Sous le tertre, l'obscurité était complète. Sean Renard continua d'avancer d'un bon pas; les murs autour de lui s'éloigna à mesure qu'il s'enfonçait au coeur de la colline. Brusquement, il eut une impression d'espace; comme s'il venait de déboucher dans une immense salle. Il sentit que l'odeur de la cave avait changé; plus de poussière, mais de la mousse; terre froide et humide; sève. Il ralentit presque malgré lui mais ne s'arrêta pas. Son épaule frôla quelque chose. Une colonne? Il tendit la main avec précaution. Non, la surface était trop irrégulière, organique. Un tronc d'arbre? Pourquoi pas. L'odeur de sève devenait plus épaisse, presque suffocante. Il avait l'impression d'en avoir plein la bouche, lèvres collées, coulant dans sa gorge dans ses poumons-

Il trébucha et failli tomber, la respiration rapide- libre, pas de sève, juste l'odeur. Il chercha le sol du bout du pied, trouva ce qui l'avait fait trébucher; une racine? Il y aurait une forêt enterrée sous le tertre. Il reprit sa marche. Il devait sortir au lever du soleil. Les troncs se resserrèrent autour de lui, les branches se faisant de plus en plus basses; il avait l'impression d'étouffer. L'impression que les arbres le retenaient, l'entravait, que les branches nues millénaires s'enroulaient autour de ses chevilles, de ses jambes, l'enracinaient-

Le capitaine wogea. La douleur fusa, brillante comme un éclat de miroir, le moment semblant se prolonger à l'infini. Il vacilla avant de se reprendre avec un grondement sourd. Il voyait. Des silhouettes évanescentes, des brumes fine comme un fantasme. L'odeur de sève revint, étouffante, envahissant sa bouche et il s'étouffait, sentait le liquide épais couler dans sa gorge et entre ses lèvres alors qu'il se griffait désespérément le cou pour s'en défaire, mais le flux ne s'arrêtait pas froid comme l'enfer et brûlant comme un acide, se répandant dans ses veines comme un poison.

Quelque chose l'observait. Il cessa de se débattre, se rendit compte que malgré tout, il respirait, le bruit de ses inspirations précipitées étrangement plat et étouffés. La chose, les choses- non, il n'y en avait qu'une, mais elle était plurielle, d'une façon qu'il aurait été incapable de définir- l'avait suivi depuis le début, mais il avait été incapable de la percevoir.

Il devait se remettre en marche. Atteindre l'autre côté. Il se força à reprendre sa marche, évitant les formes qu'il percevaient sans pouvoir leur donner de nom, ses bois frottant contre les arbres. Les tenant à distance. L'odeur de sève s'atténua. La douleur aussi. Il atteignit une trouée dans les arbres, et trébucha à nouveau, tomba dans de l'eau froide à l'odeur minérale qui lui éclaboussa le visage. Il resta un instant à quatre pattes dans la rivière souterraine et déglutit avant de se redresser. Il sentait du courant. Le capitaine avança, s'enfonçant dans l'eau jusqu'à épaules, jusqu'au menton; ne sachant pas quand il trouverait l'autre rive… S'il trouverait l'autre rive.

Il perdit pied. L'eau se referma au dessus de lui et soudainement il ne savait plus où était le haut et ou était le bas; la rivière l'avait avalé et malgré ses efforts il ne trouvait plus la surface. L'eau lui semblait lourde, visqueuse, et bientôt le manque d'oxygène pris le dessus et il en inspira. L'eau envahit ses poumons, glacée, et le capitaine se débattit de toutes ses forces, se sentant inexorablement entraîné vers le fond.

Il atterri dans une prairie d'herbes hautes, toussant et se débattant contre l'asphyxie. Reprenant sa respiration, il se remit lentement debout, regardant autour de lui dans la vague lueur crépusculaire qu'il percevait. La prairie semblait s'étendre à l'infini; L'air était chargé de l'odeur de l'herbe froissée et du pollen de fleurs nocturnes. Il se remit à marcher, fuyant l'odeur lourde des fleurs, environné par le bruissement de la végétations sur ses jambes. Il commençait à se demander si cette nuit allait finir.

