrseites. Vous comme moi sommes vulnérable aux balles."
Le représentant de Black Claw haussa les épaules avant de se frotter les mains.
"La vermine s'occupera de la vermine. C'est dans leur instinct."
"La vermine?"
"Hundjäger, skachal, blutbaten…"
Jones, atteignant finalement son point de rupture, bondit sur le petit zauberbiest; Renard tira, le fauchant en plein vol. Il s'écroula, la mort ne lui rendant pas son visage humain; il gardait le faciès grotesque infligé par la décoction du représentant de Black Claw. Le regard de celui-ci allait du corps au capitaine, animé d'une lueur de triomphe. Renard regrettait amèrement de ne pas avoir laissé le blutbad atteindre sa cible; il regrettait encore plus de ne pas avoir troué la peau de Bonaparte lui-même. Rachelle Wood fixait l'arme encore fumante, reculant en direction du zauberbiest sans même s'en rendre compte. Renard leva le canon du revolver vers le représentant de Black Claw, l'adrénaline gelant dans ses veines.
"Était-ce encore un test? Parce que tout ça commence à me fatiguer."
