Depuis quelques jours Connie avait pu noter des changements dans le comportement de son mari. Il s'était refermé sur lui-même, passant de plus en plus de temps dans son bureau. A plusieurs reprises, elle l'avait entendu se réveiller en pleine nuit et rejoindre son bureau. Pourtant, lorsqu'elle se réveillait le matin suivant ses nuits d'insomnie, il était couché à côté d'elle. Elle ne faisait aucun commentaire, peut-être voulait-il simplement la protéger d'un cas difficile qu'il avait à gérer… Paradoxalement, il devint également plus protecteur envers elle et leur enfant, multipliant les gestes d'affection. Mais cela ne lui aurait pas semblé étrange si ces gestes n'avaient pas été faits sans la moindre parole échangée.

- Tout va bien Mike ?

- Pourquoi me demandes-tu cela ?

- Tu agis bizarrement depuis plusieurs jours…

- Juste un cas difficile à gérer impliquant une femme enceinte, je ne veux pas t'en mêler.

Le ton sec de son mari impliqua qu'il n'y avait rien à ajouter et que la conversation était close. Sachant que si elle insistait, cela ne ferait que le braquer encore plus, Connie en resta là…

Plusieurs jours après, alors qu'elle était paisiblement plongée dans la lecture d'une autre œuvre de Victor Hugo, Le Dernier Jour d'un condamné - qu'elle s'était d'ailleurs promis de faire lire à son mari -, elle fut distraite par les allers et retours d'un Mike passant sans arrêt sa main dans les cheveux.

- Mike ! Arrête ! Tu es à fleur de peau depuis plus d'une semaine, est-ce que tu veux bien me dire ce qu'il se passe ?

Le regard vide, Mike sortit de la chambre et alla chercher la lettre qui occupait ses pensées nuits et jours depuis qu'il l'avait reçue. Sans un mot, il lui tendit. Au fur et à mesure de sa lecture, Connie comprit ce qui avait tant bouleversé son mari.

- Tu l'as reçue quand ?

- Mercredi dernier… Je ne voulais pas t'en parler pour ne pas te bouleverser. Tu n'as pas besoin de cela.

Connie coupa immédiatement son mari.

- Mike, on est marié je te rappelle. Tu te souviens de nos vœux ?

- Je sais bien. Je pensais arriver à pouvoir le gérer, que tout cela était derrière moi. Visiblement je me suis trompé… J'ai appelé ma mère pour avoir des explications. Elle m'a dit qu'elle avait renoué contact avec lui il y a quelques temps maintenant. Il lui a fait promettre de ne rien me dire à ce moment mais quand elle lui a annoncé que j'allais devenir père, tout a changé... Oh Connie, elle m'a menti pendant tout ce temps. Comment a-t-elle pu me cacher cela ?

- Mike…

- Mon père a repris contact avec elle alors qu'il nous a abandonné il y a 30 ans et elle lui pardonne ? Elle lui donne mon adresse parce qu'il veut renouer avec moi ? Il était où quand j'avais besoin de lui ? Il a été absent toute ma vie et il pense sincèrement que je vais lui pardonner et que l'on va enfin avoir une relation père-fils ? Et surtout qu'il va connaître mon fils ? Il en est hors de question !

Mike laissait désormais exploser toute la rage accumulée depuis ces quelques jours. Cette lettre de son père l'avait fait se remémorer la plus dure période de sa vie, lorsqu'il n'était encore qu'un petit garçon d'à peine 10 ans, effondré après le divorce de ses parents et l'abandon de son père. Il avait dû se construire sans figure paternelle et s'était demandé si ce n'était pas de sa faute si son père était parti. Cette culpabilité l'avait poursuivi et avait contribué à forger son caractère. Dorénavant il ne laisserait plus les gens l'atteindre, ce qui dans son attitude se traduisait par une attitude froide et distante, attitude exacerbée dans le domaine professionnel où au cours de ses premières années en tant que procureur il avait acquis la solide réputation d'un procureur sans pitié, uniquement conduit par la volonté de gagner, quel qu'en soit le prix… Mais cette carapace s'était progressivement fendue au contact de Connie. Elle avait su gagner sa confiance et son cœur, lui permettant d'exorciser cette profonde blessure en étant finalement heureux. C'est pourquoi il se calma instantanément lorsqu'il vit Connie blêmir et porter les deux mains à son ventre. L'inquiétude remplaça la rage dans ses yeux.