Il y avait une vibration dans l'air. Il pouvait percevoir des éclats de lumières passant vivement devant lui, comme des lucioles.

Non.

Des abeilles. L'odeur du pollen s'intensifia. Il se mit à fuir, fuir avant de s'étouffer à nouveau. Le tertre tentait de le tuer. Il ne vit pas la ruche. Elle explosa sous l'impact; une nuée d'étincelles l'entoura dans l'odeur étourdissante du miel. Tombé à genoux de nouveau, il en était éclaboussé, englué, il en avait plein le visage, plein la bouche, s'infiltrant dans sa gorge et il s'étouffait à nouveau, se griffait la gorge et l'odeur du sang se mêlait au miel-

Sang et Miel.

Une offrande. Ses mains retombèrent le long de ses flanc, et il cessa de lutter, cessa de se débattre, riant et s'étouffant et maintenant le miel lui coulait de la bouche, tombait au sol en gouttes si épaisses qu'il les entendant frapper la terre. Le goût changea,devint plus complexe, chargé de l'amertume d'herbes macérés. Le liquide devant plus fluide; alcoolisé. Hydromel. Une douleur diffuse rayonnait depuis le centre de son corps. Il savait quel était la suite. Un goût métallique. Une odeur de rouille. Le sang, d'abord aussi fluide que l'hydromel, puis s'épaississant, devenant visqueux. Goût de pourriture. L'odeur des choses mortes. Le monde se rétrécissant à une étoile obscure et aveuglante, jusqu'à l'inconscience, enfin.

Sean Renard repris conscience avec le lever de soleil. Il était à genoux à moins d'un mètre de la sortie du tertre, se sentant si vivant qu'il en aurait presque eu peur. Il avait encore le goût du sang sur ses lèvres; son corps était encore déformé par son woge. Il reprit visage humain et se releva lentement, s'observant. Il n'y avait pas de trace de sa nuit sur ses vêtements; à peine une tache de rosée sur son pantalon. Il prit conscience qu'il n'était pas seul. Il leva les yeux; une meute l'environnait. Hunjeagers, tous en woge. Le semi zauberbiest les regarda sans comprendre. Lentement, cérémonieusement, ils mirent un genoux à terre, avant de tendre vers lui leur main, paumes tatouées vers le ciel.

La présentation des épées.

La phrase s'était imposée dans son esprit, comme chuchoté par le présence derrière lui. Par le tertre. Cette présence, solitaire et plurielle, qui l'avait pourchassé toute la nuit, était sortie avec lui.

Non. Pas exactement. Il n'avait pas le temps d'y penser maintenant. Pas entouré par le Verrat.

"Pour qui sont ces lames?"

"Pour le roi."

La réponse était venue à l'unisson, scandée. Le semi zauberbiest se sentit glacé.

"Qui est votre roi?"

"Celui qui a traversé le Tertre."

Renard déglutit; il avait l'impression, non, l'intuition qu'au moindre faux pas, il serait déchiqueté par la meute.

"J'ai offert le miel," il humidifia ses lèvres sèches, "j'ai offert le sang."

"Du tertre au roi et du roi au tertre." Lui répondit la meute. Il ne savait pas. Il ne savait pas et la meute allait le dévorer, il avait échoué la dernière épreuve-

"Car le royaume est mien, et au royaume j'appartiens."

Les mots lui était venu alors que la panique s'installait. Un frisson parcouru les hunjeagers et tous inclinèrent la tête dans un silence irréel. Le nouveau roi se reprit, se recentrant; Il avait réussi.

"Relevez-vous."

La meute se redressa, leur yeux toujours fixé sur lui. L'un des hunjeagers s'avança respectueusement vers lui, son museau allongé rappelant celui d'un lévrier.

"Nous devons vous menez au Palais."

Ce n'était pas une question.