Dire que le marchand Agnar Ragnarsson fut contrarié quand il apprit la mort d'Alda est un euphémisme. Il avait compté se débarrasser rapidement de Sigridur, et se retrouvait avec une enfant en partie aveugle sur les bras.

Agnar avait chez lui Ella, une autre otage de la dette d'un parent imprudent. Ella pris sous son aile une Sigridur mutique sans s'offusquer de son expression dure.

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Agnar les envoya travailler chez les éleveurs de moutons. Pour Sigridur, du haut de ses sept ans, les brebis qu'elle devait regrouper étaient des adversaires redoutables. Ses petites forces étaient rapidement mises au défi par leurs immenses cornes et leur masse de long poils imposants. Le fait d'avoir à se battre dans la neige glacée et l'obscurité rendait la tâche d'autant plus ardue.

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- Tu n'as pas froid ?

Ella examinait inquiète les crevasses des mains de Sigridur, dans l'étroit cagibi où elles dormaient.

- Non !

- Moi si.

Ella se pelotonna encore plus proche de Sigridur.

- Tu vois, quand les vikings ont découverts le l'Islande, ils étaient déjà passé par le Groenland.

Sigridur ne donna aucun signe qu'elle écoutait la conteuse, mais n'en perdait pas une miette. .

- Du coup, ils ont trouvé l'Islande agréable et douce par rapport à là d'où ils arrivaient. Du coup, comme c'était des égoïstes, ils ont appelé Islande "Ice-Land", pour que d'autres croient que c'était un pays de glace, et Groenland "Green-Land" pour qu'ils croient que les terres fertiles étaient là-bas.

Ella regarda Sigridur pincer les lèvres, ce qui ressemblait le plus à un sourire depuis qu'elle était chez Agnar. Mais elle se taisait toujours

- Tu sais, dans une saga, on dit que ma famille arrivait d'angleterre. Il paraît que là-bas, il ne fait jamais froid. Un jour, on ira toutes les deux là-bas. On y retrouvera mon grand-père. Il y a été pour construire une maison, tu sais. Il va revenir bientôt me chercher.

Sigridur ne répondit pas, mais se serra encore plus contre Ella.

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Quand les moutons furent regroupés à l'abris pour l'hiver, la tâche des filles fut de les nourrir et nettoyer les grandes étables.

Ella laissait Sigridur brosser les abreuvoirs, et gardait pour elle la tâche la plus difficile, consistant à sortir dans le froid polaire les brouettes de litière usagée.

Un matin, Agnar envoya Sigridur seule s'occuper des brebis. Sigridur alla l'annoncer à Ella avec un baiser. Depuis quelques jours, les forces de Ella avaient beaucoup décliné.

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Quand Sigridur revint à la fin de la journée, Ella était morte.

Sigridur ne trouva plus de larmes à verser, se contentant de l'étreindre jusqu'à ce qu'on l'en détache sans ménagement pour enterrer la jeune fille.

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Sigridur avait jusque là eu un tempérament doux et docile. Il disparu en même temps qu'Ella.

Le printemps commençait à poindre. La météo était toujours aussi instable et violente, mais le froid était moins cruel.

Sigridur avait commencé à bien s'entendre avec les brebis. Celles qui avaient été nourries au biberon venait naturellement se frotter contre elle. C'était les seules êtres qui tenaient à elle.

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Elle commença à chercher à s'enfuir. Elle était trop jeune pour voir les problèmes pratiques qui accompagnent une fuite. Où aller et comment, ces questions ne lui vinrent pas à l'esprit.

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Elle essaya un matin, avant le réveil de Agnar de courir aussi loins que ses petites jambes lui permettaient.

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Une demi journée plus tard, elle avait été ramenée de force par des colporteurs.

La ceinture d'Agnar lui fit rudement sentir son mécontentement. Mais ça ne suffit pas à décourager Sigridur.

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Agnar l'enfermait maintenant à clé dans le Cagibi pour la nuit, la nouvelle tentative d'évasion eut donc lieu pendant qu'elle s'occupeait des brebis.

Sigridur pensa qu'elle aurait fonctionné sans la détermination d'une des brebis les plus affectueuses à la suivre. On les retrouva le lendemain. Le propriétaire, très mécontent de ce qu'il appelait un vol, avait envoyé ses fils sur sa trace.

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La colère de Agnar avait atteint son paroxysme. Non seulement Sigridur, le visage fermé, n'avait pleuré aucune larme devant l'avalanche de coups, mais en plus l'éleveur ne voulait plus d'elle chez lui. Agnar perdait aussi l'argent de sa paie.

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Ce printemps là, plusieures tempêtes coulèrent des bateaux sorciers aux portes de l'Islande. Les moutons avaient été tués par le froid, et une épidémie décimait les brebis gestantes.

Tout le hameau pensait à une colère divine. On parla de remettre d'actualité une des solutions d'autrefois, un sacrifice à Odin le Borgne.

Ce jour-là, Agnar rappela plusieures fois à l'assistance qui en discutait l'oeil aveugle de Sigridur.

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Odin aurait découvert les runes pendu à l'arbre du Monde, l'Yggdrasil, percé par sa propre lance Gungir pendant neuf jours.

Peut-être que le dieu d'un poème survit à ce traitement, mais les sacrifiés jamais.

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C'est peut-être parce qu'elle se débattit et hurla tout le long de la fête sacrificielle qu'au moment où elle fut transpersée, la lance l'avait seulement effleurée. Son abdomen avait été entaillé, mais la blessure n'était pas mortelle. Elle s'agrippa à cette lance malgré ses liens, ce qui lui évita d'être pendue.