- Connie, qu'est-ce qu'il y a ?

Connie attrapa les mains de son mari et les plaça sur son ventre, laissant les siennes pardessus.

- Je ne sais pas… Le bébé s'agite énormément. Je ne l'ai jamais senti bouger comme cela…

- Oh chérie, c'est de ma faute…

Mike se rapprocha du ventre de sa femme et d'une voix douce entreprit d'apaiser l'agitation du bébé à l'intérieur.

- Mon pote, je suis désolé. Je ne voulais pas élever la voix. Tout va bien. Jamais je ne m'en prendrai à ta Maman, tu peux être rassuré. Je te promets de ne plus m'emporter comme cela.

Il releva le haut de pyjama de sa femme afin de pouvoir déposer de doux baisers sur son ventre nu. Il resta pendant un long moment allongé dans les bras de sa femme, sa tête reposant légèrement sur son abdomen, attentif au moindre mouvement à l'intérieur alors que Connie passait une main dans ses cheveux.

- Je vous aime tous les deux tellement…

- Mike, je suis avec toi mais tu ne peux pas en vouloir à ta mère d'avoir renoué avec lui. C'est leur décision. Si elle lui a pardonné après toutes ces années, c'est son problème, pas le tien. Peut-être que tu devrais aller la voir, que vous discutiez ensemble de cela… Quant à cette lettre de ton père… Mike, quoi que tu fasses je te soutiendrai. Sache juste que je ne veux pas que tu ais de regrets. Prends du temps pour y réfléchir. Je t'aime Mike, et ce bébé t'aime aussi !

- Je ne veux pas devenir comme lui…

- Alors peut-être que tu devrais le rencontrer, peut-être qu'il pourra t'expliquer pourquoi… Peut-être arriveras-tu à lui pardonner et à te pardonner…

- Tu es trop bien pour moi, Connie, je l'ai toujours su…

Connie éclata de rire alors que Mike se redressait, retirant son t-shirt et en faisant de même avec celui de sa femme avant de l'embrasser…


Le lendemain, alors que Connie était partie faire du shopping avec sa sœur, Mike décida de se vider l'esprit en s'attaquant à la future chambre d'enfant. Ils avaient déjà déménagé le bureau de Mike et acheté tout le matériel nécessaire. Il commença par repeindre le plafond en blanc ainsi que trois des quatre murs. Le quatrième mur serait peint en bleu de Béring. A l'aide de pochoirs il dessina quelques animaux, des lions, éléphants, hippopotames ou autres rhinocéros de couleur gris clair. L'ensemble s'accordait parfaitement au mobilier blanc qu'ils avaient choisi.

Après deux jours de travail, il était plus que fier du résultat. La pièce était parfaite et avait déjà un air habité grâce aux multiples peluches placées sur les étagères, la commode ou dans le lit pour bébé. Il alla chercher sa femme, dissimulant à peine son excitation. Il lui demanda de fermer les yeux, plaçant tout de même une main devant ses yeux pour être sûr qu'elle ne tricherait pas, avant de la guider au centre de la pièce.

- Oh Mike c'est superbe !

Connie tourna sur elle-même pour admirer toute la pièce quelques instants puis s'approcha de la commode où entre un koala et un singe trônait la photo encadrée de sa dernière échographie représentant distinctement leur petit garçon. Connie passa délicatement ses doigts dessus, très émue.

- Tout est parfait, Mike.

Elle se saisit d'un chien en peluche à l'allure un peu usée, qui était placé dans le lit.

- Connie, je te présente Rusty. Lui et moi étions inséparables. Il n'est plus très frais mais il est solide. Je l'ai retrouvé la dernière fois en déménageant mon bureau. Je l'ai lavé bien sûr.

- Rusty ?

- J'étais un fan inconditionnel de Rintintin. J'adorais les aventures de ce chien et de son jeune maître orphelin. Mais Rintintin c'était trop long comme nom pour une peluche alors j'avais opté pour Rusty…

Connie repoussa tendrement une mèche de cheveux tombant sur le front de Mike et l'embrassa doucement.

- C'est adorable Mike.

Le soir même, Mike inspira profondément avant de composer le numéro de téléphone qui avait été laissé par son père au pied de la lettre.