Olaf ne quitta pas le chevet de Sigridur. Il l'avait installé dans son lit, et la veilla pendant les jours qui suivirent où elle n'émergeait d'un sommeil enfiévré que ponctuellement pour demander à boire.
Il eut tout le loisir pendant cette longue veillée de contempler ce visage dur. Sigridur n'était pas une belle enfant. La douleur et les chagrins avait marqué précocement son visage. Ses yeux étaient enfoncés par la faim, et tous ses os saillaient de ses lambeaux de vêtements sales.
Pourtant il sentait naître en lui une affection profonde pour cette fille dont il n'avait pas voulu. Et le remord se battait avec la culpabilité.
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La fièvre baissa enfin. Olaf avait fini par s'endormir sur une chaise.
Sigridur contempla méfiant cet homme tout blanc.
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Très lentement, elle se glissa hors de l'édredon. Elle grimaça en sentant le contact du sol sur les moignons bandés. Elle se traîna le plus silencieusement qu'elle put hors de la pièce. C'est toujours aussi précautionneusement qu'elle gagna la porte de la petite maison, tira le loquet et sortit. La cour était boueuse. Elle grimaça en sentant des cailloux sous ce qui restait de ses pieds.
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Elle atteint péniblement un hangar, en sueur et épuisée par l'effort pour faire avancer ses pieds. Un coup d'oeil dans le hangar lui apprit qu'il était rempli de balais. Elle n'était jamais montée sur un balai mais en avait souvent rêvé.
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Elle hésita, elle ne voulait pas être à nouveau accusée de vol (même si tant qu'à être pendue, autant que ce soit pour avoir volé un balai plutôt qu'une brebis). Mais ses pieds ne la porterait pas plus loin.
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Elle rampa dans le hangar, et attrapa un balai au hasard. Elle réussit à le mettre en vol stationnaire et s'apprêtait à l'enfourcher quand une main se saisit du manche.
- Celui là est beaucoup trop grand.
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Elle vit le colosse pâle se tenir devant elle. Elle ne pouvait plus respirer tant elle avait peur.
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Olaf souleva le balais pour le remettre sur son crochet. Il vit Sigridur se méprendre sur son geste et se recroquevillait dans l'attente des coups, se couvrant de ses bras, rempart peu efficaces et déjà bien marqués par l'habitude des punitions. Pourtant son visage était toujours aussi froid, furieux et inexpressif.
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Mentalement, Olaf soupira. Il s'accroupi près de la petite.
- Tu voulais partir ?
Sigridur le fusilla de son regard plein de mépris.
- Je ne serai plus jamais une esclave.
Elle détourna à nouveau la tête dans l'attente des coups.
Les cinq pièces de cuivre et sa phrase malheureuse à Agnar frappèrent brusquement Olaf en pleine face.
- Regarde moi, il releva le menton de la petite aux yeux fous. Tu sais qui je suis ?
Pour la première fois, il vit Sigridur vaciller légèrement sous l'incertitude.
- Olaf Olafsson ? La voix n'était qu'un tout petit filet.
- Si tu sais ça, tu sais que je suis ton père. Et je te promet par tout ce qui m'est cher, dont ton existence, que tu ne sera plus jamais une esclave, ma fille.
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Jamais Olaf n'aurait pensé que cette conversation pourrait suffire à créer un lien, pourtant c'est oublier la résilience de certains enfants.
Une Sigridur épuisée poussa un profond soupir de soulagement et se jeta dans ses bras, et c'est sans maladresse qu'il lui caressa les cheveux et l'embrassa, faisait semblant de ne pas remarquer les sanglots de la fillette qui inondaient sa longue barbe.
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Olivier et Nigel ne quittait pas Olaf des yeux.
"Après ça, les choses ont été compliquées quand même.
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Sigridur a mis des semaines avant de sourire. C'était quand je lui ai montré comment marchait la pompe hydraulique qui nous alimentait en eau.
Elle a mis des mois avant de rire, c'était quand elle a volé pour la première fois.
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Le problème, c'était les gens autour.
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L'histoire du sacrifice avorté était loin d'être oubliée.
Certains nous jetaient des regards noir ou des mottes de boue.
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On nous accusait dès qu'une brebis avait des problèmes de mise bas. Dès que le lait tournait.
Une fois, quelqu'un a même essayé de mettre feu à notre maison dans la nuit.
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Je ne vendais plus beaucoup de balais. On survivait quand même. Mais la situation ne pouvait plus durer.
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C'est là que Wilhelma Nimbus est arrivée dans notre vie.
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Elle faisait du tourisme en Islande, et je crois que si elle avait aimé l'Islande moldue, elle avait détesté celui des sorciers.
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Par curiosité professionnelle, elle était venue visiter ma forge. Une des trois seules d'Islande, mais ce fut quand même un sacré coup de chance.
Elle s'est tout de suite bien entendu avec Sigridur. Elle avait entendu l'histoire entière de sa vie de gens qui lui espéraient la décourager de s'approcher de nous.
Mais elle était trop curieuse d'une technique de stabilisateur que j'avais mise au point. De toutes façons, aucun anglais n'adhèrerait au raisonnement des islandais sorciers sur le sujet des sacrifices humains.
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Nimbus est revenue nous voir presque chaque jour pour que je lui explique les méthodes de fabrications d'un balai islandais.
Elle a même offert à Sigridur son tourne-disque. Sigridur a tellement écoutée l'unique disque que Nimbus et moi avons été très soulagés quand il s'est retrouvé rayé.
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A la fin des trois semaines de son séjour, Nimbus m'a regardé proposé très sérieusement de venir habiter en Angleterre et de travailler pour elle.
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Sigridur était toujours emmitouflée dans sa couette, en haut de l'escalier. Olivier était venu la rejoindre et la serrait dans ses bras.
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- On ne l'a jamais regretté, n'est-ce pas, Sig ? Olaf lui sourit.
Elle secoua la tête pour indiquer que non.
Sa bouche était trop sèche pour l'articuler.
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Son père avait une famille en Islande. Des parents, une soeur.
Ils avaient été de ceux qui leur avaient jeté de la boue.
Ils ne les avaient jamais revu.
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Blabla de l'auteure :
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Voilà, la fin de la partie islandaise. J'espère que ça n'était pas trop trash ?
On se retrouve demain pour les chapitres de conclusion de l'histoire, parce qu'il y a toujours une thèse de doctorat à soutenir.