Les sacrificateurs ne s'étonnent pas des hurlements ni de ne pas la voir succomber. Tout était fait pour que l'agonie dure neuf jours. Si la blessure ou la corde ne la tuait pas, c'était la déshydratation ou le froid qui l'emporterait.

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Une fois la première nuit passée, Sigridur n'eut plus conscience du temps passé. Elle émergeait parfois de ce brouillard d'inconscience où elle avait sombré, et alors elle recommençait à hurler et supplier. Le froid grignotait ses mains et pieds, maintenant crevassés et douloureux.

Elle continuait à hurler et supplier parce qu'alors, elle se sentait toujours vivante.

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Le printemps était terriblement orageux. Parfois, quand sa conscience revenait, elle pensait à tendre la langue pour attraper des gouttes de pluie.

Elle souffrait, son corps entier lui rappelait qu'elle était toujours vivante. La corde à son cou, la douleur au flanc, ses membres bleuis par le froid et tous ses muscles douloureusement contractés pour ne pas glisser de la lance.

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Elle savait maintenant qu'elle allait mourir. Elle ne pouvait plus hurler, il ne lui rester plus de forces et pas assez de souffle. Elle ne voulait pas mourir seule, parce qu'elle n'était pas sûre d'avoir la force de sourire à la mort comme on lui avait inculqué. Ses mains étaient toujours agrippés à la lance, mais elle ne sentait plus ses pieds.

Elle essaya une dernière fois, sans espoir, de se débarrasser de la corde de pendu. La tentative échoua comme toutes les précédentes, mais elle cassa l'amulette d'ébène.

Avec que l'amulette n'ait atteint le sol, Sigridur était en transe.

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Depuis l'éther dans lequel elle flottait, elle cherchait désespérément à s'agripper. N'importe quoi qui pourrait s'intéresser à elle et la retenir. Toute à sa détresse, elle toucha enfin quelque chose. Elle sentait confusément que c'était un esprit, vivant. Cet esprit avait la complexité d'un être humain.

Elle s'aggripa à cet esprit avec toutes les forces qui lui restait, essayant de formuler une pensée cohérente. Les limbes de mots qui lui venaient étaient rapidement gommées par l'image de l'arbre d'où on voyait les sinistres lueurs du hameau qui l'avait condamnée. Elle ne renonça pas pour autant. Elle continuait à essayer de communiquer avec cet esprit, parce que c'était tout ce à quoi elle pouvait maintenant se raccrocher.

Elle sut que l'esprit avait accepté sa présence mais il n'avait peut être pas compris l'urgence.

Au bout de ce qui lui sembla une éternité, l'esprit lui transmis une onde chaude. Elle se sentit sortir de la transe et retomber lentement dans l'inconscience.

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Elle ouvrir les yeux encore une fois.

un homme se tenait devant elle. Grand, fort, la barbe rousse et les cheveux blancs. L'esprit qu'elle avait touché.

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Elle le vit lever sa hache. Elle allait enfin mourir, Elle obligea sa bouche à former un sourire affreux destiné à la mort, mais ne put pas retenir le soulagement s'afficher sur son visage. Elle allait enfin mourir, et elle n'était pas seule.

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Olaf Olafsdottir avait déjà vu des exécutions. Il connaissait ce rictus affreux qui se formait sur les visages de ceux et celles qui se souviennent qu'ils doivent accueillir la mort avec le sourire.

Mais son esprit auquel l'enfant s'était accroché si violemment était encore très perméable à ses émotions. Il avait senti le soulagement l'envahir quand il avait soulevé sa hache.

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C'est avec horreur et culpabilité qu'il avait contemplé un petit être, beaucoup trop jeune pour avoir vécu, mais déjà soulagé de mourir.

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Il avait abattu sa hache sur la corde et les liens qui la maintenaient. Elle avait glissé, surprise mais peu consciente, dans ses bras, et c'est avec douceur qu'il l'enveloppait maintenant dans sa cape.

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Des villageois avaient accouru dans le désordre.

Ils n'étaient pas monté armés, hein. Non, juste des outils pour le travail des champs, des faux, des fourches. Pas assez pour qu'il ait le droit de les tuer, mais déjà trop pour qu'il puisse leur tourner le dos.

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Il entendait les menaces peu voilées, leur peur d'une colère divine. Il sentait aussi la chaleur relative du corps de Sigridur contre lui. Le plus insupportable était les gémissements d'Agnar, qui répétait qu'il allait perdre le dédommagement que le village lui avait versé.

Olaf détacha sa bourse, et l'envoya à celui qu'il savait être l'huissier de tout ce village.

- Cinq pièces de cuivre. Une esclave quasi morte n'en vaut pas plus.

Plus tard, il aurait l'occasion de regretter ces paroles mais jamais d'avoir sauvé sa fille.

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Sigridur se réveilla. Olaf croisa son regard et pris sa main, sourcils froncés. Elle écarquilla ses yeux, fusillant du regard ce barbu qui lui tenait la main.

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Un autre homme examinait ses pieds.

- Les orteils sont morts de toutes façons, et elle devrait l'être elle aussi.

La désapprobation de cet homme suintait à chacun de ses mouvements.

- Je veux bien m'occuper des orteils, mais vous disparaissez aussi vite.

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Son visage de marbre fermé, Sigridur contempla l'amputation de ses orteils par un bistouri magique. L'homme ne prit pas la peine de l'endormir.

Elle ne pleura pas, n'émit aucun un son, mais Olaf qui la serrait dans ses bras entendit les hurlements révulsés de son esprit.